‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 497 sur 545 · Vtir., liv. X, n · texte numérisé non relu

Vtir., liv. X, n

par les lois des empereurs orthodoxes , ils mirent tout l'avantage de leur religion en ce qu'elle était persécutée, et entreprirent de donner aux catholiques le caractère de persécuteurs. Car ils n'oublièrent rien pour forcer les empereurs à ajouter la peine de mort à la privation des assemblées et du culte, et aux châtiments modérés dont on se servait pour tâcher de les ramener. Leur fureur, dit saint Augustin', longtemps déchargée contre les catholiques , se tourna enfin contre eux-mêmes : ils se donnaient la mort qu'on leur refusait, tantôt en se précipitant du haut des rochers, tantôt en mettant le feu dans les lieux où ils s'étaient renfermés. C'est ce que fit un évéque nommé Gaudence; et après que la charité des catholiques l'eût empêché de périr avec une partie de son peuple dans une entreprise si pleine de fureur, il fit un livre pour la soutenir. Ce que ce livre nous découvre , c'est dans l'esprit de la secte, un aveugle désir de se donner de la gloire par une constance outrée , et à la fois de charger l'Eglise de la haine de tant de morts désespérés, comme si on y eût été forcé par ses mauvais traitements. Voilà qui est incroyable, mais certain. On peut voir, dans cet exemple, les funestes et secrets ressorts que remuent dans le cœur humain une fausse gloire, un faux esprit de réforme, une fausse religion, un entêtement de parti , et les aveugles passions qui l'accompagnent ; et Dieu en lâchant la bride aux fureurs des hommes , permet quelquefois de tels excès, pour faire sentir à ceux qui s'y abandonnent le triste état où ils sont, et ensemble faire éclater combien immense est la différence du courage forcené que la rage inspire , d'avec la constance véritable , toujours réglée , toujours douce, toujours paisible et soumise aux ordres publics, telle qu'a été celle des martyrs.

De la souveraineté du peuple : principe de la politique de M. Jurieu : profanation de l'Ecriture pour l'établir.

XXXVI. Dessein du ministre de prouver par l'Ecriture la souveraineté de tous les peuples du monde. — La politique de M. Jurieu, à la traiter par raisonnement, nous engagerait à de trop longs et de trop vagues discours; ainsi sans vouloir entrer dans cette matière, et encore moins dans la discussion de tous les gouvernements qui sont infinis, j'entreprends seulement d'examiner le prodigieux abus que ce ministre fait de l'Ecriture, quand il s'en sert pour faire dominer partout une espèce d'état populaire qu'il règle à sa mode.

Il traite cette matière dans ses lettres XVI» , XVIP et XVIII*^; et après avoir consumé le temps à plusieurs raisonnements et distinctions inutiles, il vient enfin à s'en rapporter à l'Histoire sainte , non-seulement comme à la règle la plus certaine, mais encore comme à la seule qu'on puisse suivre; « puisqu'il n'y a, dit-il-, que les autorités divines » qui puissent faire quelque impression sur les » esprits. » C'est aussi par là qu'il se vante de pouvoir montrer qu'en toutes sortes de gouvernements, le peuple est le principal souverain, ou plutôt le seul souverain en dernier ressort; puisque la sou-

1. Aug., Epist. cLxxiti, n. 5; CLXxxv, n. 12; cciv, «. 8; tom. II, col. 614,647, 767. Retract., lib. ii, cap. 59; tom. r, col. 61. Contra Gaudent , lib. i, n. 32 et seq., tom. ix, col. 651 et seq. — 2. Letl. XVII, J3. 131, 133.

CINQUIÈME AVERTISSEMENT

verainelô y demeure toujours, non-seulemenl comme dans sa source , mais encore comme dans le premier et principal sujet on elle réside. Voici par où le ministre commence sa preuve.

XXXVII. Erreur de M. Jurieu sur les premiers temps du peuple hébreu. — « Dieu, dit-il', s'était » l'ait roi comme immédiat du peuple hébreu : et » celle nation durant environ trois cents ans n'a eu » aucun souverain sur terre, ni roi, ni juge sou- » verain, ni gouverneur. « Il n'y a rien de tel que de trancher net; et cela donne un air de savant (jui éblouit un lecteur. Mais je demande à M. Jurieu : que veulent donc dire ces paroles de tout le peuple à Josué : Nous vous obéirons en toutes choses comme 7ious avons obéi à Moise : qui ne vous obéira pas mourra'-? Ce qui prouve la suprême autorité, non-seulement en la personne de Moïse , mais encore en celle de Josué. Est-ce là ce qu'on appelle n'avoir aucun juge ni magistrat souverain? Les autres juges, que Dieu suscitait de temps en temps, n'eurent pas une moindre autorité, et il n'y avait point d'appel de leurs jugements. Ceux qui ne dél'érèrent pas à Gédéon furent punis d'une mort cruelle'. Samuel ne jugea pas seulement le peuple avec une autorité que personne ne contredisait; mais il donna encore la même autorité à ses enfants' : et la loi môme défendait sous peine de mort, de désobéir au juge qui serait établi^. C'est donc une erreur grossière de vouloir nous dire que le peuple de Dieu n'eut ni juge souverain ni gouverneur durant trois cents ans. Il est vrai qu'il n'y avait point de succession réglée : Dieu pourvoyait au gouvernement selon les besoins; et encore qu'il soit écrit qu'en un certain temps et avant qu'il y eût des rois, chacun faisait comme il voulaif^, il en est bien dit autant du temps de Moïse'; et cela doit être entendu avec les restrictions qu'il n'est pas ici question d'examiner.

XXXVIII. Autre erreur du m.inistre, qui prétend que le peuple fit Saiil son premier roi , et était en droit de le faire. — Cet état du peuple de Dieu sous les juges est plus important qu'on ne pense . et si M. Jurieu y avait pris garde, il n'aurait pas attribué au peuple l'établissement de la royauté au temps de Samuel et de Saùl. « Quand, dit-il*, le » peuple voulut avoir un roi. Dieu lui en donna 1) un. Il fit ce qu'il put pour l'en détourner; le » peuple persévéra et Dieu céda. Qu'est-ce que » cela signifie, sinon que l'autorité des rois dépend » des peuples , et que les peuples sont naturelle- » ment maîtres de leur gouvernement pour lui » donner telle l'orme que bon leur semble? » Je le veux bien, lorsiju'on imaginera un peuple dans l'anarchie : mais le peuple hébreu en était bien loin , puisqu'il avait en Samuel un magistrat souverain; et c'est à M. Jurieu une erreur extrême et d'une extrême conséquence , que de, vouloir rendre le peuple maître de son sort en cet état. Aussi, loin d'entreprendre de se faire un roi , ou de changer par eux-mêmes la forme de ce gouvernement, ils s'adressent à Samuel , en lui disant ; « Vous êtes » âgé, et vos enfants ne marchent pas dans vos » voies : établissez-nous un roi qui nous juge

1. Lelt. XVII, p. 131- — 2- Jos., i. 17, 18. — 3. Jtid.. Vlll. 25. — 4. /. Ki/y., VII. 13; viil. 1. — 5. Deut., \\n. 12. — 6. Jud., xvii. 6; xviii. I, etc. — 7. Deut., xii. S. — 8. Lelt. xvii.

» comme en ont les autres nations'. » Ils en usèrent d'une autre manière envers Jephlé. Venez, lui dirent-ils^, et soyez notre prince; parce qu'alors la judicature, pour parler ainsi, était vacante, et le peuple pouvait disposer de sa liberté : mais il ne se sentait pas en cet état sous Samuel; et c'est aussi à lui qu'ils s'adressent pour changer le gouvernement. Le même peuple avait dit autrefois à Gédéon : Dominez sur nous vous et votre fils^ : où, s'ils semblent vouloir disposer du gouvernement sous un prince déjà établi , il faut remarquer qu(! c'était en sa faveur; puisque, loin de lui ôter son autorité, ils ne voulaient que l'augmenter et la rendre héréditaire dans sa famille. Et néanmoins ce n'était ici qu'une simple proposition de la part du peuple à Gédéon même; et pour avoir son elTet, on peut dire qu'il y fallait non-seulement l'acceptation, mais encore l'autorisation de ce prince : à plus forte raison la fallait-il pour ôter au prince même son autorité. C'est pourquoi le peuple eut raison de s'adresser à Samuel en lui disant : Etablissez-nous un roi''; et Dieu même reconnut le droit de Samuel, lorsqu'il lui dit : Ecoute la voix de ce peuple, et établis un roi sur eux^ ; et un peu après, Samuel parla en cette sorte au peuple qui lui demandait un roi^ : c'était donc toujours à lui qu'on le demandait. Que si Samuel consulte Dieu sur ce qu'il avait à faire, il le l'ait comme chargé du gouvernement, et à la môme manière que les rois l'ont l'ait en cent rencontres. Ce fut lui qui sacra le nouveau roi'; ce fut lui qui fit faire au peuple tout ce qu'il fallait; qui tit venir les tribus et les familles les unes après les autres; qui leur appliqua le sort que Dieu avait choisi comme le moyen de déclarer sa volonté sur celui qu'il destinait à la royauté; et tout cela, comme il le déclare, en exécution de la demande qu'ils lui avaient faite : Donnez-nous un roi. M. Jurieu brouille encore ici à son ordinaire : « Le sort, dit-il*, est une espèce » d'élection libre; car encore que la volonté ne con- » coure pas librement au choix du sujet sur lequel » le choix tombe , elle concourt librement à laisser » faire le choix au sort, et à confirmer ce que le » sort a fait : » fausse subtilité, que le texte sacré dément, puisque le sort n'est pas ici choisi par le peuple, mais commandé par Samuel. Aussi, lorsque le sort se fût déclaré et que Sanl eût paru, Samuel ne dit pas au peuple : Voyez celui que vous avez choisi; mais il leur dit : Voyez celui que le Seigneur a choisi^; par où aussi s'en va en fumée l'imagination du ministre , qui voudrait nous faire accroire que Dieu avait laissé au peuple la liberté ou l'autorité de confirmer ce que le sort acail fait : au lieu que, sans demander sa confirmation ni son suffrage, Samuel leur dit décisivement , comme on vient d'entendre : Voilà le roi que le Seigneur vous a donné. Ce fut encore Samuel qui déclara à tout le peuple la loi de la royauté, et la fit rédiger par écrit, et la mit devant le Seigneur'". Le i)euple en tout cela ne fait qu'obéir aux ordres qui lui sont portés en cette occasion, comme dans toutes les autres, jiar son magistrat légitime; et l'obéissance est si peu remise à la discrétion du

"l. /. Keg., vm. 4. 5. — 2. Jud., xi. 6. — 3. Idem, vill. 22. — 4. /. Jieg., viii. 4, 5. — 5. Idem , 22. — 6. Ibid., 10, 22. — 7. /. lieO; X. l, etc. — S.Jur., idem.— 9. /. Reg., x. 24. — 10. Idem, X. 25.

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peuple, qu'au contraire il est écrit en termes formels, qu'il n'y eut que les enfaiits de Bélial qui méprisèrent SaiW ; c'est-à-dire, qu'on ne pouvait résister que par un esprit de révolte.

XXXI.Y. Suite des erreurs du ministre. Second exemple, qui est celui de David et d'Isboseth. — Il faut donc déjà rayer ce grand exemple , par lequel M. Jurieu a voulu montrer indéliniment que le peuple fait les rois , et qu'il est en son pouvoir de changer la forme du gouvernement. Tout le contraire parait '. mais le ministre , qui , comme on voit, réussit si mal dans l'exemple du premier roi qui était Saûl, ne raisonne pas mieux sur le second qui fut David. « Dieu, dit-il-, avait fait oindre Da- » vid pour roi par Samuel : cependant il ne voulut » point violer le droit du peuple pour l'élection d'un » roi; et nonobstant ce choix que Dieu avait fait, » David eut l^esoin d'être choisi par le peuple. » X'oici un étrange théologien, qui veut toujours qu'un homme que Dieu fait roi , ait encore besoin du peuple pour avoir ce titre. La preuve en est pitoyable : « C'est pourquoi, dit-il, David monta en » Hébron , et ceux de Juda vinrent et oignirent là » David pour roi sur la maison de Juda'. » Mais qui lui a dit que ce n'est pas là une installation et une reconnaissance d'un roi déjà établi, ou tout au moins déjà désigné de Dieu avec un droit certain à la succession? puisque, comme nous l'avons vu, tout le peuple et Saûl lui-même, aussi bien que Jonathas son fils aîné l'avaient reconnu; et David se porta tellement pour roi , incontinent après la mort de Saiil , que comme roi il vengea son prédécesseur*, et récompensa ceux de Jabés-Galaad^. Il parait même que tout Israël l'aurait reconnu sans Abner, général des armées sous Saiil, qui fit régner Isboseth fils de ce prince sur les dix tribus^.

Le ministre veut qu'on croie qu'Isboseth fut roi légitime, parce que les dix tribus lui avaient donné la puissance souveraine , et que les peuples sont les maîtres de leur souveraineté' , et la donnent à qui bon leur semble''. Quoi! contre l'ordre exprès de Dieu , qui avait donné à David tout le royaume de Saûl'? C'en est trop, et le ministre s'oublie tout à fait : mais voyons encore quelle fut la suite de ce choix de Dieu. Lorsqu' Abner voulut établir le règne de David sur les dix tribus, il lui fait parler en cette sorte : .4 qui est la terre, si ce n'est à vous? Entende:— vous avec moi, et je vous ramènerai tout Israël^, comme on ramène le troupeau à son pasteur et des sujets à leur roi. Mais que dit-il encore aux principaux d'Israël qui reconnaissaient Isboseth? Hier et avant-hier vous cherchiez David afin qu'il régnât sur vous^. Il y avait sept ans qu'Isboseth régnait; et on voit jusqu'aux derniers jours dans les dix tribus qui le reconnaissent, un perpétuel esprit de retour à David comme à leur roi , et à un roi que Dieu leur avait donné; ainsi qu'Abner venait de le répéter'"; ce qui fait voir qu'ils ne demeuraient sous Isboseth que par force, à cause d'Abner et des troupes qu'il commandait. Aussi dès la première proposition, tout Israël et Benjamin même, qui était la tribu d'Isboseth, consentirent à se soumettre à David comme à

1. Reg.s., 27. — 2. Leli. xvii. p. 132. —3. //. Iieg.,u,2,i. — i. liem , I. 1d, 16. IS. — 5. Ibid., ii. 6, 7. — 6. Ihid., 8, 9. — 7. Jur., Ibid. — S. //. Rig., m , 12. — 9. Idem. . 17. — 10. Ibid. ,

leur roi légitime; et Abner leur dit : J'amènerai tout Israël au roi mon Seigneur'. On sait la suite de l'histoire, et comme les deux capitaines qui commandaient la garde d'Isboseth, en apportèrent la tète à David : on sait aussi que David leur rendit le salaire qu'ils méritaient, comme il avait fait à l'Amalécite qui s'était vanté d'avoir tué Saiil : car il les lit mourir sans miséricorde, comme il avait fait celui-ci- : mais le discours qu'il tint à l'un et aux autres fut bien difl'érent; puisqu'il dit à l'Amalécite qui se vantait d'avoir tué Saiil : « Comment » n'as-tu pas craint de mettre la main sur l'oint du » Seigneur pour le tuer? son sang sera sur ta tète, » parce que tu as osé dire : J'ai tué l'oint du Sei- 1) gneur'. » Parla-t-il de la même manière aux deux capitaines qui se vantaient d'avoir fait un semblable traitement à Isboseth? Point du tout. « Vive le Sei- » gneur, leur dit-il *, j'ai fait tuer celui qui pensait » m'apporter une agréable nouvelle en me disant : » Saiil est mort de ma main : combien plutôt puni- » rai-je deux scélérats qui ont tué sur son lit un 1) homme innocent? » Il n'oublie rien, comme on voit, pour exagérer leur crime. Mais reproche-t-il à ces traîtres, comme il a fait à l'Amalécite, qu'ils avaient attenté sur l'oint du Seigneur? leur dit-il du moins qu'ils ont fait mourir leur légitime seigneur? Rien moins que cela. Il reproche à l'Amalécite d'avoir versé le sang d'un roi; et à ceux-ci d'avoir répandu celui d'un homme innocent à leur égard, qu'ils avaient tué dans son lit sans qu'il fit de mal à personne, et qui même, à le prendre de plus haut , ne s'était mis sur le trône qu'à la persuasion d'Abner avec une prétention ^Taisemblable, et comme nous parlons , avec un titre coloré, puisqu'il était flls de Saûl. M. Jurieu ne voit rien de tout cela; et au lieu qu'il faut tout peser dans un livre aussi précis et aussi profond, pour ne pas dire aussi divin que l'Ecriture , il marche toujours devant lui, entêté de la puissance du peuple, dont à quelque prix que ce soit il veut trouver des exemples; et croit encore avoir tout gagné quand il nous demande si l'Ecriture traite le fils de Saiil de roi illégitime, ou les dix tribus de rebelles^, pour s'être soumises à son empire? Comme si nous ne pouvions pas lui demander à notre tour si l'Ecriture traite de rebelles les mêmes tribus , lorsqu'elles se soumirent à David? Pouvaient-elles abandonner Isboseth, si c'était un roi , fils de roi et héritier légitime de son père, élu selon le droit de toutes les couronnes successives, comme parle M. Jurieu? Mais David est-il traité d'usurpateur pour avoir dépossédé un roi si légitimement établi? Car assurément un roi légitime ne peut être abandonné sans félonie; et David n'aurait pu le dépouiller sans être usurpateur. Il le serait donc selon le ministre en recevant Abner et les dix tribus sous son obéissance , pendant qu'Isboseth leur roi légitime vivait encore. Or bien certainement ni les dix tribus ne furent infidèles en se soumettant à David , ni David sacré roi par ordre de Dieu n'a été usurpateur ni tyran. Qui ne voit donc qu'il faut dire nécessairement que David était le roi légitime de tout Israël , et qu'on n'avait pu reconnaître Isboseth que par attentat ou par erreur?

I. II.Rti. m, 19,20,21.-2. Idem, rv. 2, S —3. Tbid.,i. 11, 16. — 4. Ibid., IV. 9, 10, 11. — 3. Jur., ibid.

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XL. Troisième exemple du ministre : celui d'Asalon, et aui/mentalion d'(d)surdiles. — Je ne sais plus ce qu'on peut penser de ce ministre après de tels égarements : mais voici un troisième exemple qui met le comble à ses erreurs. Le rebelle Absalon était défait et tué : mais David n'osait se lier à un |)euple ingrat, où la crainte d'être puni de son intidélité pouvait encore entretenir l'esprit de révolte. En etlel, les rebelles etTrayés, au lieu de venir demander pardon au roi, et se ranger comme ils devaient sous ses étendards, s'étaient retirés dans leurs maisons avec un air de mécontentement'. Quelques-uns parlaient pour David, mais trop faiblement encore; et le mouvement fut si grand, qu'un peu après, Séba, llls de Bochri, souleva le peuple, de manière que, si on ne se fut dépêché de l'accabler, cette dernière révolte eut été plus dangereuse que celle d'Absalon-. Avant donc que de retourner à Jérusalem , David voulut reconnaître la disposition du peuple, et faisait parler aux uns et aux autres pour les rappeler à leur devoir. Il n'en faut pas davantage pour faire dire au ministre, que « David ne voulut remonter sur le trône , que par » la même autorité par laquelle il y était première- » ment monté', » c'est-à-dire, par celle du peuple. Mais quoi I David n'était-il pas demeuré roi malgré la rébellion, et Absalon n'était-il pas un usurpateur? « Oui , dit M. Jurieu, c'était un infâme usurpateur, » et le peuple était rebelle. » Qu'attendait donc David, selon ce ministre? Avait-il besoin de l'autorité d'un peuple rebelle pour se remettre sur son trône et rentrer dans son palais? Non sans doute : et il est visible que s'il différait, c'était pour mieux assurer les choses avant que de se remettre entièrement entre les mains des rebelles. Mais cette raison est trop naturelle pour notre ministre. « David, » dit-il", aimait mieux avouer, par cette conduite, » que les peuples sont maîtres de leurs couronnes, » et qu'ils les ôtent et qu'ils les donnent à qui ils » veulent. » Quoi I même des peuples rebelles ont tant de pouvoir, et sous un roi légitime? et dans un attentat aussi étrange que celui d'un fils contre un père, il fallait encore adorer le droit du peuple? N'eût-ce pas été flatter la rébellion au lieu de l'éteindre, et soulever un peuple qu'il fallait abattre? Le ministre ne rougit pas d'un tel excès. Il en est averti par ses confrères : mais au lieu de s'en corriger il y persiste : c'est que le peuple a le droit , dit-iP, et quoiqu'il en ait abusé, en sorte que ce qu'il a fait soit un attentat manifeste , qui par conséquent le rend punissable, et rend du moins ce qu'il a entrepris de nul effet , il faut respecter cet attentat : un prince chassé, mais à la fin victorieux, n'osera user de son droit qu'avec le consentement et l'autorité des rebelles; et au lieu de les punir, il faudra encore qu'il leur demande pardon de sa victoire. Voilà, mes frères, les maximes qu'on vous prêche; voilà comme on traite l'Ecriture sainte. Où en sommes-nous, si on écoute de tels songes?

XLI. Quatrième exemple, celui d'Adonias. — Je trouve un quatrième exemple dans la Lettre XVIII". « La couronne, dit le ministre", ap[)artenait à Ado- » nias plutôt qu'à Salomon, car il était l'aîné : ce- » pendant le peuple la transporta d'Adonias à Salo-

1. ;/. iîej;., XIX 9. —2. Idem, xx. 6. — 3. J»i-., ie«. xvi!, p. 1,32. — 1. lUem. — 5. Lelt. xxi, p. 167. — 6. Lett., xviii, p. HO.

» mon. » S'il voulait bien une seule fois considérer les endroits qu'il cite , il nous sauverait la peine de le réfuter. Encore lui pardonnerais-je, s'il y avait un seul mot du peuple dans tout le récit de cette affaire : mais, quoique l'Histoire sainte la raconte dans tout le détail , on y voit au contraire que Belhsabée dit à David ' : « 0 mon seigneur et mon » roi , toute la maison d'Israël attend que vous dé- » clariez qui doit être assis après vous dans votre » trône. » On voit donc, loin de décider, que le peuple était dans l'attente de la volo"nté du roi. Le roi en même temps donne ses ordres et fait sacrer Salomon- ; « Qu'on le mette, dit-il, dans mon » trône , et qu'on me l'amène, et je lui commande- » rai de régner. » A l'instant tout le parti d'Adonias fut dissipé , et Abiathar vint lui dire : « Le » roi David notre souverain seigneur, a établi Salo- » mon roi'. » Dès qu'on vit qu'Adonias voulait régner, le prophète Nathan vint dire à David : « Le » roi mon seigneur a-t-il ordonné qu'Adonias régnât » après lui? » Et encore : « Cet ordre est-il venu du » roi mon seigneur? et que n'a-t-il déclaré sa vo- » lonté à son serviteur''? » On ne songeait pas seulement que le peuple eût à se mêler dans cette affaire , et l'on n'en fait nulle mention.

XLII. Cinquième et dernier exemple : celui des Asmonéens ou Machabêes. — Le cinquième et dernier exemple est celui des Machabêes. « Qui, » dit-on^, a trouvé à redire à ce que firent les Juifs, » après avoir secoué le joug des rois de Syrie? » Pourquoi, au lieu de donner la couronne aux Ma- » chabées, ne la rendirent-ils pas à la famille de » David ? » La réponse n'est pas dilTicile. Il y avait quatre cents ans et plus, non-seulement que le sceptre était sorti de la famille de David, mais encore que son trône était renversé, et le royaume assujéti à un autre peuple. Les rois d'Assyrie, les rois de Perse, les rois de Syrie en avaient prescrit la possession contre la famille de David, qui avait cessé de prétendre à la royauté depuis le temps de Sédécias ; et on n'espérait plus le rétablissement du royaume dans la maison de David qu'au temps du j\Iessie. Ainsi le peuple affranchi avec le consentement des rois de Syrie, ses derniers maîtres, pouvait, sans avoir égard au droit prescrit et abandonné de la maison de David , donner l'empire à celle des Asmonéens, qui avait déjà le souverain sacerdoce. Que si on venait à dire, quoique sans aucune apparence, qu'il n'y a point de prescription contre les familles royales, ni en particulier contre celle de David à cause des promesses de Dieu , il s'ensuivrait de laque les Romains auraient été des usurpateurs, et tiue lorsque Jésus-Christ a dit : Rendez à César ce qui est à César, il aurait jugé pour l'usurpateur contre sa propre famille et contre lui-même, puisqu'il était constamment le fils de David. Concluons donc , qu'à ne regarder que l'empire temporel de la famille de David, la prescrijjtion avait lieu contre elle ; que le trône n'en devait être éternel ([ue d'une manière spirituelle en la personne du Christ; et qu'en attendant sa venue, le peuple pouvait se soumettre aux Asmonéens.

XLIII. l'alsi^calion du texte sacré : bévue sur Us chapitre VIII et du premier livre des Rois. — Voyons

1. ///. Reg., 1,20.-2. Idem, i, 34 et ser/. — 3.1bid., H. — 4. Ibid., ï7. — 5. Lell., xvii. p. 132.

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si votre ministre sera plus heureux à résoudre les objections, qu'à nous proposer ses maximes et ses exemples. On lui objecte ce fameux passage , ou , pour détourner le peuple du dessein d'avoir un roi , Dieu parle ainsi à Samuel : « Raconte-lui le » droit du roi qui régnera sur eux : et Samuel leur » dit : Tel sera le droit du roi'. » Tout le monde sait le reste : c'est en abrégé, « il enlèvera vos en- » fants et vos esclaves; il établira des tributs sur » vos terres et sur vos troupeaux, sur vos moissons » et sur vos vendanges , et vous lui serez sujets. » V^oilà ce que Dieu fit dire à son peuple avant que de consentir à sa volonté : et quand le roi fut établi, « Samuel prononça au peuple le droit du » royaume , et l'écrivit dans un livre qu'il posa de- » vant le Seigneur^; » c'est-à-dire qu'il le posa devant l'arche, comme une chose sacrée.

M. Jurieu prétend que ces deux endroits n'ont rien de commun l'un avec l'autre. « Ceux qui ou- » trent tout, dit-iP, et qui ne comprennent rien, » veulent que cette description de la tyrannie des » rois (au chapitre vui, versets 1) et 11) soit la même » chose que le droit des rois dont il est dit dans le » chapitre x, verset 25 : Lors Samuel prononça au » peuple le droit du royaume , et l'écrivit dans un >> livre, qu'il posa devant le Seigneur. » Voilà donc, selon ce ministre, ce que disent ceux qui outrent tout et ne comprennent rien. Mais lui , qui n'outre rien et qui comprend tout, prend un autre parti; et voici pourquoi : « C'est, dit-il, qu'il n'y a qu'à » voir la différence des termes dont Samuel se sert » dans ces deux endroits, pour connaître la diffé- » rence des choses. Dans ce dernier passage (cha- » pitre X, verset 25), ce que Samuel proposa au » peuple est appelé le droit du royaume, et dans le » huitième chapitre, les menaces qu'il énonce sont » appelées le traitement : Déclare-leur comment le » roi qui régnera sîir eux les traitera , et non pas » comment il aura droit de les traiter. Et Samuel » dit aussi : C'est ici le traitement que vous fera le >i roi qui doit régner sur vous. Il ne dit pas : u C'est ici le traitement qu'il aura droit de vous » faire. »

A entendre parler ce ministre avec une distinction et une résolution si précise , vous diriez qu'il ait lu dans l'original les passages qu'il entreprend d'expliquer : mais non ; car au lieu qu'il dit décisivement que le Saint-Esprit se sert de mots dilTérents au huitième et au dixième chapitre pour expliquer ce qu'il a traduit, traitement et droit, il ne fallait que des yeux ouverts, et seulement savoir lire, pour voir que le Saint-Esprit emploie partout le même terme : Raconte-leur le droit du roi (chapitre vni, 9, Mischpalh.) : Tel sera le droit du roi {ibidem, 11) encore Mischpath. Samuel prononça au peuple le droit du royaume (chapitre x, 25) pour la troisième fois, Mischpath : et les Septante ont aussi dans les trois endroits, le même mot, et partout Sixaîioaa , qui veut dire, droit, jugement, ou comme on voudra le traduire ; toujours en signifiant quelque chose qui tient lieu de loi , qui est aussi ce que signifie nalurellemenl le mot hébreu, comme on pourrait le prouver par cent passages.

XLIV'. QikI était le droit de régner parmi les

1. r. Reg., VIII. 9, 10. - 2. hlim, x. 33. — 3. Jur., Leu. xvn, ;-. 174.

Hébreux; et de l'indépendance de leurs rois dans leur première monarchie. — Il faut donc , par les principes du ministre, prendre le contre-pied de ses sentiments. Le rapport du chapitre ,vni et du chapitre x est manifeste. Le droit du chapitre x n'est pas la conduite particulière des rois : ce n'est pas le traitement qu'ils feront au peuple à tort ou à droit , que Dieu fait enregistrer dans un livre public et consacrer devant ses autels ; c'est un droit royal ; donc le droit dont il est parlé au chapitre VIII est un droit royal aussi. Et il ne faut pas objecter qu'il s'ensuivrait que le droit royal serait une tyrannie. Car il ne faut pas entendre que Dieu permette aux rois ce qui est porté au chapitre vin, si ce n'est dans le cas de certaines nécessités extrêmes, où le bien particulier doit être sacrifié au bien de l'Etat et à la conservation de ceux qui le servent. Dieu veut donc que le peuple entende que c'est au roi à juger ces cas, et que s'il excède son pouvoir, il n'en doit compte qu'à lui : de sorte que le droit qu'il a n'est pas le droit de faire licitement ce qui est mauvais; mais le droit de le faire impunément à l'égard de la justice humaine; à condition d'en répondre à la justice de Dieu, à laquelle il demeure d'autant plus sujet, qu'il est plus indépendant de celle des hommes. Voilà ce qui s'appelle avec raison le droit royal, également reconnu par les protestants et par les catholiques ; et c'est ainsi du moins qu'on régnait parmi les Hébreux. Mais quand il faudrait prendre ce droit, comme fait M. Jurieu, pour le traitement que les rois feraient aux peuples, le ministre n'en serait pas plus avancé; puisque toujours il demeurerait pour assuré que Dieu ne donne aucun remède au peuple contre ce traitement de ses rois. Car loin de leur dire , vous y pourvoirez , ou : Vous aurez droit d'y pourvoir ; au contraire, il ne leur dit autre chose , sinon ; Vous crierez à moi à cause de votre roi que vous aurez voulu avoir, et je ne vous écouterai pas'; leur montrant qu'il ne leur laissait aucune ressource contre l'abus de la puissance royale, que celle de réclamer son secours, qu'ils ne méritaient pas après avoir méprisé ses avis.

D'autres veulent que celte loi du royaume, dont il est parlé au I"' des Rois, x, 25, soit celle du Deutéronome-, où Dieu modère l'ambition des rois et règle leurs devoirs. Mais pourquoi écrire de nouveau cette loi , qui était déjà si bien écrite dans ce divin livre, et déjà entre les mains de tout le peuple? et d'ailleurs les objets de ces deux lois sont bien différents. Celle du Deutéronome marquait au roi ce qu'il devait faire , et celle du livre des Rois marquait au peuple à quoi il s'était soumis en demandant un roi. Mais qu'on le prenne comme ou voudra, on n'y gagne pas davantage; puisqu'enfln cette loi des rois dans le livre du Deutéronome , ne prescrit aucune peine qu'on puisse leur imposer s'ils manquent à leur devoir; tout au contraire de ce qu'on voit partout ailleurs, où la peine de la transgression suit toujours l'établissement du précepte. Mais lorsque Dieu commande aux rois , il n'ordonne aucune peine contre eux; et encore qu'il n'ait rien omis dans la loi pour bien instruire son peuple, on n'y trouve aucun vestige de ce pouvoir sur les rois , que notre ministre lui donne comme

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