‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 503 sur 545 · Ci-dessus , n. 43 et suiv. — 2, Idem, n · texte numérisé non relu

Ci-dessus , n. 43 et suiv. — 2, Idem, n

CINQUIEME AVEHTISSEMENT.

que l'empire des rois nièdes a dû èlro par son origine le plus iiidc'pendanl de tout l'Orient; puisqu'on y voit d'abord celle indépendance d'une manière si éclatante, qu'elle n'a été ignorée de personne. Ainsi ces titres primordiaux ne sont pas tous favorables à la prétention du ministre; et il tundjc dans l'inconvénient de donner aux peuples un droit souverain sur eux-mêmes et sur leurs rois, sans que les peuples à qui il le donne en aienl jamais eu le moindre soupçon.

LV. Ih'iwnae à une demande de M. Jurieu : pourquoi les peuples auraient fait les rois si puissayits. — M. Jurieu nous demande quelle raison pourrait avoir eu un peuple de se donner un maître si puissant à lui faire du mal. Il m'est aisé de lui répondre. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu'il faut les mener à la guerre, de renoncer à leur liberté pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu sur eux : on aime mieux hasarder de périr môme injustement par les ordres de son général , que de s'exposer par la division à une perte assurée de la main des ennemis plus unis. C'est par le môme principe qu'on a vu un peuple très-libre, tel qu'était le peuple romain , se créer môme dans la paix un magistrat absolu pour se procurer certains biens et éviter certains maux , qu'on ne peut ni éviter ni se procurer qu'à ce prix. C'est encore ce qui obligeait le même peuple à se lier par des lois que lui-môme ne pût abroger : car un peuple libre a souvent besoin d'un tel frein contre lui-même, et il peut arriver des cas où le rempart dont il se couvre ne sera pas assez puissant pour le défendre , si lui-même peut le forcer. C'est ce qui fait admirera Tite-Live la sagesse du peuple romain, si capable de porter le joug d'un commandement légitime, qu'il opposait volontairement à sa liberté quelque chose d'invincible à ellemême, de peur qu'elle ne devint trop licencieuse : Adeo sibi in vicia qucedam patientissima justi imperii civitas feceral. C'est par de semblables raisons qu'un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de l'anarchie, donne tout pour les éviler; et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui qui nejiuisse tourner contre lui-même, il aime mieux hasarder d'être maltraité quelquefois par un souverain, que de se mettre en état d'avoir à souffrir ses propres fureurs, s'il se réservait quelque pouvoir. Il ne croit pas pour cela doimer à ses souverains un pouvoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et de l'équité, si les hommes n'y sont pas assez sensibles , il y a les bornes du propre intérêt, qu'on ne manque guère de voir, et qu'on ne méprise jamais quand on les voit. C'est ce qui a fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les droits du- peuple que les leurs.

LVI. L'intérêt mutuel des souverains et des peuples fait la borne la plus naturelle de la souveraineté. — Le peuple, forcé par son besoin propre à se donner un mailre, ne ])eut rien faire de mieux, que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa tête. Lui mettre l'Etat enlre les mains, alin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très-pressant de l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille, alin qu'il aime l'Etat comme son propre héritage et au-

tant qu'il aime ses enfants. C'est même un bien pour le peuple que le gouvernement devienne aisé; qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain, et qu'il aille, pour ainsi ilire, avec la nature. Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire, en apparence se sont privés d'une faculté, qui est celle d'élire leurs princes ; mais dans le fond c'est un bien de plus qu'ils se procurent : le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas , pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. De cette sorte, ce n'est pas toujours abandonnement ou faiblesse de se donner des maîtres puissants; c'est souvent, selon le génie des peuples et la constitution des Etats , plus de sagesse et plus de profondeur dans ses vues.

C'est donc une grande erreur de croire avec M. Jurieu, qu'on ne puisse donner des bornes à la puissance souveraine, qu'en se réservant sur elle un droit souverain. Ce que vous voulez l'aire faible à vous faire du mal , par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien : et, sans borner la puissance par la force que vous vous pouviez réserver contre elle, le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut.

Je ne sais s'il y eut jamais dans un grand empire un gouvernement plus sage et plus modéré qu'a été celui des Romains dans les provinces. Le peuple romain n'avait garde d'imaginer aucun reste de souveraineté dans les peuples soumis; puisqu'il les avait réduits par la force, et qu'une de ses maximes pour établir son autorité, était de pousser la victoire jusqu'à convaincre les peuples vaincus de leur impuissance absolue à résister au vainqueur. Mais encore qu'ils eussent poussé la puissance jusquelà, sans s'imaginer dans ces peuples aucun pouvoir légitime qu'ils pussent opposer au leur, l'intérêt de l'Etat les retenait dans de justes bornes. On sentait bien qu'il ne fallait point larir les sources publiques, ni accabler ceux dont on tirait du secours. Si quelquefois on oubliait ces belles maximes, si le sénat, si le peuple, si les princes, lorsqu'il y en eut, quittaient les règles du bon gouvernement, leurs successeurs revenaient à l'intérêt de l'Etat, qui dans le fond était le leur : les peuples se rétablissaient; et, sans en faire des souverains, Marc- Aurôle se proposait d'établir dans la monarchie la plus absolue, la plus parfaite liberté du peuple soumis : ce qui est d'autant plus aisé que les monarchies les plus absolues ne laissent pas d'avoir des bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Ravir le bien d'un sujet pour le donner à un autre, c'est un acte de celte nature : on n'a pas besoin d'armer l'oppressé contre l'oppresseur : le temps combat pour lui ; la violence réclame contre elle-même; et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes. Le prince même a intérêt de les empêcher : il sent qu'il faut faire aimer le gouvernement, pour le rendre stable et ijerpétuel. Comme on a vu que le vrai intérêt du peuple est d'intéresser à son salut ceux qui gouvernent ; le vrai intérêt de ceux qui gouvernent est d'intéresser aussi à leur conservation les peuples soumis. Ainsi l'é-

LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVERSE

tranger est repoussé avec zèle, le mutin et le séditieux n'est pas écoulé; le gouvernement va tout seul et se soutient, pour ainsi dire, de son propre poids. Sans craindre qu'on les contraigne, les rois habiles se donnent eux-mcraes des bornes pour s'empêcher d'être surpris ou prévenus; ils s'astreignent à certaines lois, parce que la puissance outrée se détruit enfin elle-même. Pousser plus loin la précaution, c'est, pour ne rien dire de plus, aulant inquiétude que liberté , autant indocilité que prévoyance et sagesse, autant esprit de révolte et d'indépendance que zélé du bien public; et, enfin, car je ne veux pas étendre plus loin ces réflexions, on voit assez clairement que les maximes outrées de M. Jurieu répugnent à la raison, et môme à l'expérience de la plus grande partie des peuples de l'univers.

LVII. Le minisire met le fondement de sa politique dans des suppositions chimériques. — Il faut néanmoins encore exposer ce que ce ministre croit avoir de plus convaincant. Il croit nous fermer la bouche, en nous demandant « ce qu'il faudrait » faire à un prince qui commanderait à la moitié » d'une ville de massacrer l'autre, sous prétexte » de refus d'obéissance sur un commandement in- » juste'. » Qu'un homme se mette dans l'esprit de fonder des régies de droit et des maximes de gouvernement sur des cas bizarres et inouïs parmi les hommes! Mais écoutons néanmoins, et voyons oii l'on veut aller. « Cette moitié de la ville, poursuit- » il, n'est pas obligée de massacrer l'autre : on en » demeure d'accord; car on donne des bornes à » l'obéissance active. Mais si ce souverain après » cela a le droit de massacrer toute cette ville, sans » qu'elle ait le droit de se défendre, il est clair que » le prince aura le droit de ruiner la société en- » tière. » Puisqu'il voulait conclure à la ruine de toute la société en ce cas, que n'ajoutait-il encore que cette ville fut la seule où ce prince fût souverain, ou qu'il en voulût faire autant à toutes les autres qui composeraient son Etal; en sorte qu'il y restât seul pour n'avoir plus de contradicteurs, et pour pouvoir tout sur des corps morts qui feraient dorénavant tous ses sujets? Le ministre n'a osé construire ainsi son hypothèse, parce qu'il a bien senti qu'on lui dirait qu'elle est insensée; et que c'est encore quelque chose de plus insensé de fonder des lois, ou de donner un empire au peuple, sous prétexte de remédier à des maux qui ne sont que dans la tète d'un spéculatif, et que le genre humain ne vil jamais.

Comme donc, à parler de bonne foi , ce prince de M. Jurieu , qui voudrait luer tout l'univers, ne fut jamais, et que la fureur et la frénésie n'ont pas même encore été jusque-là : demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui aurait conçu un semblable dessein, c'est en autres termes demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui deviendrait furieux, ou frénétique au delà de tous les exemples que le genre humain connaît : en ce cas la réponse serait trop aisée. Tout le monde dirait au ministre qu'on a donné des tuteurs à des princes moins insensés que celui qu'il nous propose. Son prétendu empire du peuple n'est ici d'aucun usage : le successeur naturel d'un prince dont le cerveau serait si malade, ou les transports si violents, ferait natu-

Page 1