Lib. IV, circœ med. — 2. Idem, Const, Ap., vin
DEFENSE DE J.'HISTOIRE DES VARIATIONS
viennent, on en voit même des restes en Allemagne; on la trouve jusque dans l'Ecriture, et ce grand docteur l'ignore, ou ce qui est pis, il fait semblant de l'ignorer. C'est qu'il cherchait une occasion de nous objecter « que le droit canon, » dont les lois sont si sacrées à Rome, autorise le » concubinage, puisqu'il permet de coucher avec » une fille lorsqu'on n'a jjoinl do femme'. » S'il voulait dire des faussetés , il devait t;\cher du moins de les expliquer en termes plus modestes. INIais où est cet endroit du droit canon? M. Basnage demeure court , et n'en a cité aucun endroit. C'est qu'en effet il n'y en a point : il n'a même osé citer ce fameux canon du concile de Tolède, où l'on permet une concubine au sens qu'on vient de rapporter, parce qu'il sait que cette grossière équivoque est maintenant reconnue de tout le monde; et cependant sur un fondement si léger il remue sans nécessité toutes ces ordures, et il ose calomnier la doctrine de l'Eglise catholique.
LXV. Passage de Mélanchton que l'auteur des Variations est accusé par M. Basnage d'avoir falsifie'. — Voilà toutes les excuses qu'il a pu trouver pour la Réforme dans ce honteux mariage du landgrave. Il se donne encore la peine d'excuser ce prince, non de son incontinence qui est avérée, mais d'avoir eu de ces maladies qu'on ne nomme pas, et qu'il avait lui-môme tâché de cacher. Il est vrai , je l'avais remarqué en passant dans V Histoire des Variations^ , comme une circonstance qui n'était pas indifférente au fait que je rapportais, et je l'avais fait avec tout le ménagement qui est dû en ces occasions aux oreilles d'un lecteur. Mais puisque M. Basnage m'entreprend ici comme un calomniateur qui ai corrompu un passage de Mélanchton, que je produis, il me contraint à la preuve. Ce ministre veut nous faire accroire qu'on cachait, non point la nature de la maladie du landgrave , mais sa maladie elle-même, « de peur d'alarmer le parti » dans un temps où sa présence était absolument » nécessaire, et où le délai de son voyage pour se » trouver avec les autres princes donnait déjà quel- » que alarme'. » M. Basnage ne s'aperçoit pas, tant ses lumières sont courtes, qu'il est pris par son aveu. Des qu'une personne publique, principalement un souverain, et un souverain d'une si grande action , cesse tout à fait de paraître , quoiqu'il soit au milieu de ses Etats, dès qu'on n'admet dans le cabinet que le domestique ou les gens les plus affidés et plus familiers, et que l'antichambre est muette, on ne demande pas s'il est malade. Plus ce souverain est attendu dans une assemblée solennelle, et plus saprésencey est nécessaire, plus on sent qu'il est malade lorsqu'il y manque; et loin d'en faire finesse, c'est alors qu'il le faut plutôt découvrir, de peur qu'on n'attribue son absence à une autre cause. Enfin, si ce n'était pas la qualité du mal que l'on cachait, que veulent dire ces paroles de Mélanchton, puisqu'enlin on me contraint à les traduire : « On cache la maladie, et les mé- » decins disent que l'espèce n'en est pas des plus » fâcheuses*? » Cependant /ai corrompu Mélanchton, dit notre ministre, à cause que la bienséance m'avait empoché de le traduire grossièrement , et
1. Lil>. IV, Consl. Ap., vin. 32. — 2. Variât., liv. vi, n. i. — 3. JSasti., idem. — 4. Lib., iv. ep. 214. Var., liv. vi, n. i.
de mot à mot. Mais après tout que nous importe? Quanil on aura défendu un prince si réformé d'un mal honteux, l'aura-t-on défendu par-là d'une intempérance encore plus honteuse? Il la confesse lui-même; il avoue, dans l'Instruction qu'il envoie à Luther par Bucer, que « (juelques semaines après » son mariage , il n'a cessé de se plonger dans l'a- » dultère, et qu'il ne voulait ni ne pouvait se cor- » riger d'une telle vie, à moins qu'on ne lui permit » d'avoir deux femmes ensemble ' : » et remarquons que la lettre qu'on vient de voir de Mélanchton , cette lettre où il est parlé de la maladie qu'on ne nommait pas, est datée du commencement de
1539 ; l'Instruction est de la fin de la même année, et il y dit que cette belle résolution de demander la permission d'avoir deux femmes, est la suite des réflexions qu'il a faites dans sa dernière maladie^. Il dit encore, et il a voulu qu'on l'écrivit en l'an
1540 , dans l'acte de son second mariage, que ce mariage lui était nécessaire jmur la santé de son âme et de son corps^. Qu'on ramasse ces circonstances, et qu'on juge si c'est moi qui fais une calomnie au landgrave, comme le dit M. Basnage'', ou si c'est M. Basnage qui me fait une honteuse chicane. Il dit encore que M. de Thon justifie ce prince : parce qu'en disant qic'il avait une concubine avec sa femme par le conseil de ses pasteurs, il ajoute , qu'à cela près il était fort tempérant. Mais assurément le témoignage de M. de Thou ne prévaudra pas sur l'aveu du landgrave qu'on vient d'entendre. C'est une honte à ce prince et à la Réforme d'avouer ce commerce comme approuvé par ses pasteurs. Et néanmoins ce que l'on cachait était encore plus infâme, puisque c'était la débauche sous le nom de la sainteté , et un adultère public sous le voile du mariage.
LXVI. La doctrine du mariage chrétien est exposée. — Pour purger les chastes oreilles des idées d'un mariage scandaleux, et tout ensemble effacer les soupçons qu'on a voulu donner de l'ancienne Eglise, comme si elle était capable d'en approuver de semblables ou d'aussi mauvais : disons avec saint Augustin et les autres Pères, à la gloire de la Sagesse divine, que les lois éternelles qu'elle a établies pour la multiplication de la race humaine, ont été dispensées dans l'exécution avec divers changements : que pour réparer les ruines de notre nature presque toute ensevelie dans les eaux du déluge, il a été convenable au commencement de permettre d'avoir plusieurs femmes; et que cette coutume venue de cette origine s'est conservée et se conserve encore en plusieurs contrées, et dans plusieurs nations : qu'elle s'est conservée en particulier dans le peuple saint, à cause qu'il devait se multiplier par les mêmes voies que le genre humain , c'est-à-dire, par le sang ; que toutes les raisons qu'on vient de dire, sont la cause des mariages de nos Pères les patriarches, à commencer depuis Abraham, qui devait être le père de tant de nations : que Jacob , en qui devait commencer la multiplication du peuple saint par la naissance des douze patriarches pères des douze tribus, usa de cette loi , et fut suivi par tous ses descendants et tout le peuple de Dieu : que le désir de revivre dans une longue
1. Var., liv. vi, n, 3. Insl. duLand., n. 1, 2. - 3. Var., ibid., n. 9. — 5. Pag. 444.
-2. Var., Ibid.
CONTRE LA RÉPONSE DE M. BASNAGE
et nombreuse postérité, fut fortifié par celui de voir enfin sortir de sa race ce Clirist tant promis : qu'après même qu'il fut déclaré qu'il sortirait de Juda et de David , chacun pouvait espérer d'avoir part à sa naissance par les filles de sa race, qu'on pourrait marier dans ces familles bénies , et qu'ainsi le môme désir de multiplier sa race, subsistait toujours dans l'ancien peuple, non-seulement par l'espérance de revivre dans ses enfants, mais encore par celle d'avoir en leur nombre le Désiré des nations. Les saintes femmes étaient touchées du môme désir, tant de celui de revivre dans leur postérité, que de celui d'être comptées parmi les aïeules du Christ , ce qui, comme on sait, a illustré Thamar, Ruth et Bethsabée. Par ces raisons et par la constitution de l'ancien peuple, la stérilité était un opprobre, et la virginité était sans gloire : c'était la cause du désir qu'on voit dans les saintes femmes qui avaient ensemble un seul époux, de devenir mères; et comme ce désir des femmes pieuses était chaste et nécessaire en ce temps, les saints patriarches leurs époux avaient raison d'y condescendre. C'est aussi par là qu'on doit conclure que la jalousie ne régnait point en elles , non plus que la sensualité qui en est la source, mais le seul désir d'être mères, naturel dans son fond, et raisonnable en ses manières selon la disposition de ces temps-là : on voit paraître ce môme esprit dans les saints patriarches leurs époux; et ainsi , comme le remarquent saint Chrysostome et saint Augustin', et comme l'apercevront aisément ceux qui regarderont de près toute leur conduite, ce n'était pas le désir de satisfaire les sens, mais l'amour de la fécondité qui présidait à ces chastes mariages, lesquels aussi étaient la figure de la sainte union de Jésus-Christ avec les âmes fidèles , qui s'unissant avec lui portent des fruits éternels. Par une raison contraire, depuis que la Synagogue eut enfanté Jésus-Christ, que les anciennes figures furent accomplies, et qu'on vit paraître le peuple qui ne devait plus se multiplier par la trace du sang, mais par l'etTusion du Saint-Esprit, les choses devaient changer ; rien n'empêchait plus que le mariage ne fut rétabli , comme il l'a été en eflet par Jésus-Christ en sa première forme, et tel qu'il était en Adam et en Eve, où deux seulement et non davantage devenaient une seule chair. Par une suite infaillible de cette institution, la stérilité n'était plus une honte, et la virginité était comblée de gloire , d'autant plus qu'en la personne de la sainte Vierge, elle avait fait une mère et une mère de Dieu. Il devait aussi paraître alors d'une manière éclatante , que toutes les âmes que le Saint-Esprit rendrait fécondes, seraient unies en Jésus-Christ, et composeraient toutes ensemble une seule Eglise, figurée dans le mariage chrétien, par la seule et fidèle épouse d'un seul et fidèle époux. On a vu depuis ce temps, et selon ces chastes lois du mariage réformé par Jésus-Christ , que partout où son Evangile fut reçu , les anciennes mœurs furent changées : les Perses qui l'ont embrassé , dit un chrétien des premiers siècles, n'épousent plus leurs sœurs : les Parthes ont renoncé à la coutume d'avoir plusieurs femmes, comme les Egyptiens, à celle d'adorer Apis
1. Chri/a., hom. xxxvui, lii in Genesim, elc.,tom. iv, p. 382 et seq. S. Aug. cont. Faust., liv. xxn, cap. 46 et seq., tom. viii , col. 387 el seq.
et des animaux. Ainsi parlait Bardesane , ce savant astronome, dans l'admirable discours qu'Eusèbe rapporte' : ainsi parlent les autres auteurs ecclésiastiques , d'un commun consentement, et le mariage, réduit à la parfaite société de deux cœurs unis, a été un des caractères du christianisme ; ce qui a fait dire à saint Augustin^, que ce n'e'tait pas un crime d'acoir plusieurs femmes lorsque c'était la coutume. La disposition des temps y convenait ; la loi ne le défendait pas : mais maintenant c'est un crime, parce que cette coutume est abolie . Les temps sont changés : les mœurs sont autres; et on ne peut plus se plaire dans la multitude des femmes que par un excès de la convoitise.
On peut voir maintenant, non-seulement par l'autorité, mais encore par l'évidence de la doctrine céleste, combien est digne d'être détestée la consultation de Luther, qui, non contente de nous ramener à l'imperfection des anciens temps , nous met encore beaucoup au-dessous ; puisque même dans ces temps-là , où le mariage plus libre unissait plusieurs épouses à un seul époux par un même lien conjugal, on a vu que ce n'était pas la licence, mais la seule fécondité qui dominait : au lieu que, dans ce nouveau mariage autorisé par Luther et les autres réformateurs, le landgrave, content de la lignée et des princes que lui avait donnés sa première femme, ne recherchait, dans la seconde qu'on lui accordait , qu'un moyen d'assouvir l'ardeur que l'Evangile lui ordonnait de modérer.
La Réforme peu régulière, et on le peut dire sans hésiter, peu délicate sur cette matière, a introduit dans la chrétienté un tel abus. On l'a poussé plus loin qu'on ne pense. M. Jurieu , qui a établi ces honteuses nécessités , que je ne veux pas répéter, pour apprendre aux chrétiens à multiplier leurs femmes, les a soutenues par la discipline de tous les Etats réformés^. M. de Beauval et les autres s'y opposent en vain; M. Jurieu lui déclare, « qu'il ne » changera pas de sentiments pour ses méchantes » plaisanteries; qu'au reste ce n'est pas à lui à dé- » cider avec cet air de maître^; » que lui et tous ses amis dont il vante les conseils sont des néants; el qu'enfin il n'appartient pas à un jeune avocat qui ne sait ce qu'il dit, et qui parle de ce qu'il ne sait pas, d'opposer son sentiment à celui d'un théologien aussi grave que JL Jurieu. Puis, lui parlant au nom de la Réforme , ou de tout l'ordre des ministres : « Qu'il ne fasse point, dit-il, si fort le » maître : nous n'en voulons point pour avocat : » nous défendrons bien la pureté de nos mariages » sans lui. » En cet endroit M. Beauval a raison de se souvenir de l'incomparable chapitre de YAccomplissement des prophéties^, où dans la plus grande ferveur de ses dévotions, et même au milieu de ses lumières prophétiques, l'âme pénétrée de la plus vive douleur qu'on puisse imaginer sur les malheurs de la Réforme , M. Jurieu avoue qu'il ressent le plaisir de la vengeance , et parait nager dans la joie en maltraitant un auteur qui l'avait piqué dans quelque endroit délicat. Mais M. de Beauval a beau relever le ridicule de son adversaire , dans ses pro-
1. Eus., Prœp. Ev., l. vi, cap. 10. — 2. Cont. Faust., tib. XXII, cup. il, col. 388. — 3. Lett. past. — 4. Avis de VAul. des Lelt. Pastor. à M. de Beauval , p. 7. — 5. Rép. rff l'Auteur de l'Uist. des Ouvrages des Savants. Ace. desproph., I. part.,c/i. de m.
DÉFENSE DE L'IIISTOIHE DES VA II I AT IONS, ETC
phélics, dans les miracles qu'il conte, cl dans tous les autres excès de ses sentiments outrés : l'aulorité de M. .Turiou prévaut : les synodes et les consistoires se taisent sur la doctrine que ce ministre lui attribue. C'est qu'il est vrai dans le fond que les Eglises protestantes se donnent des libertés exces-
sives sur les mariages; et ceux qui se vantent de réformer l'Eglise catholique ont besoin d'apprendre d'elle en cette matière , comme dans les autres également importantes, la régularité et la pureté de la morale chrétienne.