PREMIER FRAGMENT
Du culte qui est dû à Dieu.
Nous commençons par l'arlicle le plus essentiel, c'est-à-dire , par le culte qui est di% à Dieu. On nous accuse de ne pas connaître quelle est la nature de ce culte , el de rendre à la créature une partie de l'honneur qui est réservé à cette essence infinie. Si cela est, on a raison de nous a|ipeler idolâtres; mais si la seule exposition de notre doctrine détruit manifestement un reproche si étrange, il n'y a point de réparation qu'on ne nous doive.
Nous n'en demandons aucune autre que la reconnaissance de la vérité; et alin d'y obliger messieurs de la religion prétendue réformée, nous les prions avant toutes choses de nous dire s'ils remarquent quelque erreur dans l'opinion que nous avons de la majesté de Dieu , el de la condition de la créature.
L Doctrine des catholiques sur la majesté de Dieu, et la condition de la créature. — En Dieu nous reconnaissons un être parfait, un bien infini, un pouvoir immense; il est seul de lui-même, et rien ne serait, ni ne pourrait être, s'il n'était de sa grandeur de pouvoir donner l'être à tout ce qu'il veut.
Gomme il est le seul qui possède l'être , et par conséquent le seul qui le donne, il est aussi le seul qui peut rendre heureux ceux qu'il a faits capables de le pouvoir être, c'esl-à-dire , les créatures raisonnables : et lui-même est tout seul leur félicilé.
Voilà en abrégé ce qu'il faut connaître de cette nature suprême; et cette reconnaissance est la partie la plus essentielle du culte qui lui est dii.
Comme nous croyons de Dieu ce qu'il en faut croire, il n'est pas possible que nous ne croyions aussi de la créature ce qu'il faut croire de la créature. Nous croyons en elTet qu'elle n'a d'elle-même aucune partie de son être, ni de sa perfection, ni de son jjouvoir, ni de sa félicité. De toute éternité, elle n'était rien : et c'est Dieu qui de pure grâce a tiré du néant elle, et tout le bien qu'elle possède. Tellement que , quand on admire les perfections de la créature , toute la gloire en retourne à Dieu, qui de rien a pu créer des choses si nobles el si excellentes.
l. Dana le manuscrit de l'auteur, on lit au haut de la page, premier article. Ou voit par là, et par les fragments suivants, que Bossuet, dans sa réponse aux adversaires de V Exposition , avait dessein de suivre l'ordre des articles et des points de doctrine exposés dans ce livre ; et nous nous sommes conformés à son plaa dans l'arrangement et la disposition do ces fragments. (Edit, de Déforis.)
Parmi toutes les créatures, ceux qui ont le mieux connu celle vérité, ce sont sans doute les saints, c'est là ce qui les fait saints , el le nom même de saints, que nous leur donnons, nous attache à Dieu. Car un saint, qu'est-ce autre chose qu'une créature entièrement dévouée à son Créateur? Si on regarde un sainl sur la terre, c'est un homme qui, reconnaissant combien il est néant par luimême, s'humilie aussi jusqu'au néant pour donner gloire à son auteur. Et si on regarde un sainl dans le ciel, c'est un homme qui se sent à peine luimême, tant il est possédé de Dieu, el abîmé dans sa gloire. De sorte qu'en regardant un saint comme sainl, on ne peut jamais s'arrêter en lui, parce qu'on le trouve tout hors de lui-même , et atlaché par un amour immuable à la source de son être et de son bonheur.
Arrêtez-vous un peu , messieurs, sur les choses que je viens de dire de la créature; et voyez de quel côté vous pouvez penser que nous l'égalions à Dieu : quelle égalité peut-on comprendre, où on met tout l'être d'un côté , et tout le néant de l'autre? Que si nous n'égalons en rien du tout la créature el le créateur dans notre estime, commenl pouvez-vous croire que nous soyons capables de les égaler par queliiue endroit que ce soil dans notre culte?
IL Erreurs des idolâtres et des philosophes païetis. — Suivez un peu celle pensée; el pourvoir si vous avez raison de nous attribuer quelque espèce d'idolâtrie, voyez si vous trouverez dans notre doctrine quelqu'une des erreurs qui ont fait les idolâtres. Les philosophes d'entre eux qui ont le mieux i)arlé de Dieu lui font tout au plus mouvoir, embellir, arranger le monde; mais ils ne font pas qu'il le tire du néant , ni qu'il donne à aucune chose le fond de l'être par sa seule volonté. Ainsi la substance des choses était indépendante de Dieu;. et il était seulement auteur du bon ordre de la nature. Voilà ce que pensaient ceux qui raisonnaient le mieux en ces siècles de lénôbres cl d'ignorance. L'opinion publique du monde, qui faisait la religion de ces temps-là , était encore bien au-dessous de ces sentiments. Elle établissait plusieurs dieux; cl quoiqu'elle mit entre eux une certaine subordination , c'était une subordination à peu près semblable à celle qu'on voit parmi les hommes, dans le gouvernement des familles et des Etats. Jupiter était le |ière et le roi des hommes et des dieux, à peu près comme les hommes sont rois et pères les uns des autres.
Au reste, cette dépendance de créature à créateur n'était pas connue : celle puissance suprême, qui
DU CULTE DU A DIEU
n'a besoin que d'elle seule pour donner l'être à ce qui ne l'avait pas, était ignorée. Rien n'étant tiré du néant, tout ce qui était avait de soi-même le fond de son être aussi bien que Dieu. Ainsi le premier principe, qui l'ait la différence essentielle entre le créateur et la créature, étant ignoré, il ne faut pas s'étonner si ces hommes ont confondu des choses si éloignées.
III. Autres espèces d'idoUUres à qui les pre'lendus réformés comparent les catholiques : manichéens, ariens, et ceux qui servaient les anges. — L'anonyme* et M. Noguier qui n'osent nous attribuer une idolâtrie si grossière, trouvent d'autres espèces d'idolâtres à qui ils croient avoir plus de droit de nous comparer. Ils nous allèguent les manichéens qui adoraient le vrai Dieu, Père, Fils, et Saint- Esprit, d'une « adoration souveraine; mais qui ado- » raient aussi le soleil et la lune à cause du séjour » qu'ils croyaient que Dieu faisait dans ces corps » lumineux, et qui pouvaient dire aussi bien que » les catholiques qu'ils terminaient tout à Dieu; » c'est-à-dire, qu'ils lui rapportaient tout leur » culte-. »
Ils nous allèguent les ariens , « qui sont accusés » d'idolâtrie par les saints Pères , parce que ne " croyant pas Jésus, Dieu éternel, ils ne laissaient » pas de l'invoquer. Ils eussent pu, dit M. Noguier', 0 se défendre facilement de celle accusation en di- » sant qu'ils n'invoquaient pas Jésus-Christ comme » Dieu éternel, et qu'ils ne l'adoraient pas de l'ado- » ration qui n'est propre qu'à Dieu. »
Ils nous allèguent encore ceux qui servaient les anges comme entremetteurs entre Dieu et nous'', ([ui par conséquent rapportaient, aussi bien que les catholiques , tmit leur culte à Dieu , et ne laissent pas toutefois d'être réprouvés par l'Apôtre^ et par le concile de Laodicée".
Mais c'est justement par ces exemples que je veux justifier que tous ceux qu'on a jamais accusés d'avoir quelque teinture d'idolâlrie, erraient dans le sentiment qu'ils avaient de Dieu , et ne le reconnaissaient pas comme créateur.
Pour ce qui regarde les manichéens, la chose est trop évidente pour avoir besoin de preuve. Ils étaient si éloignés de reconnaître Dieu pour créateur, qu'ils entendaient , par le nom de créateur, la puissance opposée à Dieu : car ils reconnaissaient deux premiers principes, opposés, et indépendants l'un de l'autre, l'un principe de tout le bien, l'autre principe de tout le mal. Ils attribuaient au dernier la création de l'univers qui est décrite par Mo'ise; et bien loin de l'adorer, ils le détestaient, délestant aussi Moïse lui-même, et sa loi qu'ils attribuaient au mauvais principe. Une des choses qu'ils y reprenaient, c'était la défense expresse qu'elle contenait d'adorer les créatures. C'est ce que nous apprenons de saint Augustin, qui avait été de leur sentiment; il dit que ces malheureux adoraient le soleil et la lune comme des vaisseaux qui portaient la lumière, et que la lumière, selon eux, (je dis cette lumière corporelle qui nous éclaire,) n'était pas l'ouvrage
1. Celui que Bossuet combat ici et dans la suite de ces fragments, sous le Doin de VAnonyme, était M. de la Bastide, qui sans se faire connaître, avait écrit avec beaucoup de chaleur eoaXreV Exposition. [Edit. de Déforis.)
2. A»on., Rép.,p. 23. — 3. Nog., p. 47. — i. Idtm,p. 45, 46. — 5. Colos.,u. 18. — 0. Conc. Laod., c. 35.
de Dieu, mais un membre, et une partie de la divinité même; en quoi, outre qu'ils erraient en faisant Dieu corporel , ils erraient encore beaucoup davantage en ce qu'ils prenaient les 03uvres de la main de Dieu pour une partie de la substance divine, c'est-à-dire pour Dieu même.
Que sert donc à l'anonyme de dire qu'ils adoraient le Père, le Fils, et le Saint-Esprit? puisqu'ils ne prononçaient ces divins noms qu'en les profanant, et qu'ils y attachaient des idées si éloignées de la foi chrétienne, que saint Epiphane et saint Augustin les, rangent parmi les Gentils , soutenant qu'ils ont inventé, sur le sujet de la divinité, des fables moins vraisemblables et plus impies que celles des Gentils mêmes.
A l'égard des ariens, M. Noguier ne dira pas qu'ils eussent l'idée véritable de la création et de la divinité, ceux qui mettant le Verbe divin au nombre des créatures, ne laissaient pas de lui attribuer tant de litres et tant d'ouvrages qui sont purement divins : car ils étaient forcés, par l'autorilé de l'Ecriture, à dire que Jésus-Christ était la vertu , la sagesse, et la parole subsistante de Dieu. Il fallait môme le nommer Dieu, malgré qu'ils en eussent; et les Pères leur faisaient voir manifestement qu'ils lui donnaient ce nom avec une emphase que la foi chrétienne ne souffrait à aucun être créé. « Les » ariens , dit Théodoret', qui appellent le Fils uni- » que de Dieu une créature, et qui l'adorent néan- » moins comme un Dieu , tombent dans le même » inconvénient que les Gentils. Car s'ils le nom- » ment Dieu, ils ne devaient pas le ranger avec les » créatures, mais avec le Père qui l'a engendré , ]) ou l'appelant une créature, ils ne devaient point » l'honorer comme un Dieu. »
Je n'ai que faire d'alléguer à M. Noguier les passages des autres Pères. Ils sont connus, et il les sait aussi bien que nous; de sorte qu'il ne peut nier que les ariens ne brouillassent d'une étrange sorte les idées de créaleur et de créature ; jusque-là même qu'ils allaient si avant, qu'ils attribuaient la création au 'Verbe, qui selon eux, était lui-même créé. Car qui ne sait la détestable rêverie de ces hérétiques, qui disaient que le ciel et la terre et ce qu'ils contiennent ne pouvaient pas soutenir l'action immédiate de Dieu , trop forte pour eux , de sorte qu'il avait fallu qu'il fit son Verbe , par lequel il avait fait tout le reste, et qui était comme le milieu entre lui et les autres créatures? Ainsi Dieu avait besoin d'une créature pour créer les autres. L'action d'un Créateur tout -puissant ne pouvait (quelle rêverie!) nous donner l'être immédiatement; d'elle-même elle eut plutôt détruit que créé, étant trop forte à porter, et ayant besoin d'un milieu , où elle se rompit en quelque sorte pour venir à nous. Etait-ce connaître Dieu , que de lui donner une action de cette nature, aveugle, impétueuse, emportée, qu'il ne pouvait retenir tout seul, et qui par là devenait pesante à ceux qui la recevaient? Mais était-ce entendre ce qui est compris dans le nom de Créateur, que de l'obliger à créer un créateur au-dessous de lui? Qui ne voit que ces hérétiques , en voulant mettre un milieu nécessaire entre Dieu et nous, confondaient dans ce milieu les idées de créateur et de créature'î' Se-