‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 120 sur 313 · BOSSUET A · texte numérisé non relu

BOSSUET A

21 août 1CG6.

récit de ce qui avait été traité entre le ministre Ferry et l'abbé Bossuet, dans plusieurs conférences particulières qu'ils avaient eues ensemble.

Nous sommes demeurés d'accord que nous étions obligés de part et (l'autre de travailler de tout notre pouvoir à remédier au schisme qui nous sépare, et fermer une si grande plaie.

Je lui dis que, de notre part, la disposition était plus grande que jamais pour s'y appliquer et en chercher les moyens.

Que le plus nécessaire de tous était de nous expliquer aimablement ; et que le temps et l'expérience ayant montré qu'il y avait beaucoup de malentendus et de disputes de mots dans nos controverses, on a sujet d'espérer que par ces éclaircissements elles seront ou terminées tout à fait, ou diminuées considérablement.

Que pour cette raison, un grand nombre de nos théologiens étaient résolus de chercher les occasions de conférer de ces matières avec les ministres que l'on croirait les plus doctes, les plus raisonnables et les plus enclins à la paix; et que, l'ayant toujours cru tel, j'aurais grande joie que nous puissions nous ouvrir à fond, comme aussi lui de son côlé en a témoigné beaucoup.

Il nous a semblé à tous deux qu'un siècle et demi de disputes devait avoir éclairci beaucoup de choses, qu'on devait être revenu des extrémités, et qu'il était temps plus que jamais de voir de quoi nous pouvions convenir.

Il a trouvé bon et nécessaire d'examiner les causes principales qui ont éloigné de nous ceux de sa communion, et de considérer ce qui serait à expliquer de leur part ou de la nôtre, pour faire qu'ils pussent ou revenir tout à fait à nous, ou du moins se rapprocher.

Nous sommes convenus que la question préa-

lable, et qu'il fallait poser pour fondement, était de savoir si les dogmes pour lesquels ils nous ont quittés, détruisaient, selon leurs principes, les fondements du salut.

Etant entrés dans le détail, il a accordé que l'article de la réalité dans l'Eucharistie ne détruisait pas ce fondement, vu que ni nous ni les luthériens ne donnions point la présence de Jésus-Christ dans le ciel, en la manière ordinaire des corps.

Quant à la transsubstantiation, il a reconnu que les siens soutenaient aux luthériens que nous raisonnions en cela plus conséquemment qu'ils ne font, et que c'était un des arguments dont ils se servaient contre eux.

Et pour l'adoration, il a dit qu'il ne pourrait ni l'improuver ni la condamner en ceux qui croient la présence de Jésus-Christ dans le saint Sacrement.

Sur le sacrifice de l'Eucharistie, après les explications que je lui ai données par écrit, il est demeuré d'accord qu'il n'y avait plus de difficulté. Et toutefois, je n'ai rien avancé qui ne soit approuvé universellement parmi les nôtres; et très-assurément l'Eglise se contentera que nos adversaires en conviennent : ce qui doit donner grande espérance de s'accorder dans les autres points, pourvu qu'on veuille s'entendre ; puisqu'on a pu convenir de celui-ci, sur lequel luimême avait cru qu'il y aurait le plus de peine.

A l'égard de la justification, il est aussi convenu d'abord qu'en nous entendant bien, toute la question se résoudrait ou à des disputes de mots, ou à des choses très-peu nécessaires ; en telle sorte qu'il n'y aurait pas de difficulté pour cet article, qui est néanmoins le principal et le plus essentiel de tous.

Au sujet des prières adressées aux saints, je l'ai fait souvenir qu'il avait écrit et enseigné formellement dans son Catéchisme, qu'elles n'avaient pas empêché nos pères d'être sauvés, pourvu qu'ils aient mis toute leur confiance en Jésus-Christ ; et il est demeuré d'accord de l'avoir ainsi enseigné.

Après que je lui eus exposé ce que dit le concile de Trente * qu'il ne faut point attacher sa confiance aux images, ni croire en elles aucune vertu pour laquelle elles doivent être honorées; mais qu'on ne leur rend aucun honneur qu'en mémoire, et par relation à ceux qu'elles représentent, il n'y fit pas, la première fois que nous en parlâmes, beaucoup de difficulté ; mais une seconde fois il s'y arrêta un peu davantage, me faisant néanmoins connaître que l'on pourrait convenir en cet article et en celui de la prière

» Sci;- 25.

des saints, à cause que nous ne reconnaissons aucune obligation aux particuliers de pratiquer ces choses.

En effet, de là on peut voir que nous sommes bien éloignés de mettre l'essentiel de la religion dans ces pratiques, qui ne font partie du culte religieux qu'autant qu'elles se rapportent à Dieu, qui en est la fin essentielle et dernière.

Nous parlâmes peu du purgatoire et de la prière pour les morts; mais lui ayant récité mot à mot les passages de saint Augustin dans le Manuel à Laurent i , et dans les sermons 17 2 et 32 3 des paroles de l'Apôtre, où il distingue nettement trois sortes de morts, dont les uns sont très-bons et n'ont pas besoin de nos prières, les autres très- mauvais et ne peuvent en être soulagés, les troisièmes comme entre deux et reçoivent un grand secours par les vœux et les sacrifices de l'Eglise, ce qui est en termes formels la doctrine que nous professons, il n'approuva pas cette créance; mais, lui ayant demandé s'il se serait séparé pour cela de la communion de saint Augustin, il me répondit que non.

Nous n'avons parlé que de ces articles, et en les traitant nous ne sommes pas entrés dans la question, savoir s'il les faut croire ou non ; mais seulement dans celle s'ils renversent le fondement du salut; et cela m'ayant donné sujet de lui demander quel était ce fondement du salut, il a décidé nettement, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans ses écrits, que c'était celui de la justification et de la confiance en Dieu par Jésus-Christ seul, qu'il a appelé le sommaire de la religion chrétienne, et sur lequel nous avons reconnu plusieurs fois que nous conviendrions très-facilement, pourvu que nous voulussions nous entendre.

Je lui ai rapporté sur ce sujet quelques endroits du concile de Trente, où il est déclaré que le Chrétien n'a de confiance qu'en Jésus- Christ ; et la prière que nous faisons tous les jours dans le sacrifice de la messe, en ces mots : Nobis quoque peccatoribus, de multitudine miserationum tuarum sperantibus , partent aliquam et societatem donare digneris cum beatis apostolis tuiset martyribus,... intra quorum nos consortium, non œstimator meriti, sed veniœ, quœsumus, largitor admitle, per Christum Dominum nostrum.

Ainsi, puisqu'il est constant qu'on ne peut nous accuser de nier ce fondement du salut, je crois qu'il est impossible de n'avouer pas que

' Cap. 109 et 110, n.26,tom. VI. — Cap. 1, nunc serai. 159; n. ton», v. — 3 Cap. 1, nunc serra. 172. n. 2.

A L'ÉGLISE CATHOLIQUE

notre doctrine ne renverse point ee principe essentiel de la loi et de l'espérance du Chrétien.

Sur cela m'ayant demandé si, quand lui et les siens seraient demeurés d'accord que notre doctrine ne détruit pas les fondements du salut, nous croirions les pouvoir obliger par là a la professer, et par conséquent à embrasser notre communion; je lui ai répondu nettement que ce n'était pas ma pensée, et ai reconnu que c'étaient deux choses à examiner avec eux séparément, savoir si une doctrine était véritable ou fausse, et savoir si elle renversait le fondement du salut ou non; que l'aveu de ce dernier ne tirait point à conséquence pour l'autre, et qu'il ne pouvait les engagera autre chose qu'à conioser que de tels dogmes devaient être supportés, mais non pour cela avoués ni professes-

J'ai ajouté toutefois que ce serait toujours une grande avance de convenir de ce point, si nous pouvions ; que c'était par celui-là qu'il fallait commencer de traiter de la réunion, et le poser pour fondement, que quand nous ne pourrions pas aller plus avant quant à présent, ce serait toujours beaucoup d'avoir levé un si grand obstacle; que si lui ou les siens pouvaient être persuadés de ce point, ils étaient obligés eu conscience de rendre ce témoignageàla vérité, surtout s'ils en étaient requis; que l'obligation de remédier au schisme était telle, qu'il n'j avait i>oint de salut pour celui qui refuserait non-seulement de conclure, mais môme d'acheminer celle affaire par toutes les voies raisonnables : et que, quand nous ne pourrions pas tout terminer d'abord, la charité chrétienne nous obligeai! indispensablcmcnt de donner toutes les ouvertures possibles à ceux qui travailleront après nous à un ouvrage si nécessaire, et de diminuer autant qu'il se pourrait nos disputes et nos controverses; et tous ces articles ont passé entre nous comme indubitables.

M. Ferry m'ayant dit que c'était une entreprise digne du roi, de travailler à un si grand œuvre, j'ai répondu que cette affaire regardant la religion et la conscience, devait être premièrement traitée entre les théologiens, pour voir jusqu'à quel point elle pourrait être acheminée; mais qu'il ne fallait nullement douter que la piété du roi ne l'engageât à faire tout ce qui se pourrait pour un ouvrage de cette importance, sans violenter en rien la conscience des uns ni des autres, de quoi on savait que Sa Majesté était entièrement éloignée.

bossuet, grand doyen de l'Eglise de Metz.

Page 1