‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 121 sur 313 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

MAIMBOL'RG ', A FERRY,

A Paris, ce 8 £cpt. If ri.

J'ai reçu vos deux lettres, qui me furent rendues avant-hier au matin par notre correspondant, bien fermées et en fort bon état. Je ne saurais vous exprimer la joie et la consolation qu'elles m'ont données, à cela près (pie j'ai quelque déplaisir de ce qu'il semble que ma paresse vous ail donné sujet de croire, pour quelque temps, que j'eusse oublié la personne du monde pour qui j'ai le plus de vénération, d'estime et de tendresse ; mais Dieu soit loué de ce que ma dernière m'a justifié dans votre esprit, et a effacé ces lâcheuses impressions, comme vous me faites lagrâcede m'en assurer.

Pour ma réponse au livre de M. le cardinal de Richelieu, les reproches que vous me laites sur ce sujet me font trop d'honneur. Cet ouvrage, Monsieur, dans l'état où il est, n'est pas assurément digne de vous; et les choses qu'on y a fourrées, en plus de deux cents endroits, me font tant de honte, que j'avais résolu de le désavouer absolument. Ceux qui avaient pris le soin de l'impression n'ont pas eu celui de m'en faire donner quelques exemplaires ; néanmoins il faut lâcher d'en recouvrer quelqu'un pour vous satisfaire, el c'est une commission que je donnerai à Varenne, parce que j'en ai cherché inutilement jusqu'ici.

Venons, s'il vous plaît, à ce qu'il y a d'essentiel dans notre commerce; et commençant par M. Daillé, je vous dirai, Monsieur, que je n'ai pas cru qu'il fût à propos de lui communiquer vos deux premières lettres, ne sachant pas s'il trouvera bon que je vous eusse écrit sans sa participation, ce qu'il m'a confié. 11 serait, ce me semble, plus à propos que vous prissiez la peine de m'en écrire une, où il ne fut parlé en aucune façon de l'avis que j'ai pris la liberté de vous donner; mais seulement du désir que vous avez de vous expliquer nettement, et à lui, et à moi,

1 Théodore Maimbourg quitta l'Eglise catholiqua, et embrassa la religion prétendue rtformée. Pour justifier son apostasie, il écrivit une lettre a son frère, qui fut imprimée en 1659- On a de lui une Réponse sommaire à la Mèlhode du cardinal de Ric'ielieu, qu'il dédia à Madame de Turenne, et dont il est parlé dans cette lettre. 11 y prit le nom de X.a Ruelle, et envoya le manuscrit à Samuel Desmarets, qui le publia à Groningue, l'an 1664. édition dont il se plaignait beaucoup, comme on le verra par cette lettre. Quelque éloigné qu'il parût de l'Eglise catholique, il ne laissa pas d'y rentrer en 1664, et il y était lorsque l'Exposition de la Foi catholique de Bossuet parut; rrais peu après il l'abandonna une seconde fois, et se retira en Angleterre, où il fut chargé de l'éducation d'un fils naturel de Charles IL Ce fut là qu'il publia une tort méchante Réponse à l'Exposition, en 1638. 11 l'avait annoncée à ses amis avant que de lever le masque, et c'est ce qui donna lieu à La Bastide, protestante, de dire qu'un catholique écrivait contre l'Exposition.... Il mourut à Londres vers l'an 1793. — (Edit. de Dé/oris.)

des choses que vous craignez qu'on n'ait prises le croyais homme à vouloir s'exposer à un detout au rebours de votre pensée et de la sincérité saveu, puis reprenant sérieusement, il m'a dit de vosintentions, comme quelques-uns semblent qu'il n'avançait rien de lui-même; qu'àlavérité déjà l'avoir fait sans désigner pourtant personne . tous n' expliquaient pas les choses avec une égale J'enverrais cette lettre à M. Daillé, avec une autre netteté, mais que tous convenaient de ce fond ; de ma façon, pour appuyer de mon petit raison- et que plût à Dieu qu'il ne tînt plus qu'à l'aveu ! nement ce que vous auriez avancé pour l'accom- pour lui, il n'avait jamais enseigné, ni été enseiplissement d'un dessein aussi juste et aussi sa- gné, ni cru autrement : qu'au reste, il était bien Iutaire que celui qui vous est proposé ; et sur la certain que sa doctrine était conforme au concile réponse qu'il me ferait, nous verrions quelles de Trente et aux théologiens de sa communion; mesures ii y a à prendre et à garder avec lui- mais qu'il n'était pas nécessaire d'entrer avec Pour les assemblées dont on vous a parlé, je nous dans cette discussion ; qu'il fallait voir si vous dirai aussi que je sais très-certainement nous pourrions convenir indépendamment de qu'il s'en lient ici entre des personnes très-habi- tout cela, et s'attacher au fond des choses. Il a les, où l'on traite des moyens de ramener les persisté dans tout ce qu'il vous a écrit sur le saesprits. Je sais de plus, avec la même certitude, crifice, sur la justification et les autres points. Il qu'il y a des personnes d'autorité qui ont bon m'a souvent interpellé moi-même si j'avais été ordre de tout écouter. A la vérité, je vois bien enseigné d'une autre manière, lorsque j'étais qu'on ne veut pas sonner le tambour, de peur dans leur communion; et il vrai que mes notions d'effaroucher les esprits ; mais je crois savoir, étaient fort semblables ou fort approchantes; par des voies aussi certaines, que l'autorité se que ceux qui s'expliquaient bien et qui étaient déclarera quand il faudra, et que ce ne sont pas les plus habiles tenaient un même langage. Il les voies violentes, mais plutôt celles de la dou- parle d'une manière à bien soutenir ses senticeur, qu'on veut tenter. Il est bien vrai néan- menls parmi les siens, et à y faire venir beaucoup moins que la disposition est plus éloignée que d'autres. Et ce qui m'a le plus satisfait, c'est que jamais de favoriser nos Eglises, ni de faire au- je suis convaincu pleinement de sa sincérité, que cime grâce au général ; mais on favorisera sans je puis vous répondre de toutes les paroles qu'il doute et de la bonne manière, le dessein de la vous a données et qu'il vous donnera à l'avenir, réunion en général. Je vous supplie, Monsieur, de faire fondement J'ai eu l'honneur de voir M. l'abbé Bossuel, là-dessus, et d'être bien persuadé, comme je le selon que vous me l'aviez prescrit. Je vous as- suis, qu'il ne permettra jamais que, sur les sure qu'il a pour votre chère personne tous les avances que vous vous serez faites l'un à l'autre, sentiments d'estime et d'amitié qu'on peut avoir on vous pousse plus loin que vous ne voudriez pour un des plus grands hommes, des plus aller. Il m'a répété plusieurs fois que s'il reconsages et des mieux intentionnés de notre siècle, naissait que l'on ne procédât pas de bonne foi, C'est ainsi qu'il parle de vous, avec épanche- aucune considération ne pourrait l'empêcher de ment de cœur ; et il est difficile de l'entendre sur se retirer de la chose et d'en avertir ses amis, ce chapitre, sans ajouter encore quelque chose étant très-persuadé que Dieu ne veut pas être aux sentiments les plus avantageux qu'on aurait servi par de mauvaises voies, et qu'il faut poser déjà conçus de votre mérite. pour un fondement inébranlable la sincérité el Il est vrai qu'il a eu la bonté de m'expliquer la droiture en toutes sortes de négociations, mais les choses avec tant de netteté et d'équité, etqu'il particulièrement en celle-ci. les met dans un si beau jour, qu'il ne me reste Je ne dois pas vous omettre qu'en parlant du plus de difficulté sur les matières que vous avez sacrifice de la messe, il ne m'a pas dit précisédéjà examinées ensemble. Après lui avoir fait mentquetoutcequeleprêtreditaprèscesparoles, voir tous les articles de votre lettre qui le regar- Hoc est, etc., fût inutile ; mais bien que ce n'édaient, il m'a montré tous les écrits qu'il vous tait point en cela qu'était l'essence de l'action avait envoyés tant de Metz que d'ici. Jene m'é- du sacrifice , et que très-certainement tous les tonne pas, après des éclaircissements si consi- théologiens catholiques en étaient d'accord; dérables, que vous vous sentiez obligé d'appro- même qu'absolument le sacrifice pouvait être fondir ces matières selon toutes les ouvertures accompli en son essence sans ces prières; ce qui que l'on vous donnera, et je trouve en effet que est la même chose que ce qu'il vous a donné pai l'on ne s'est jamais expliqué si clairement. écrit.

Je lui ai témoigné là-dessus que je doutais fort II m'a bien dit, en passant, qu'il y a de vieux qu'il fût avoué de ces choses; mais il s'est moqué préjugés dont nous aurions peine, et vous en de ma crainte, et m'a demandé, en riant, si je particulier, à revenir; mais il ne laisse u*s d'être

A L'friLISE CATHOLIQUE.

tort satisfait de votre conférence : il dit que vous entres dans le fond mieux que personne; que tous êtes solidement docte, d'un esprit doux, paisible et parfaitement bien tourné. Vous pouvei juger, Monsieur, si j'ai fait un écho aux plu» justes louanges et aux plus féritables qui aient jamais été données.

J'ai cru aussi que, pour satisfaire à vos intentions, qui m'étaient marquées par votre lettre, je devais m'iniormer pour quelle raison on s'était adressé particulièrement à vous ; et il m'a dit qu'il ne savait pas quelles pouvaient être les pensées des autres là-dessus, mais qu'il présumait bien que ce ne pouvait être «pu- votre grande réputation, votre capacité, et Notre manière d'agir si civile et si raisonnable, qui fait qu'on a mieux aimé entrer en commerce avec vous qu'avec d'autres qui n'ont pas les menus qualités, mais que pour lui, outre ccla.il avait ses raisons particulières ; que monsieur son père et lui avaient toujoursété liés d'amitié avec vous; «pie s'il avait eu les mêmes liaisons a\ec nos autres confrères, il leur aurait parlé sans difficulté et leur aurait dit les mômes choses, même à M. Daillé, s'il le connaissait ; qu'il en chercherait les occasions, et n'en perdrait aucune de s'expliquer de la même sorte avec tous ceux qui voudraient y entendre.

Enfin, Monsieur,ila traité avec moi d'une manière qui me fait trop voir que l'on y peid prendre une entière confiance. Mais, sans cela je puis vous dire que j'ai bien trop éprouvé sa sincérité, sa fidélité et son zèle même a bien servir ses amis, depuis plus de douze ans que j'ai l'honneur de le connaître, pour en douter aucunement

Je sais de plus par l'organe du P. Mahnbourg, mon cousin, que les Jésuites de Metz ont écrit de vous fort avantageusement et en termes pleins d'estime au P. Annat; que cette compagnie entre fort dans le dessein de la réunion en général; et puisque ceux-là y entendent, il juge qu'il faut de nécessité que le concours soit universel et que les dispositions y soient très-grandes.

A Dieu ne plaise donc, Monsieur, que nous apportions de notre côté quelque obstacle à une œuvre si désirée, et que la Providence semble déjà avoir si fort avancée ; et puisque vous m'ordonnez dédire mon sentiment sur votre procédé en cette rencontre , je ne puis que louer infiniment votre inclination pour la paix, et pour entendre les explications et ouvertures qui y conduisent , particulièrement dans un temps où nous sommes menacés de la dernière désolation, si nous ne prenons comme il faut, et comme vous faites, ce seul expédient qui nous est offert pour nous sauver.

Je suis ici a la source des choses ; j'ai des habitudes et des connaissances assez considérables pour pénétrer assez avant dans l'état de nos affaires ; et pour vous dire beaucoup de choses, en un mot, il est temps de penser sérieusement à la paix ; et je serais fâché que les premières ouvertures vous en a\ant été faites vous n'eussiez pas la gloire tout entière de sa conclusion, pour couronner une aussi belle vie que la vôtre. De tous côtés on nous quitte, et ministres et ^ens de condition ; car je dis qu'on nous quitte , quand je sais qu'on est sur le point de nous quitter, et qu'on ne lait autre chose que chercher une porte pour sortir et pour se retirer.

Je suis persuadé, aussi bien que vous, que l'accord n'est pas impossible ; et le vrai, le sur et l'infaillible moyen est de faire ce que vous avez fait, qui ne peut réussir qu'à la gloire de Dieu, el au repos universel de son Eglise et de son royaume. Surtout il n'y a rien de plus nécessaire ni de plus juste que la résolution (pie vous avez prise de répondre en sincérité quand vous vous serez enquis de quelque chose, et d'aider à la réduire au dernier point où elle pourra cire mise par les éclaircissements que vous pourrez y donner. Si tout le monde agissait de cette manière, on irait bien loin. Il ne faut point feindre- de dire nettement ce qu'on pense, quand on ne pense que bien, que paix et que réunion. A la vérité, les esprits mal laits en tirent quelquefois de mauvaises conséquences, auxquelles il faut obvier autant qu'on peut ; mais aussi faut-il avouer de bonne foi tout ce qui est véritable, et diminuer par ce moyen, autant qu'on le peut, les controverses qui nous séparent.

J'ai trouvé très-raisonnable ce que M. l'abbé Bossuet vous a écrit là-dessus ; et y ayant fait réflexion , j'ai pensé que c'était cette raison-là, de dire la vérité tout simplement, qui avait dû obliger M. Daillé et le synode de Charenton de dire ce qu'ils ont dit sur le sacrement de la Cène, sans se mettre en peine des avantages que l'on en voudrait tirer , nonobstant lesquels ils ont bien fait d'enseigner la vérité ; et ce serait bien fait aussi de faire de même dans tous les autres points où l'on pourrait s'accorder. Je ne vois donc pas qu'il faille écouter ici les sentiments de réserve que quelques-uns proposent. On se défendra toujours bien des mauvaises conséquences, des abus et des surprises ; et il ne faut jamais craindre d'avouer et de déclarer ce qui sera trouvé véritable.

Vous avez grande raison d'appréhender les syncrétismes et accords qui ne subsistent que dans des paroles ambiguës et équivoques. Mais de la manière dont vous traitez les choses, on

viendra au dernier point d'éclaircissement , on verra à pur et à plein de quoi on pourra convenir, et ce qui se pourra faire pour mettre en repos la conscience d'un chacun. Le premier bien qui pourrait revenir d'une réunion serait celui-ci : qu'entrant dans une même communion sous des explications raisonnables, on bannirait en peu de temps tous les abus grossiers qui se sont glissés depuis quelques siècles dans la religion chrétienne. Je vous supplie de peser bien ceci : intelligenti pauca.

Les affaires de la maison où je suis engagé m'obligent à partir demain pour y retourner , chargé des ordres et des arrêts nécessaires pour arrêter le cours des vexations que nous souffrions depuis quatre mois, par la chicane d'un curé et d'un chapitre de chanoines, nos voisins, qui croyaient se prévaloir du temps. Mais, Monsieur, si nous pouvions lier un commerce entre nous ffois, je veux dire M. Bossuet, vous et moi, le chemin serait bien plus court , en lui adressant tout droit les lettres que vous me ferez l'honneur te m'écrire sur cette matière, vous réservant (oujours pourtant la liberté de m'écrire tout ce ni'il vous plaira par la voie de M. Gamart, qui me fera tenir vos lettres en toute sûreté ; et je vous assure que cette correspondance entre nous trois est, si je ne me trompe, très-conforme à la sincérité de nos intentions. Toutefois, Monsieur, je soumets cela à votre prudence et discrétion. Envoyez-moi le chiffre, s'il vous plaît, mais qu'il soit le moins embrouillé et le moins difficile qu'il se pourra ; et surtout informez-moi bien de votre santé si précieuse en ce temps-ci. Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur, et suis au-delàdetoutcequejepuisdire. Monsieur, votre, etc. De Plkrville l.

P. S. J'oubliais à vous dire que je me suis rencontré avec un nommé M. de la Parc, cidevant ministre de Montpellier, et maintenant catholique romain. C'est un de ceux qui s'appliquent le plus à proposer les ouvertures de réunion, et le fait dans des sentiments assez équitables, à ce qui paraît. C'est un homme savant et modéré, et qui a ici des entrées, des habitudes et même de la créance, qui peuvent ôeaucoup avancer les choses. Mais je ne me suis expliqué de rien à lui, ne le connaissant pas assez; car je crois qu'il est toujours bon de se tenir un peu sur ses gardes, mais non pas toutefois jusqu'au point que nous fermions la bouche, et que nous ôtions les moyens à ceux qui travailent à un si grand bien. Mandez-moi, Monsieur,

de quelle sorte vous voulez que je me conduise en de pareilles rencontres, et avec des personnes qui sont dans cette disposition ; car je vous assure qu'il s'en trouve beaucoup tous les jours, et au dedans et au dehors.

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