‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 236 sur 313 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Bossuet a Leibnitz.

A Versailles, ce 10 janvier 1692.

Monsieur, J'ai reçu, par l'entremise de madame de Brinon, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, qui est si honnête et si obligeante, que je ne puis assez vous en remercier, ni assez vous témoigner l'estime que je fais de tant de politesse et d'honnêteté , jointes à un si grand savoir, et à de si bonnes intentions pour la paix du christianisme. Les articles de M. l'abbé Molanus seront, s'il plaît à Dieu, un grand acheminement à un si bel ouvrage. J'ai lu ce que vous m'en avez envoyé avec beaucoup d'atlcnlion et de plaisir, et j'en attends la suite, que vous me faites espérer, avec une extrême impatience. Ce

• Cette lettre ne s'est point trouvée parmi les papiers de Bossuet.

* Ce sont apparemment celles qu'on trouve dans la lettre précédente.

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sera quand j'aurai tout vu, que je pourrai vous en dire mon sentiment, et je croirais mon jugement trop précipité, si j'entreprenais de le porter sur la partie avant que d'avoir vu et compris le tout. Pour la même raison, Monsieur, il est assez difficile de répondre précisément à ce que vous dites à madame de Brinon, dans la lettre qu'elle m'a communiquée ; puisque , tout dépendant de ce projet, il faut l'avoir vu tout entier avant que de s'expliquer sur cette matière.

Tout ce que je puis dire en attendant , c'est , Monsieur , que si vous êtes véritablement d'accord descinq propositions mentionnées dans votre lettre * , vous ne pouvez pas demeurer longtemps dans l'état où vous êtes sur la religion; et je voudrais bien seulement vous supplier de me dire, premièrement, si vous croyez que l'infaillibilité soit tellement dans le concile œcuménique, qu'elle ne soit pas encore davantage, s'il se peut, dans tout le corps de l'Eglise , sans qu'elle soit assemblée : secondement, si vous croyez qu'on fut en sûreté de conscience après le concile de Nicée et de Chalcédoine , par exemple , en demeurantd'accord que le concile œcuménique est infaillible, et mettant toute la dispute à savoir si ces conciles méritaient le titre d'œcuméniques ; troisièmement, s'il ne vous paraîtpas que réduire la dispute à cette question, et se croire par ce moyen en sûreté de conscience, c'est ouvrir manifestement la porte à ceux qui ne voudront pas croire aux conciles, et leur donner une ouverture à en éluder l'autorité : quatrièmement, si. vous pouvez douter que les décrets du concile de Trente soient autant reçus en France et en Allemagne parmi les Catholiques, qu'en Espagne et en Italie, en ce qui regarde la foi ; et si vous avez, ouï un seul Catholique qui se crût libre à recevoir ou à ne recevoir pas la foi de ce concile : cinquièmement, si vous croyez que dans les points que ce concile a déterminés contre Luther, Zwingle et Calvin, et contre les Confessions d'Augsbourg , de Strasbourg et de Genève, il ait fait autre chose que de proposer à croire tous les fidèles ce qui était déjà cru et reçu, quand Luther a commencé de se séparer : par exemple, s'il n'est pas certain qu'au temps de cette séparation, on croyait déjà la transsubstantiation, le sacrifice de la messe , la nécessité du libre arbitre, l'honneur des saints , des reliques , des images, la prière et le sacrifice pour les morts, et en un mot tous les points pour lesquels Luther et Calvin se sont séparés. Si vous voulez , Monsieur , prendre la peine de répondre à ces cinq questions avec votre brièveté , votre netteté et votre candeur ordinaires , j'espère que vous re-

• Lettre iv, ci-dessus, à Madame de Brinon.

connaîtrez facilement que , quelque disposition qu'on ait pour la paix, on n'est jamais vraiment pacifique et en état de salut , jusqu'à ce qu'on soit actuellement réuni de communion avec nous.

Je verrais au reste avec plaisir l'Histoire de la Ré formation d'Allemagne de M. de Seckendorf1 » si elle pouvait venir jusqu'en ce pays, supposé qu'elle fût écrite en une langue que j'entendisse, et je puis vous assurer par avance que, si cette histoire est véritable , il faudra nécessairement qu'elle se trouve conforme à celle des Variations, que j'ai pris la liberté de vous envoyer, puisque je n'y donne rien pour certain que ce qui est avoué par les adversaires. C'est, Monsieur, à mon avis, la seule méthode sûre d'écrire de telles histoires, où la chaleur des partis ferait trouver sans cela d'inévitables écueils.

Excusez , Monsieur , si je vous entretiens si longtemps : ce n'est pas seulement par le plaisir de converser avec un homme comme vous , mais c'est que j'espère que nos entrentiens pourront avoir de suites heureuses pour l'ouvrage que vous et M. l'abbé Molanus avez tant à cœur. Il ne me reste qu'à vous témoigner la joie que je ressens des choses obligeantes que madame la duchesse de Hanovre daigne me dire par votre entremise , et de vous supplier de l'assurer de mes très-humbles respects en l'encouragean toujours à ne se rebuter jamais des difficultés qu'elle trouvera dans l'accomplissement du grand ouvrage dont Dieu lui a inspiré le dessein. Je connais , il y a longtemps , la capacité et les saintes intentions de M. l'évêque de Neustadt.

Je suis avec toute l'estime possible , Monsieur , votre très-humble serviteur.

J. Bénigne, év. de Meaux.

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