‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 240 sur 313 · DEUXIÈME PARTIE: CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE: CORRESPONDANCE

Léon X, longtemps ■près, déclara qu'il les ap- 31. de la Loubère; mais je croyais que c'était plu-

prouvait ; et Ferdinand promit de les maintenir, tôt de mathématiques que de philosophie. Il est

Cependant ce n'était qu'une poignée de gens : un -vrai que j'ai encore fort pensé autrefois sur la

seul Zisca les avait rendus considérables: un dernière, et que je voudrais que mes opinions

•eul Procope les maintenait par sa valeur: pas fussent rangées, pour pouvoir être soumises à

un prince ou Etat souverain, point d'évéque ni votre jugement. Si vous ne me semblic-z ordon-

d'arcbevêque y prenait part. Maintenant c'est ner d'en toucher quelque chose, je croirais qu'il

quasi tout le Nord qui s'oppose au Sud de l'Eu- serait mal à propos de vous en entretenir. Car,

rope; c'est la plus grande partie des peuples ger- quoique vous soyez profond en toutes choses,

maniques opposée aux Latins. Car l'Europe se vous ne pouvez pas donner du lempsà tout dans

peut diviser en quatre langues principales, la le poste ele\é où vous êtes. Or, pour ne rien dire

grecque, la latine, la germanique et la sclavonne. de la physique particulière, quoique je sois per-

Les Crées, les Latins et les Germains font trois suadéque naturellement tout est plein, et que la

grands partis dans l'Eglise : la sclavonne est par- matière garde sa dimension, je crois néanmoins

tagee entre les autres. Car les français, Italiens, que l'idée de la matière demande quelque autre

Espagnols, Portugais, sont latins et romains : les chose que l'étendue, et que c'est plutôt l'idée de

Anglais, Ecossais, Danois, Suédois, sontgermaini la force qui fait celle de la substance corporelle,

et protestants : les Polonais, Bohémiens et Kus- et qui la rend capable d'agir et de résister. C'est

ses ou Moscovites, sont sclavons ; et les MoBCOvi- pourquoi je crois qu'un parlait repos nesetrouve

tes avec les peuples de la même langue, qui ont nulle part, que tout corps agit su- tous les autres

été soumis aux Ottomans, et une bonne partie de à proportion de la distance; qu'il n'\ a point

ceux qui reconnaissent la Pologne, suivent le de dureté ni de fluidité parfaite et qu'ainsi il n'j

rite grec. a point de premier ni de second élément; qu'il

Jugez, Monseigneur, si la plus grande partie n'y a point de portion de matière si petite dans

de la langue germanique ne mérite pas pour le laquelle il n'y ait un monde infini de créatures,

moins autant de complaisance qu'on en a eu Je ne doute point du système de Copernic: Je

pour les Bohémiens. Je vous supplie de bien cou- crois avoir démontré que la même quantité de

sidérer cet exemple, et de me dire votre senti- mouvement ne se conserve point, mais bien la

ment là-dessus. Ne vaudrait-il pas mieux, pour même quantité de force. Je tiens aussi que jamais

Rome et pour le bien général, de regagner tant changement ne se lait par saut; par exemple, du

de nations, quand on devrait demeurer en diffé- mouvement au repos, ou au mouvement con-

rend sur quelques opinions, durant quelque traire; et qu'il faut toujours passer un infinité de

temps, puisqu'il est vrai que ces différends se- degrés moyens, bien qu'ils ne soient pas sensi-

raient encore moins considérables (pie quelques. blés ; et j'ai quantité d'autres maximes sembla-

uns de ceux qui sont tolérés dans l'Eglise romai- Mes, et bien des nouvelles définitions qui pour-

ne, tel qu'est, par exemple, le point de la nécessité raient servirde fondementàdes démonstrations,

de l'amour de Dieu, et le point du probabilisme, J'ai envoyé quelque chose à M. Pellisson, sur ses

pour ne rien dire du grand différend entre Ko- ordres, touchant la force, parce qu'elle sert à

me et la France? Cependant, si l'affaire était éclaircir la nature du corps; mais je ne sais si cela

traitée comme il faut, je crois que les prolestants mérite que vous jetiez les yeux dessus,

pourraient un jour s'expliquer sur les dogmes, J'ajouterai un mot de M. de Seckendorf : son

encore plus favorablement qu'il ne semble d'à- livre est long; mais cela n'est pas un défaut à

bord, surtout s'ils voyaient des marques d'un vé- l'égard des choses qui sont bonnes. Cependant je

ritable zèle pour la réforme effective des abus re- l'exhortai d'abord à en donner un abrégé, ce qui

connus, particulièrement en matière de culte. Et se fera bientôt. II a une infinité de chosesqui

en effet, je suis persuadé en général qu'il y a plus n'étaient pas bien connues. Je ne sais si on se

de difficulté dans les pratiques que dans les peut plaindre de l'ordre; car il suit celui des

doctrines. temps. On reconnaît partout la bonne foi et

Le Père Denis, Capucin, a été recteur de théo- l'exactitude. Il pouvait retrancher bien des cho-

logie, et maintenant il cl gardien à Hildesheim. ses; mais c'est de quoi je ne me plains jamais,

Dans sa Via pacis, il traite de la justification, du surtout à l'égard des livres qui ne sont pas faits

mérite des œuvres et matières semblables, et al- pour le plaisir. Il y a de bons registres : le style,

lègue un grand nombre de passages des auteurs les expressions, les réflexions marquent le juge-

de son parti, qui parlent d'une manière que les ment et l'érudition de l'auteur. Son âge avancé a

protestants peuvent approuver. fait qu'il s'est borné à la mort de Luther ; et pour

J'ai eu l'honneur de parler des sciences avec aller à la formule de concorde, il aurait fallu

avoir à la main les archives de la Saxe électorale, comme il a eu celles de la Saxe ducale. Avec toute la grande opinion que j'ai du savoir, des lumières et de l'honnêteté de M. de Seckendorf, je lui trouve quelquefois des sentiments et des expressions rigides; mais c'est en conséquence du parti, et il ne faut pas trouver mauvais qu'une personne parle suivant sa conscience. Aussi saiton assez que les Saxons supérieurs sont plus rigides que les théologiens de ces provinces de la Basse-Saxe.

Pour ce qui est de Y Histoire de la Concorde, les deux livres contraires, l'un d'Hospinicn, appelé Concordia discors, l'autre de Huileras, appelé Concordia concors, opposé au premier, en rapportent beaucoup de particularités. Je m'imagine qu'il y aura des gens qui se chargeront de la continuation de l'Histoire de M. de Seckendorf. Je demeure d'accord qu'il y a beaucoup de choses dans le livre de celui-ci, qui regardent plutôt le cabinet que la religion : mais il a cru, avec raison, que cela servirait à faire mieux connaître la conduite des princes protestants; d'autant plus que ceux qui tâchent de la décrier prétendent que le contrecoup en doit rejaillir sur la religion. Puisque madame la marquise de Béthune passe par ici, je profite de l'occasion pour vous envoyer le livre du P. Denis, et j'adresserai le paquet à M. Pellisson.

J'ai oublié de dire ci-dessus que je demeure d'accord que tout se fait mécaniquement dans la nature : mais je crois que les principes mêmes de la mécanique, c'est-à-dire les lois de la nature, à l'égard de la force mouvante, viennent des raisons supérieures et d'une cause immatérielle, qui fait tout de la manière la plus parfaite; et c'est à cause de cela, aussi bien que de l'infini enveloppé en toute chose, que je ne suis pas du sentiment d'un habile homme, auteur des Entretiens de la pluralité des mondes », qui dit à sa marquise qu'elle aura eu sans doute une plus grande opinion de la nature, que maintenant qu'elle voit que ce n'est que la boutique d'un ouvrier; à peu près comme le roi Alphonse, qui trouva le système du monde fort médiocre. Mais il n'en avait pas la véritable idée ; et j'ai peur que le même ne soit arrivé à cet auteur, tout pénétrant qu'il est, qui croit à la cartésienne, que toute la machine delà nature se peut expliquer par certains ressorts ou éléments. Mais il n'en est pas ainsi, et ce n'est pas comme dans les montres, où l'analyse étant poussée jusqu'aux dents des roues, il n'y a plus rien à considérer. Les machines de la nature sont machines partout, quelque petite partie qu'on y prenne, ou

1 M. de Fontanelle,

plutôt la moindre partie est un monde infini à à son tour, et qui exprime même à sa façon tout ce qu'il y a dans le reste de l'univers. Cela passe notre imagination ; cependant on sait que cela doit être, et toute celte variété infiniment infinie est animée dans toutes ses parties par une sagesse archi tectonique plus qu'infinie, On peut dire qu'il y a de l'harmonie, de la géométrie, de la métaphysique, et, pour parler ainsi, de la morale partout; et ce qui est surprenant, à prendre les choses dans un sens, chaque substance agit spontanément, comme indépendante de toutes les autres créatures, bien que, dans un autre sens, toutes les autres l'obligent à s'accommoder avec elles ; de sorte qu'on peut dire que toute la nature est pleine de miracles de raison, et qui deviennent miracles à force d'èlre raisonnables, d'une manière qui nous étonne. Car les raisons s'y poussent à un progrès infini, où notre esprit, bien qu'il voie que cela se doit, ne peut suivre par sa compréhension. Autrefois on admirait la nature sans y rien entendre, et on trouvait cela beau. Dernièrement on a commencé à la croire si aisée, que cela est allé à un mépris, et jusqu'à nourrir la fainéantise de quelques nouveaux philosophes, qui s'imaginèrent en savoir déjàassez. Mais le véritable tempérament est d'admirer la nature avec connaissance, et d'y reconnaître que plus on y avance, plus on découvre de merveilleux, et que la grandeur et la beauté des raisons mêmes, est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins compréhensible à la nôtre. Je suis allé trop loin, en voulant remplir le vide de ce papier. J'en demande pardon, et je suis avec zèle et reconnaissance, Monseigneur, votre très-obéissant serviteur, Leibnitz.

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