LETTRE XXIX
leibnitz a bossuet.
Ce 23 Octobre 1693.
Monseigneur,
Je voudrais pouvoir m'abstenir d'entrer en matière dans cette lettre : je sens bien qu'elle ne devrait contenir que des marques d'un respect que je souhaiterais pouvoir porter jusqu'à une déférence entière à l'égard même des sentiments, si cela me paraissait possible; mais je sais que vous préférerez toujours la sincérité aux plus belles paroles du monde, que le cœur désavoue. Ce qui nous a donné de la peine, et particulièrement à M. l'abbé de Lokkum, qui avait fait paraître tant d'ouverture et tant de sincérité, c'est cette réserve scrupuleuse qu'on remarque, Monseigneur, dans vos lettres et dans la réponse à son écrit, qui vous a fait éviter l'éclaircissement dont il s'agissait chez nous, sur le pouvoir que l'Eglise a de faire, à l'égard des protestants, ce que le concile de Bàle a fait envers d'autres, quoique d'excellents théologiens de votre parti n'aient point fait les difficiles làdessus. 31. l'abbé était surpris de voir qu'on donnait un autre tour à la question; comme si nous demandions à vos messieurs de renoncer aux décisions qu'ils croient avoir été faites, ou de 1rs suspendre à leur propre égard : ce qui n'a eu
nullement notre intention, non plus que celle sume que le concile sera pour ce qu'il croit être
des Pères de Bàle n'a été de se départir des déci- conforme à la vérité salutaire, chacun est pour-
sions de Constance, lorsqu'ils les suspendaient à tant assuré que ce concile ne saurait faillir, et
l'égard des Bohémiens réunis. que Dieu fera à son Eglise la grâce de toucher
Mais nous avons surtout été étonnés de la ma- ceux qui ont ces bons sentiments, pour les faire nière dont notre sentiment a été pris dernière- renoncer à l'erreur lorsque l'Eglise universelle ment dans la réplique que j'ai reçue touchant aura parlé. C'était sans doute le sentiment des la réception du concile de Trente en France, Pères de Bâle, lorsqu'ils déclarèrent recevoir comme si nous nous étions engagés à nous sou- ceux qui paraissaient animés de cet esprit. Et si mettre à tous les principes du parti romain, lors- vous croyez, Monseigneur, que l'Eglise d'à préque nous avions dit seulement qu'une réunion sent les pourrait imiter après les préparations raisonnable se devait faire sans obliger l'un ou convenables, nous avouerons que vous aurez l'autre parti de se départir par avance de ses jeté un fondement solide de la réunion, sur leprincipes ou livres symboliques. Je crois que cela quel on bâtira avec beaucoup de succès, suivant vient de ce que l'auteur de cette réplique n'a votre excellente méthode d'éclaircissement, qui pas été informé à fond de nos sentiments; puis- servira à y acheminer les choses. Car plus on que aussi bien on avait désiré qu'ils ne fussent diminuera les controverses, et moins celles qui communiqués qu'aux personnes dont on était resteront seront capables d'arrêter la réunion convenu. Mais, cela étant, il était juste qu'on ne effective. Mais si la déclaration préliminaire que permît point que de si étranges sentiments nous je viens de dire est refusée, nous ne pouvons fussent attribués. Je doute que jamais théologien manquer de juger qu'on a fermé la porte. Car protestant, depuis Mélanchlon, soit allé au delà l'ouverture et la condescendance en tout ce qui de cette franchise pleine de sincérité que M. est loisible, doit être réciproque : sans cela, le l'abbé de Lokkum a fait paraître dans cette ren- parti qui fait seul les frais des avances se précontre, quoique son exemple ait été suivi depuis judicie; et les particuliers qui font des démarde quelques autres du premier rang. Mais ayant ches de leur côté, sans en attendre de proporfait des réflexions sur vos réponses, il a souvent tionnées de l'autre, s'exposent à faire tort à leur été en doute du fruit qu'il doit attendre, en cas parti, ou du moins à en essuyer des reproches, qu'on s'y arrête. Car étant persuadé autant, sui- qui ne seront pas sans quelque justice. Aussi ne vaut ses propres termes, qu'on le pourrait être serait-on pas allé si loin, sans des déclarations d'une démonstration de mathématique, que les formelles de quelques éminents théologiens de seules expositions ne sauraient lever toutes les votre parti, dont il y en a un qui dit en termes controverses, avant l'éclaircissement qu'on dit exprès dans son écrit : Quod circapaucas quœsattendre d'un concile général, il est persuadé tiones minus principales, ubi Tridentini cumaliis aiiisi qu'à moins d'une condescendance préala- confesswniùus unio expressa fieri nonpossetjieri blc, qui soit semblable à celle des Pères de Bàle, debeat saltem implicita. Hœc autem, inquit, in il n'y a rien à espérer. hoc consistât, quod partes circa difficultatem re-
Ces sortes de scrupules étaient fort capables manentem paratœ esse debent illa tandem accepte ralentir notre ardeur, pleine de bonne inten- tare quœ per legitimumet œcumenicum concilium tion, sans votre dernière, qui nous a remis en decidentur, aut actu decisaesse demonstrabuntur. espérance, lorsque vous dites, Monseigneur, Intérim utrinque quietabuntur per exemplum qu'on ne viendra jamais de votre part à une nou- unionis sut manifestum inter Stephanum Papam velle discussion par forme de doute, mais bien et sanctum Cyprianum . Il allègue aussi l'exempar forme d'éclaircissement. J'ai pris cela pour pie de la France, dont l'union avec Rome n'est le plus excellent expédient que vous pouviez empêchée par la dissension sur la supériorité du trouver sur ce sujet. Il n'y a rien de si juste que Pape ou du concile ; et il en infère que, nonobscelte distinction, et rien de si convenable à ce que tant les contestations moins principales qui pournous demandons : aussi tous ceux qui entrent raient rester, la réunion effective se peut, et dans ine conférence, ou même dans un concile, quand tout y sera disposé, se doit faire, avec certains sentiments dont ils sont persuadés, C'est du côté des vôtres qu'on a commencé de ne le font pas par manière de doute, mais dans faire cette ouverture ; et ces messieurs qui l'ont le dessein d'éclaircir et de confirmer leur senti- faite, ont eu raison de croire qu'on gagnerait ment; et ce dessein est commun aux deux partis, beaucoup en obtenant une soumission effective C'est Dieu qui doit décider la question par le ré des nations protestantes à la hiérarchie romaine, sultat d'un concile œcuménique, auquel on se sans que les nations de la communion romaine sera soumis par avance : et quoique chacunpi é- soient obligées de se départir de quoi que ce soit