livre <les Ailes des Apôtres, deux nattes étendues
plusieurs siècles»; et ce qui est bien plus étrange, pendant les siècles les plus purs du christianisme. Celle réponse porte avec elle sa réfutation ; et il sera aisé de prendre son parti, quand il ne s'agira plus que de savoir si tous les martyrs sont des profanes, ou si les ministres,
k plate terre [c'était les lits de ces saints martyrs), qui les accusent, sont des téméraires
»/;/ encensoir de terre, une lampe, un coffret de bois oit ils mettaient la suinte ablation (fuils recevaient. On n'i/ trouva point l'ablation sainte, qu'ils avaient eu soin de consumer '. C'est aux protestants à nous dire ce que ces marins taisaient de cette croix et de cet encensoir. Les Catholiques n'en sont point en peine, et ils sont ravis de voir dans
Calixte et M. du Bourdieu, qui le suit en tout », rapportent deux canons de l'Eglise d'Espagne] l'un du concile de Saragosse, et l'autre du premier de Tolède, où i eriix qui n'avaient pas l'Eucharistie reçue des mains de l'évêquesont chassés comme sacrilèges, et frappés d'anathème ». »
M. de la Koque leur répond qu'il ne croit pas
le meuble de ces saints, avec la simplicité des que et canon de Saragosse ait été fait pourabolii
premiers temps, les marques de leur religion et |;, coutume d'emporter l'Eucharistie, et de la
de l'honneur qu'ils rendaient à l'Eucharistie, garder «.Et il ditaprès la mêmechose du premier
Mais, ce qui lait à notre sujet, on reconnail dans concile de Tolède ; ce qu'il prouve par le onzième
cette histoire comment on gardait EuchamUe, canon du onzième concile de la même ville».
ci quel soin on prenait de ne la pas laisser tomber en des mains infidèles. Dieu s'en mêlait quelquefois; el les Actes de saint Tharsice se <l\te, tout voir que le saint martyr, « rencontré par des païens pendant qu'il portait les sacrements du corps de Notre-Seigneur, ne voulut jamais découvrir ce qu'il portait, et fut tué à coups de bâton et à coups de pierre; après quoi ces infidèles l'ayant visité, ils ne trouvèrent, ni dans ses mains ni dans ses habits, aucune parcelle des sacrements de Jésus-Christ, » Dieu avant luimême pourvu à la sûreté des dons célestes. Ceux qui savent le style du temps le reconnaissent dans ces actes, où il est parié des sacrements de Jésus-Christ et des sacrements de son corps. On se servait de ce nom indifféremment au nombre pluriel et singulier, en parlant de l'Eucharistie, tantôt pour en exprimer l'unité parfaite, et tantôt pour taire voir qu'il y avait dans un seul sacrement et dans un seul mystère (car ces termes sont équivalents , et même dans chaque partie
El quand on ne voudrait pas s'arrêter aux sentiments de .M. de la (loque, on voit assez (pie ces deux conciles, tenus au IV- siècle ou aux environs, ne peuvent pas avoir détesté, comme un sacrilège, une coutume que tous les Pères nous font voir commune en ce temps-là, comme nous l'avons montré, de l'aveu même des ministres.
En effet, il n'est point parlé dans ces conciles ix qui, prenant a l'Eglise une partiedu pain consacré, en réservent une partie pour communier dans leur maison; mais de ceux qui, recevantla communion des mains de l'évêque, n'en a\alent rien du tout. Voilà ce que défendent ces conciles ; el les m dits de cette défense ne sont pas malaisés à deviner, puisque le premier concile de Tolède, qui blâmesi sévèrement au canon 14, ceux qui affectaient, en assistant àl' Eglise, de ny communier jamais; lorsque, dans le canon suivant, il condamne, comme sacrilèges, ceux qui n'avalent point la communion après l'avoir reçue des mains du prêtre, l'ait assez connaître, parcelle
de ce sacrement adorable, plusieurs sacrements snito, qu'il a eu en vue de condamner une autre
et plusieurs mystères ensemble.
Cette réserve, qui se Taisait de l'Eucharistie sous la seule espèce du pain dans les maisons particulières, confirme ce qu'il faut croire de la réserve qui s'en faisait dans l'Eglise, ou dans la maison des évoques, pour l'usage des malades; et des laits qui se soutiennent si bien les uns elles autres, mettent hors de contestation la doctrine de l'Eglise.
Tout ce que les ministres répondent ici ne sert qu'à découvrir leur embarras.
Ils traitent tous d'un commun accord cette coutume de profanation et d'abus , même après avoir établi qu'elle a été universelle pendant
» Act. Martyr. Nieom., ap. Bar., an. 293. —5 Mari. Rom., 16 Aug.
manière d'éviter la communion, d'autant plus mauvaise, qu'elle montrait ou une hypocrisie sacrilège, ou une aversion trop visihle de ce saint mystère.
Ces malheureux, qui évitaient si obstinément la communion, étaient les priscillianistes, hérétiques de ces temps et de ces lieux-là, qui se mêlaient ordinairement avec les fidèles. Mais quand on ne voudrait pas convenir de ce motif du canon, on ne niera pas du moins qu'il n'y ait d'au-
1 Hist. Euchar., part. I. cr.ap.12, pag. 159. li. 1-1, p. 175. Du Bourd., H';p.,c- 19.J Caliz., n. Il; Du Dourd., linp., C, 19. — 3 Concil. Crrsar. Aug., cap. 3, LaUb., toin. II, col. 1009, Toi. c. I, 14; Ibid., col. 1125. -*Uist. Euch., part, i, c. 14, p. 174. — ; Conc. Toi. XI; Labb., t. y\,Conc, col. 552.
très mauvais motifs, de ne pasavaler l'Eucharistie, Pour montrer que, dans l'occasion racontée
qu'on peut avoir condamnés dans ces conciles, par saint Grégoire, les fidèles avaient gardé dans
On peut s'éloigner de l'Eucharistie par supersti- leur vaisseau les deux espèces , depuis Conslan-
tion ; on la peut réserver pour en abuser ; on la tinople jusqu'à Rome, il faudrait auparavant
peut rejeter par infidélité; et le concile xie de qu'il fût certain qu'il n'y avait point dans ce
Tolède nous apprend que c'est un tel sacrilège vaisseau de piètre qui put célébrer, ou que Ma-
que le premier a condamné. Ces abus, ou d'au- ximien, dont saint Grégoire parle en ce lieu, ne
très semblables, aperçus en certains endroits, l'était pas, quoiqu'il fût le père d'un monastère.
peuvent, avoir donné lieu à des défenses locales, Ce grand Pape ne dit rien de ces circonstances,
qui n'apportaient aucun préjudice aux coutumes et nous laisse la liberté de les suppléer par
des autres pays ;et il est certain, d'ailleurs, quece d'autres raisons, dont la principale se tire de
qui se fait en un lieu aussi bien qu'en un temps, l'impossibilité, déjà tant marquée, de garder si
avec révérence, peut être si mal pratiqué en longtemps et en si petite quantité le vin con-
d'autres temps et en d'autres lieux, qu'on le re- sacré.
jettera comme sacrilège. Ainsi, en quelque ma- Ce que dit ici M. du Bourdieu, qu'on n'eût osé
nière qu'on veuille prendre ces canons, ils n'au- célébrer dans un navire, fait voir qu'il ne cher-
torisent en aucune sorte l'erreur de ceux qui che qu'à chicaner, sans vouloir même considé-
veulent faire passer pour abus la pratique des rer qu'encore à présent on célèbre en toutes
saints martyrs et de toute l'ancienne Eglise, et sortes de lieux, quand il y a raison de le faire,
qui ne trouvent point d'autre réponse à un argu- Ainsi, de ces quatre exemples, en voilà
ment invincible qu'en leur faisant leur procès. d'abord deux inutiles. Les deux autres, avec les
M. du Bourdieu tâche d'échapper par une passages de Baronius et du savant l'Aubespine, autre défaite, qui n'est pas moins vaine. II vou- évèque d'Orléans, dont il les soutient, peuvent drait qu'on crût que les fidèles communiaient bien prouver qu'on ne refusait pas le sang aux sous les deux espèces dans ces communions do- fidèles pour l'emporter avec eux , s'ils le demestiques, et les gardaient toutes deux1, dont mandaient (car aussi pourquoi le leur refuser, il apporte, après Calixte, quatre témoignages : et croire que le corps sacré qu'on leur confiait celui de saint Justin, qui dit, qu'après la consé- fût plus précieux que le sang?) , mais ne proucralion faite à l'Eglise, les diacres portaient aux veront jamais qu'ils le pussent garder longabsents les deux espèces2; celui de saint Gré- temps, puisque la nature même y résistait; ni goire le Grand, qui raconte que, dans un que ce fût la coutume de le (aire, l'Eglise étant vovage de Constantinople à Rome, et dans une si persuadée que la communion était égale sous grande tempête, les fidèles reçurent le corps et le une ou sous deux espèces, que la moindi e diffisangs ; celui d'Amphilochius, qui dit, dans la culte la déterminait à l'une ou à l'autre ma- Vie de suint Basile, qu'un Juif se mêlant avec les nière. Aussi voyons-nous, dans le passage de fidèles dans leur assemblée, en rapporta à sa saint Grégoire de Nazianze, qu'il ne dit pas que maison des restes du corps et du sang11 ; et enfin sa sœur arrosa de ses larmes le corps et le sang, celui de saint Grégoire de Nazianze, qui raconte comme s'il eût été certain qu'elle eût eu l'un et que sa sœur sainte Gorgonie mêla avec ses lar- l'autre ; mais le corps ou le sang, pour montrer mes ce qu'elle avait pu ramasser des antitypesou qu'il ne savait pas lequel des deux elle avait en symboles du corps et du sang &. Il devait traduire son pouvoir, l'ordinaire étant de ne garder que du corps ou du sang comme il y a dans le texte, le corps.
et non pas du corps et du sang, comme il a fait, Que sert donc de chicaner sur un fait cons-
pour insinuer qu'on gardait toujours l'un et tant ? 11 en faut toujours venir à la vérité : et M.
l'autre ensemble. de la Roque, celui de tous les ministres qui a le
De ces quatre exemples, les deux premiers vi- plus scrupuleusement examiné cette matière,
siblement ne font rien à notre sujet. convient franchement que les fidèles emportaient
Nous avons déjà remarqué, avec M. de la Ro- chez eux le pain de l'Eucharistie, pour le prendre
que, que dans celui de saint Justin on portait à quand ils voulaient1 se sauvant comme il peut
la vérité les deux espèces, mais incontinent après de la conséquence par la remarque qu'il fait
qu'on les avait consacrées par où on ne montre que celte coutume abusive et particulière, « ne
pas qu'on les gardât, ce qui est précisément « peut préjudicier à la pratique générale, et que
notre question. « ceux-là mômes qui emportaient chez eux
« l'Eucharistie, ne le faisaient apparemment « qu'après en avoir mangé i
rat. Il, in Gory. sor., 10.11. I, p. 186 et seq. ' HiSt.Euch., part. I, ch. 12, p. 159.
• Rép., c. i8. — î juh. AV., i, n. 65 et scr, , pag. 82 et seq. — a qu'aurès en avoir mangé une partie dans l'as-
*Grc.(j., dial. lib. 3, c. 31, t n. -< Ampk , Vil. Bas.—* Greg. Nuz.,
PRATIQUE ET SENTIMENT DE L'ÉGLISE
sas
■ •emblée et participé au calice du Seigneur. » Calixtes'eo lire s peu près avec la même réponse1. Au commencement du Traité qu'il nous donne sur la communion des deux espèces, il avait tiii naturellement que quelques-uns résertaienl i le pain suie pour le manger ou dans
il glise même, et dans les assemblées des Chré liens, il leur était libre de prendre ou les deux espèces, ou une seule. Les manichéens abhorraient le vin, qu'ils croyaient une créature du diable '. Les mêmes manichéens niaient que le Fils de Dieu eût versé sou sane pour notre
■ leur maison, ou dans les voyagea : i et aprèi rédemption, croyant que sa passion n'avait été avoir rapporté plusieurs passages, entre autres celui de saint Basile, qui ne souffre aucun subter-
fuge, il avait conclu « qu'il était certain, par ces « passages, que quelques-uns, émus d'une relii gieuse affection pour l'Eucharistie, empor-
« taienl une partie du pain consacré, ou de ce sa
o cré symbole. » Il n'j ■ personne qui ne voie, en li>ani ces passages dans Caliite même, que ce que Iqueo-unt , qu'il coule si doucement, c'e toute l'Eglise: et quand il ajoute que cette cou tiune lut tolérét quelque temps, ce quelque tempe,
c'est-à-dire quatre ou cinq cents ans, cl dans
les temps les plus purs; et ce tolérée, c'est-àdire universellement reçue dans ces beaux siècles de l'Eglise, sansque personne se soit avisé . ni de la Manier, ni dédire que celle communion fut Insuffisante.
Dans la suite do la dispute, Calixle s'échauffe et s'efforce de prouver, par les exemples déjà réfutés, que celle communion pouvait se (aire sous les deux espèces. Mais il en revient enfin à la solution qu'il avait donnée d'abord, que hs fidèles, qui communiaient sous la seule espèce du pain, dans leurs maisons, avaient reçu celle du vin dans l'Eglise, el qu'il n'j a point d'exemple, ■ que durant mille et onze cents ans, on « ait communié publiquement sous une espèee2;a comme s'il ne suffisait pas, pour le convaincre, que la communion sous une espèce ail été jugée parfaite et suffisante , ou qu'il lut plus permis de communier contre l'ordre de Jésus- Christ, et de diviser son mystère, dans la maison que dans l'Eglise ; OU enfin que celle parcelle du pain sacré, qu'on prenait en particulier dans sa maison sans prendre le sang, n'eût pas été donnée a l'Eglise même, et de la main des pasteurs pour cet usage.
Voilà les vaines chicanes, par lesquelles les ministres pensent éluder une vérité manifeste ; mais je ne veux pas les laisser dans leur erreur à l'égard de la communion publique ; et encore qu'il nous suffise d'avoir pour nous celle communion faite en particulier, avec l'approbation de toute l'Eglise, nous allons voir que la communion sous une espèce n'était pas moins libre dans les assemblées solennelles que dans la maison.
Je pose donc pour quatrième fait, que dans
» Disp., n. 10. —*Disp., n, 10, 11, 154.
<|u une illusion et une apparence fantastique. Ces deux raisons leur donnaient de l'aversion pour le san- précieux de Notre -Seigneur, qu'on recevait dans les mystères sous l'espèce du vin: et comme, « pour se mieux cacher, » dit saint I éon, et répandre plus aisément leur venin. « ils se mêlaient avec les Catholiques, jusqu'à
communier avec eux, ils ne recevaient que le >rps de Notre-Seigneur, évitant de boire le i sang par lequel nous avons été rachetés. » On avait peine I découvrir leur fraude, parce que les Catholiques mêmes ne communiaient pas tous sous les deux espèces. A la Un on remarqua que les hérétiques le faisaient par affectation, de sorte que le pape salnl Léon le Grand voulut (/ne, reconnue a cette marque, on l™ chassât de l'Eglise; et saint Célase, son disciple el son successeur, fut obligé à défendre expressément • le communier autremenl que sous les deux es» pèces3: marque qu'auparavant la chose était libre, et qu'on n'en \inl à celle ordonnance, que pour «Mer aux manichéens le moyen de tromper.
Ce (ail est du Y siècle. M. de la Uoque et les autres le rapportent avec le sentiment de ces deux Papes *, et ils en lirenl avantage. Mais,
au contraire, ce fail montre clairement qu'il fallut une raison particulière pour obliger les fidèles à communier nécessairement sous les
deux espèces, et que la chose auparavant se pratiquait indifféremment des deux manières : autremenl les manichéens se seraient d'abord trop l'ail connaître, et n'auraient pas pu espérer d'être soufferts.
Mais s'il était libre, disent les ministres *, de communier quand on voulait sous la seule espèce du pain, on n'aurait pas pu reconnaître les manichéens à celte marque . comme s'il n'y avait point de différence enlre la liberté de recevoir une ou deux espèces, et la perpétuelle affectation de ces hérétiques à refuser opiniâtrement le vin consacré. Quel effet de la prévention, de ne vouloir pas observer une chose si manifeste!
Il est vrai qu'en laissant cette liberté, il fallait du temps et une intention particulière pour discerner les hérétiques d'avec les fidèles. C'est
1 Léo i, serm. 45, al. 41, qui est 4 de Quadr., c. 5. — J In Dec. Cral. de Cuits., dis*, 2, cap. 2, Comperimus. Ivo, Alicrol., etc. — 3 Part. I, c. 12, p. 144. — * Du Bo«,d., Sep., ch. 13, p. 281.
aussi ce qui donna lieu assez longtemps à la fraude, et ce qui fit que, du temps de saint Gélase, il en fallut enfin venir à une ordonnance expresse, de prendre également le corps et le sang sous peine d'être privé de l'un et de
l'autre.
M. du Bourdieu nous cache ici avec beaucoup d'artifice le motif de la défense de ce Pape i. Voici les paroles du décret : « Nous avons découvert que quelques-uns, en prenant seulement le corps sacré, s'abstiennent du sacré calice, lesquels, certes, puisqu'on les voit attachés à je ne sais quelle superstition, il faut ou qu'ils prennent les deux parties de ce sacrement, ou qu'ils soient privés de l'une et de l'autre 2. » Ce puisque du pape Gélase, qui nous marque manifestement dans l'abstinence superstitieuse de ces hérétiques une raison particulière de les obliger aux deux espèces, est supprimé par ce ministre ; car voici ce qu'il fait dire à ce grand Pape : « Je ne sais à quelle superstition ils sont attachés ; qu'ils prennent les sacrements entiers, ou qu'ils soient privés des sacrements entiers. »
Il n'a osé faire paraître dans sa traduction la particule où ce Pape marque expressément que sa défense a eu un motif particulier, de peur qu'on ne conclût trop facilement, contre lui, qu'il n'y avait rien de plus libre en soi que de communier sans prendre le sang, puisqu'il a fallu des raisons et une occasion particulière pour obliger à le faire.
Il y a encore une autre finesse, mais bien faible, dans la traduction de ce ministre ; car, au lieu que le Pape dit, comme je le viens de traduire : « Lesquels, certes, puisqu'ils paraissent attachés à je ne sais quelle superstition, » c'est-à-dire indéfiniment, comme il est visible, à une certaine superstition qu'il ne daigne pas exprimer ; le ministre lui fait dire précisément, et plus fortement tout ensemble : « Je ne sais à quelle suce perstition ils sont attachés, » pour conclure de là un peu après qu'il ne s'agissait pas ici des manichéens, « dont, » dit-il :i, « ce savantcveque n'ignorait pas les erreurs, ou celles qui avaient la vogue en son temps.»
Calixte avait tâché avant lui dedétacher le fait de saint Léon d'avec celui de saint Gélase *, pour empêcher qu'on ne crût que l'ordonnance de ce dernier Pape en faveur des deux espèces ne fut regardée comme relative à l'erreur des manichéens. Que lui sert ce misérable refuge? Puis-
* Ibid., p. 233. — 'Qii procul dubio (qnoniara nescio qua supersti'ioiic doceiiiur astrmgi), aut Integra sacramenta perc piant, aut ab integns arcea:uur. GtL., ibtJ.) — * Ou Bowd., ibid., p. V83. — 4 Lciu t., Ùi put. contra Corn., etc., et in Add., p. 2lJl.
qu'il paraît clairement par les termes de cette ordonnance qu'elle a un motif parHcniiw, nue nous importe quecesoit l'erreur des manichéens, ou quelque autre superstition semblable i et n'est-ce pas toujours assez pour faire voir que, de quelque façon qu'on le prenne, il a fallu à l'Eglise des raisons particulières pour obliger aux deux espèces.
Mais, au fond, on ne peut douter que celte su perstition , dont parle ici saint Gélase, ne fût celle des manichéens, puisque Anastase, bibliothécaire, dit expressément dans la Vie de ce grand Pape, « qu'il découvrit à Rome des manichéens, qu'il les envoya en exil, et qu'il fit brûler leurs livres devant l'Eglise de Sainte-Marie i. » On ne voit pas en effet quelle superstition, autre que celle des manichéens, aurait pu inspirer l'horreur du vin et -celle du sang de Notre-Seigneur. On sait d'ailleurs que ces hérétiques avaient des artifices inouïs pour s'insinuer secrètement parmi les fidèles, et qu'il y avait dans leurs discours prodigieux une telle efficace d'erreur, que rien n'était plus difficile que d'effacer tout à fait les impressions qu'ils laissaient dans les esprits. Personne ne doutera donc que ces superstitieux, dont parle le pape saint Gélase, n'aient été des restes cachés de ces manichéens que saint Léon, son prédécesseur, avait découverts trente ou quarante ans auparavant; et quand saint Gélase a dit qu'ils sont attachés h je ne sais quelle superstition, ce n'est pas qu'il ne connût bien leurs erreurs; mais il parle ainsi par mépris , ou en tout cas, parce que cette secte obscure se tournait en mille formes, et qu'on ne savait pas toujours, ou qu'on ne voulait pas toujours expliquer au peuple tout ce qui restait de ce venin.
Mais voici le fort des ministres. Ils soutiennent que nous avons tort de chercher une raison particulière de l'ordonnance de saint Gélase, puis-' que ce Pape la fonde manifestement sur la nature du mystère. Rapportons donc encore une fois les paroles déjà citées de ce Pape, et ajoutons-y toute leur suite. «Nous avons découvert, » dit-il,«que quelques-uns prennent seulement le sacré corps, et s'abstiennent du sang sacré, lesquels, certes, puisqu'on les voit attachés à je ne sais quelle superstition, il faut qu'ils prennent les deux parties, ou qu'ils soient privés de toutes les deux, parce que la division d'un seul et même mystère ne se peut faire sans un grand sacrilège. »
A bien prendre la suite de ces paroles, on voit que la division qu'il accuse de sacrilège est celle qui est fondée sur cette superstition, où le sang
» Vit. Gel., tom. iv, Conc, col. 1154.
PRATIQUE ET SENTIMENT DE L'ÉGLISE. ?C3
,' e Notre-Seigneur consacré bous L'espèce du vin leurs ; et sans nous arrêter aces critiques, le fait étail regardé comme an objel d'aversion. En constant est qu'Amalarius, après diverses raieffet, c'est diviser le mystère que de croire qu'il sons mystiques qu'il rapporte de celle coutume, > en a une partie que Jésus-Christ n'a pasinsli- à l'exemple des autres auteurs, conclut qu'on
turc et qui doit être rejetée comme abomina- peut dire encore plus simplement qu'on ne réserve
ble. Mais de croire que Jésus-Christ ail égale- pas le vin consacré, parce qu'il s'altère plus faci-
imiii institué les deux parties, el n'en prendre lement que le- paJn. Ce qui confirme en passant
cependant (prune seule, non pas en méprisant tout ce que nous avons l'ait voir de la communion
l'autre à Dieu ne plaise!), mais parce qu'on des malades sous la seule espèce du pain, et
croit que dans une seule on reçoit la vertu <le montre bien que l'Eucharistie qu'on leur gardait
toutes les deux, et qu'il n'y a dans toutes les constamment durant plusieurs jours, selon l'es-
deux qu'un même tond de grâce; si c'esl diviser prit de l'Eglise, ne pouvait leur être gardée sous
le mystère, l'Eglise primitive le divisait donc l'espèce du vin, puisqu'on y craint même l'alté-
quand elle communiait les malades, les petits ration qui pouvait y arriver d'unjour à un autre,
enfants, el tons les fidèles généralement dans c'est-à-dire du jeudi au vendredi saint,
leurs maisons, sous une seule espèce. Mais Je pourrais ici remarquer que l'Eglise n'évitait
connue on ne peutavoir un td sentiment de pas seulement la corruption des espèces qui en
l'ancienne Eglise, on est forcé d'avouer que, changeait la nature, et la matière nécessaire au
pour diviser ce*mystère, il faut croire el foire sacrement, mais encore tout changement qui les
autre chose que ce que croient et font tous les altérait tant soit peu, voulant par respect pour
Catholiques. ce sacrement (pie tout y fût pur cl propre, et
L'Eglise ancienne a si peu cru que ce fût divi- qu'on ne souffrit pas le moindre dégoût, même
série mystère que de ne donner qu'une seule sensible, dans un mystère où il fallait goûter
espèce, qu'elle a eu des jours solennels, où elle Jésus-Christ. .Mais ces remarques peu nécessai-
n'a distribué que le corps sacré de Nolre-Sei- res à notre sujet sont d'un autre lieu, et il nous
gneur dans l'Eglise, et à tous les assistants '.Tel suffit de voir ici qu'on ne se réservait alors,
était l'office du vendredi saint dans l'Eglise lati- connue on ne réserve encore aujourd'hui, que
ne ; et tel était l'office de l'Eglise grecque dans le corps sacré pour le service du vendredi saint,
tous les jours du carême, à la réserve du samedi Cependant il est certain par tous les auteurs
et du dimanche. et par tous les lieuxque nous venons de citer,
Pour commencer par l'Eglise latine, nous que le célébrant, tout le clergé et tout le peuple voyons dans l'Ordre romain, dans Alcuin, ou communiait ace saint jour, et ne communiait dans l'ancien auteur dont nous avons sous son par conséquent que sous une espèce. Celle counom l'explication de ce livre2, dans Amalarius, tume parait principalement dans l'Eglise gallidans l'abbé Kuperl, dans Hugues de Saint-Vie- cane, puisque la plupart de ces auteurs en sont, tor, ce que nous pratiquons encore aujourd'hui, de sorte qu'elle doit trouver parmi nous une qu'on ne consacrait pas le vendredi saint, mais vénération particulière; mais ce serait s'abuser qu'on réservait pour la communion le corps de trop visiblement, que de dire qu'une coutume Noire-Seigneur consacré le jour précédent . et si bien établie au VIIIe siècle ne venait pas de que le vendredi saint on le prenait avec du fin plus haut. On n'en voit point l'origine, de sorte non consacré. Il est marqué expressément, dans que si l'opinion, qui croit la communion sacritous les lieux, qu'on ne réservait que le corps, lége sous une espèce, avait lieu, il faudrait dire sans réserver le sang, dont la raison est, dit Hu- que l'ancienne Eglise aurait justement choisi le gués de Saint-Victor, « que sous chaque espèce vendredi saint, et le jour de la mort de Nolreon prend le corps et le sang, et que l'espèce du Seigneur, pour profaner un mystère institué à vin ne se peut pas réserver sûrement 3. » On sa mémoire. On communiait de la même sorle trouve cette dernière raison dans une des édi- le Samedi saint, puisque d'un côté il est certain tions d'Amalarius, qui ne vient pas moins de lui par tous les auteurs, que le vendredi et le saque les autres, cet auteur ayant souvent revu son medi saints étaient jours de communion pour livre, et plusieurs de ces révisions étant venues tout le peuple; et que de l'autre il n'est pas jusqu'à nous. La même chose est arrivée à Jo- moins constant qu'on ne sacrifiait point durant nas, évoque d'Orléans, et à plusieurs autres au- ces deux jours , ce qui fait qu'encore aujour-
i n„ «,« ..-. i » . • -, r m , • - j d'hui dans notre Missel il n'y a point de Messe
■ On peut rapportera ceci ce qui est écrit par Fulbert, eveque de ...
Chartres (Epist. n), et pareille coutume dans un ancien Pontificat propre au samedi saint. Ainsi on communiait
rte Reims doi.tNI^de Reims ma envoyé le v t ra ït . ( i\ ^^ „,« w ^^/«e SQUS ja seuje espèce du pam réservé Je jeudi
de tiossuct.)- Bib. Part. Tr. de div. ojf. — 3 Hug.de S. V ict Erud. ... * * J
iheoi., îib. m, c 20. saint; et s il faut en croire nos réformes, on se
préparait h la communion pascale par deux communions sacrilèges.
Les moines de Cluny, tout saints qu'ils étaient, ne faisaient pas mieux que les autres ; et le livre de leurs coutumes, déjà cité une fois dans ce discours, montre qu'il y a six cents ans qu'ils ne communiaient en ce saint temps que sous- une espèce '.
Ces choses font assez voir la coutume universelle de l'Eglise latine. Mais les Grecs passent encore plus avant : ils ne consacrent point aux jours de jeune, afin de ne pas mêler à la tristesse du jeune la joie et la célébrité du sacrifice. C'est ce qui fait que dans le Carême ils ne consacrent qu'au jour de dimanche et au jour de samedi, dans lesquels ils ne jeûnent pas. Ils offrent dans les autres jours le sacrement réservé de ces deux jours solennels , ce qu'ils appellent la Messe imparfaite, ou la Messe des présanctifiés, à cause que l'Eucharistie qu'on offre en ces jours a été consacrée et sanctifiée dans les deux jours précédents, et dans la Messe 'qu'ils nomment parfaite.
L'antiquité de cette observance ne peut être conleslée, puisqu'elle parait au IVe siècle dans le concile in Trullo 2 : on en voit le fondement dès le IVe au concile de Laodicée 3, et il n'y a rien de plus célèbre parmi les Grecs que cette Messe des présanctifiés.
Si l'on veut maintenant savoir ce qu'ils y offrent, il n'y a qu'à lire dans leurs Eucologes et dans la Bibliothèque des Pères les anciennes liturgies des présanclifiés 4 : on verra qu'ils ne réservent que le pain sacré. C'est le pain sacré qu'ils apportent de la sacristie; c'est le pain sacré qu'ils élèvent, qu'ils adorent et qu'ils encensent ; c'est le pain sacré qu'ils mêlent, sans dire aucune prière, dans du vin et dans de l'eau non consacrée, et qu'ils distribuent enfin à tout le peuple. Ainsi dans tout le Carême, dans le plus saint temps de l'année, cinq jours de la semaine, ils ne communient que sous la seule espèce du pain.
On ne sait pourquoi quelques Latins ont voulu blâmer cette coutume des Grecs, que les Papes ni les conciles n'ont jamais reprise ; et au contraire l'Eglise latine l'ayant suivie le vendredi saint, il paraît que cet office, avec la manière de communier qui s'y pratiquait, est consacré par la tradition des deux Eglises.
Ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est qu'encore qu'il soit si visible que les Grecs ne
1 C. Clun., lib. i, cnp. 13, rie Parme., tom. iv, Spicil. — ' Conr, trutl, in labb., tom. Kl, col. IÏ66 et -eq. — ' Conc. Laod., c. 49, 51 Labb., tom. I, col. 1506. — «Euch. Goar.. Bibl. PP. Paris., tom. il.
reçoivent en ces jours que le corps de Notre- Seigneur, ils ne changent rien dans les formules ordinaires. Les dons sacrés sont toujours nommés au pluriel ; et ils n'en parlent pas moins dans leurs prières du corps et du sang, tant il est imprimé dans l'esprit des Chrétiens, qu'on ne peut en recevoir l'un sans recevoir en même temps non-seulement la vertu, mais encore la substance de l'un et de l'autre.
Il est vrai que les Grecs modernes s'expliquent autrement, et ne paraissent pour laplupartguère favorables à la communion sous une espèce ; mais c'est en quoi la force de la vérité paraît plus grande, puisque, malgré qu'ils en aient, leurs propres coutumes, leurs propres liturgies, leurs propres traditions décident contre eux.
Mais quoi! dira-t-on, n'est-il pas vrai qu'ils mettent en forme de croix quelques gouttes du sang précieux dans les parcelles du corps sacré qu'ils réservent pour les jours suivants, et pour l'office des présanclifiés ? Il est vrai qu'ils le font pour la plupart ; mais il est vrai en même temps que cette coutume est nouvelle parmi eux, et qu'au fond à la regarder tout entière, elle ne fait rien contre nous.
Elle ne fait rien contre nous, parce qu'outre que deux ou trois gouttes du vin consacré ne .se peuvent pas conserver longtemps, les Grecs prennent soin, aussitôt après qu'ils les ont mises sur le pain sacré, de le dessécher sur un réchaud, et de le réduire en poudre. Car c'est ainsi qu'ils le réservent, lant pour les malades que pour l'office des présanctifiés : marque certaine que les auteurs de celte tradition n'ont pas eu en vue, dans ce mélange, la communion sous les deux espèces, qu'ils eussent données autrement, s'ils les avaient crues nécessaires; mais l'expression de quelque mystère, tel que pourrait être la résurrection de Notre-Seigneur, que toutes les liturgies grecques et latines figurent par le mélange du corps et du sang dans le calice, parce que la mort de Notre-Seigneur étant arrivée par l'effusion de son sang, ce mélange du corps et du sang est très-propre à représenter comment cet Homme-Dieu reprit la vie.
J'aurais honte de raconter ici toutes les vaines subtilités des Grecs modernes, ni tous les faux raisonnements qu'ils font sur le vin, et sur ses parties plus grossières et plus substantielles, qui demeurent dans les corps solides, dans lesquels le vin peut être mêlé, sont desséchés : d'où ils concluent qu'il se fait un effet semblable dans les espèces du pain et du vin eucharistique ; et ainsi que le sang de Notre-Seigneur peut demeurer dans le pain sacré, même après qu'il a passé sur le réchaud, et qu'il est entièrement sec. Par
PRATIQUE ET SENTIMENT DE L'É LISE
ces beaux raisonnements, la li" et le tartre seraient encore du vin, et la matière légitime de fEuchai i^iic Faut-il raisonner ainsi des m res de Jésus-Christ? C'est du vin, comme on l'appelle populairement, c'est-à-dire du n in liquide et coulant, que Jésus-Chrisl ;i l'ail la matière de son sacrement. C'est une liqueur qu'il
pères, et des temps où ils étalent mris avec nous,
aulanl faut-il mépriser les erreurs où ils sont tombés dans la suite, affaiblis et aveuglés par le schisme. Je n'ai pas besoin de les rapporter, puisque même les protestants ne nient pas qu'elles ne soient grandes, et que je m'éloignerais trop de mon sujet; mais je dirai seulement, pour
nous a donnée pour représenter à nos veux son Taire justice aux Grées modernes, qu'ils ne tien-
r ■ ■ 1 • i • ft A m ■ ■ î ■ i • •
sang répandu ; et la simplicité de l'Evangile ne souffre par ce raffinement des nouveaux Grec-.
Aussi laut-il avouer qu'ils n'y sont venus que depuis très-peu, el même que la coutume de incl-
uent pas tous ce dogme grossier de Michel, et que ce n'est pas Une Opinion universelle parmi eux. que le vin soit changé an sang par ce mélange (lu corps, malgré l'Ecriture et la tradition, qui lui assigne, aussi bien qu'au corps, sa béné-
tre ces gouttes de vin consacré sur le pain de diction particulière par la parole.
l'Eucharistie, n'est établie parmi eux que depuis 'eur schisme. Le patriarche .Michel Céruiarius,
qu'on peut appeler le viai au eur de ce SChisine,
écrit encore dans un livre qu'il a composé pour la défense de l'office des présanctifiés, « qu'il fout réserver pour ce sacrifice les pains sacrés, qu'on croil être et qui sont, en effet, le corps vi-
\au[ de Noire-Seigneur , sans répandre dessus aucune goutte du précieux sang1. » Et on trouve
sur les conciles des noies d'un célèbre cano liste,
qui était clerc de l'Eglise de Constantinople, où il est expressément marqué ■ que, scion la doc-
« bine du bienheureux Jean » (patriarche de
Constantinople), « il ne faut point répandre le o sang précieux » sur les présanctillés qu'on veut réserver; et ■ c'est, » dit-il, « la pratique de noire Eglise 2. » Ainsi, quoi que puissent dire les Grecs modernes, leur tradition esl expresse eon-
II laul encoi e moins croire que les Latins, qui
viennent de noua exposer l'office du vendredi
saint, puissent être tombés dans celte erreur, puisqu'ils s'expliquent formellement contre ; et afin de ne rien omettre, il laul encore proposer en peu de mots leurs sentiments.
Il esl donc ¥rai qu'on voil dans l'Ordre romain et dans cet office du vendredi saint, que le vin non consacre est sanctifié par pain sanctifié qu'on J mêle. La même chose se trouve dans les livres de l'office divin d'Aleuin, et dans Amalariua i. Mais pour peu qu'on lasse de réflexion sur la doctrine qu'ils enseignent dans ces mêmes livres, on demeurera d'accord que celle sanclilication du vin consacré par ce mélange du corps de Noire-Seigneur ne peut pas être la véritable consécration, par laquelle le vin est changé au sang ; mais une sanclilicationd'uneautre nature
Ire ce mélange ; cl, selon leurs propres auteurs et d'un ordre beaucoup Inférieur: telle qu'est
et leur propre tradition, il ne leur reste pas même un prétexte pour défendre la nécessité
des deux espèces dans les mystères présanci.
Car peut-on seulement entendre ce que dit le patriarche Michel dans l'ouvrage que nous venons de citer, « que le vin dans lequel on mêle a le corps réservé, tôt changé au sang préc ux « parce mélange, » sans qu'on ail dit sur ce vin, comme il parait par les Eucologes, et par l'aveu même de Michel, « aucune des oraisons « mystiques et sanctifiantes, » c'est-à-dire sans qu'on ait dit les paroles de la consécration, quelles qu'elles soient (car il ne s'agit pas ici d'en disputer)? dogme prodigieux el inouï, qu'il se lasse un sacrement sans parole, contre l'autorité de l'Ecriture et de la constante tradition de toutes les Eglises, que ni les Grecs ni personne n'a jamais révoquée en doute !
Autant donc qu'il faut révérer les anciennes traditions des Grecs qui leur viennent de leurs
• Si/nnd'C. seu Pnnd. Cwl. Btvereç. Oron., 1C92, Not.incan t>2, ( Irull.; Labb., tant. VI, col. 1165 et seq , Léo AU.. Bpitt. ad
ifilius. — ' Harmenop- EpUl. Can-, sect. H, tit. 6.
celle dont parle saint Bernard, lorsqu'il dit que « le vin nu lé avec l'hostie consacrée, quoiqu'il « ne soit pas consacré de celle consécration so- « lennelle el particulière qui le change au sang « de Jésus-Christ, ne laisse pas d'être sacré en « touchant le sacré corps de Noire-Seigneur 2 , » mais d'une manière bien différente de celle qui se (ait, selon le même saint, par les paroles lirées de l'Evangile.
Que ce soi! de cette sorte de consécration imparfaite el inférieure dont parlent ici les auteurs que nous expliquons, c'est une vérité qui demeurera pour constante, si on Irouve que ces mêmes auteurs, el dans les mêmes endroits, disent que la véritable consécration du sang de Noire-Seigneur ne se peut Taire que par la parole de Jésus-Christ même.
Alcuin y est exprès, lorsque expliquant le canon de la Messe, comme nous l'avons encore aujourd'hui, quand il est venu à l'endroit où nous proférons les paroles sacramentelles ,
*AU.,Dediv. Off., Amal., lib. î. De div. Of,; Bibl. PP-, De d!v. Off. — ' Bern., epist. 69, tom. î, col. 71.
qui sont celles de Jésus-Christ même : « Ceci « est mon corps, ceci est mon sang, » il dit « que c'est par ses paroles qu'on a consacré au commencement le pain et le calice, qu'on consacre encore, et qu'on le consacrera éternellement, parce que Jésus-Christ, prononçant encore par les prêtres ses propres paroles, lait son saint corps et son sacré sang par une céleste bénédiction *. » Et Amalarius, sur le même endroit du canon 2, ne dit pas moins clairement que c'est en ce lieu et à la prononciation de ces paroles que « la nature du pain et du vin est « changée en la nature du corps et du sang de « Jésus-Christ3;» ce qui montre combien lui et Alcuin sont éloignés de croire que le seul mélange fasse cet effet sans parole. Quand donc ils disent que le simple vir est sanctifié par le mélange du corps de Jésus-Christ, on voit assez qu'ils veulent dire que, par l'attouchement du Saint des saints, ce vin cesse d'être profane, et devient quelque chose de saint : mais qu'il devienne le sacrement de Jésus-Christ , et qu'il soit changé en son sang sans qu'on ait prononcé dessus les paroles de Jésus-Christ, c'est une erreur qui ne peut pas compatir avec leur doctrine.
Tous ceux qui ont écrit de l'office divin, et de celui de la Messe, tiennent le même langage que ces deux auteurs.
Isaac, évèque de Langres, leur contemporain, dans l'explication du canon et du lieu où l'on consacre, dit que le prêtre ayant fait jusque-là ce qu'il a pu, puor faire alors quelque chose de plus merveilleux, emprunte les paroles de Jésus- Christ même, c'est-à-dire ces paroles : Ceci est mon corps : « Parole puisssantes, » dit-il 4, « auquel le Seigneur donne sa vertu, » selon l'expression du Psalmiste ; «paroles qui ont toujours leur effet, parce que le Verbe, qui est la vertu de Dieu, dit et fait tout à la fois : de sorte qu'il se fait ici, à ces paroles, contre toute raison humaine, une nouvelle nourriture pour le nouvel homme, un nouveau Jésus né de l'esprit, une hostie venue du ciel : » et le reste, qui ne fait rien à notre sujet, ceci n'étant que trop suffisant pour montrer que ce grand évêque a mis la consécration dans les paroles de Notre-Seigneur.
Rémi, évêque d'Auxerre, dans le livre qu'il a
1 Aie, De dit. Off '., cap. De celeb. Mi's. ibid. — *Amal., lib. in, 2|. — ' L> première édition de ce traité ajoute : a Et il avait dit auparavant en particulier, de la consécration du calice, qu'une simple liqueur était changé', par la bénédiction du prêtre, au sacrement du sang de Notre-^e gneur : > e qui montre, etc. » Sur quoi Bossuet, dans la /l'eue de quelques ouvrages, dont nous avons déjà parlé, fait cette rema -que »ur le Traité de la communion : « Je remarquerai seuleme t s.ir cet ouvrage, qu'on a ôte dans la seconde édition un passage d'Arnalanus, qui avait été mal pris dans la première, quoique cela ne fit rien au fond de la prouve. • {Edit. de Déforis.) — * Isaac Lingr'n., ffpx., ton. I, p. 251.
composé de la Messe, vers la fin du IXe siècle, est visiblement dans le même sentiment qu'Alcuin, puisqu'il n'a fait que transcrire de mot en mot toute la partie de son livre où cette matière est traitée.
Hildebert, évêque du Mans, et depuis transféré à Tours, célèbre par sa piété autant que pai son éloquence et par sa doctrine, et loué même par les protestants à cause des éloges qu'il a don nés à Béranger, après qu'il fut revenu, ou qu'il eut fait semblant de revenir de ses erreurs, explique formellement que « le prêtre consacre, non par ses paroles, mais par celles de Jésus-Christ ; qu'alors, sous le signe de la croix et sous la parole, la nature est changée ; que le pain honore l'autel en devenant corps, et le vin en devenant sang : ce qui oblige le prêtre à élever alors le pain et le vin, pour montrer qu'ils sont élevés par la consécration à quelque chose de plus haut que ce qu'ils étaient l. »
L'abbé Ruppert dit la même chose 2, et après lui Hugues de Saint-Victor 3. On trouve tous ces livres ramassés dans la Bibliothèque des Pères, au tome qui porte le litre: De divinis Officiis.
Cette tradition est si constante, surtout dans l'E glise latine, qu'on ne peut pas s'imaginer que le contraire se pût trouver dans l'Ordre romain, ni qu' Alcuin et Amalarius l'eussent pu penser, quand ils ne se seraient pas aussi clairement expliqués que nous avons vu. Mais cette tradition venait de plus haut. Tant d'auteurs français, que j'ai cités, avaient été précédés par un évêque de l'Eglise gallicane, qui avait dit, au Ve siècle, que « les créatures posées sur les saints autels, et bénites par les paroles célestes, cessaient d'être la substance du pain et du vin, et devenaient le corps et le sang de Notre-Seigneur 4 ; » et saint Ambroise, avant lui, entendait, par ces paroles célestes, les propres paroles de Jésus-Cbrist : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, ajoutant « que la consécration, tant celle du corps que celle du sang, se faisait par ces paroles de Notre- Seigneur 5 ; » et l'auteur du livre des Sacrements, soit que ce soit saint Ambroise, ou quelqu'un voisin de son temps qui le suit en tout, connu, quoi qu'il en soit, dans l'antiquité parle de même6; et tous les Pères du même temps tiennent un langage conforme ; et, avant eux tous, saint Irénée avait enseigne « que le pain ordinaire est fait Eucharistie par l'invocation de Dieu qu'il reçoit sur lui 7; » et saint Justin, qu'il cite sou-
' ffildeb. Bibl. PP., eod. tr. — ' Rup. De div. Off:, lib. n, c. 9, et lit', v, (. 2>. — ' Hitg. de S. Vict., Erud theol., 1, ni, cap. 20. — ' Euseb., Galle, du Euch., tom. vi; Max. Bibl. PP , nom. 10 de Pasch. — ' Amb., De init. seu De myst., c. 9, n. 51, tom. II. — ' Amb-, lib. iv, Sacr., cap. 5, n. 24, tom. n, col. 371. — ' Iren., Contra hœr., lib. iv, c. 18, n. 4.
PRATIQUE ET SENTIMENT DE L'ÉGLISE' 26o
vent. nv.it dit, devant lui, que l'Eucharistie se II j mil un exemple de cette concession dans foisaïUparlapnèredelaparolequivientdeJésus- le concile de B&Je, où la coupe Ait accordée aux Chnst,» et qtic c'était par celte parole que les ali- Bohémiens, à condition de reconnaître que Jésus
mentsordinaires, qui ont accoutumé en se chan- Christ était reçu tout entier sous chacune des deux
geanlde nourrir notrechairel notresang, étaient espèces, et que la réception de l'une cl de l'autre
lecorpsetlesangdeceJésusincarnépournousi; n'était pas nécessaire,
et, avanl tous les Pries, l'apôtre saint Paul avait On douta donc longtemps à Trente, s'il nefal-
clairement marqué la bénédiction particulière lait point accorder la même chose à l'Allemagne"
du calice lorsqu'il avait dit : « Le calice de bé- et à la France qui le demandaient, dans l'espé-
nédktion que nous bénissons. * » El pour aller rancede réduire plus facilement par ce moyen
à la source, Jésus-Chrisl consacre le vin, en di- les luthériensel les calvinistes. Enfin, le concile
sant : Cecieti mon sang: comme il avait consa- jugea à propos, pour d'importantes raisons de
cié le pain en disant: Ceci est mon corps: de remettre la chose au Pape, afin qu'il fit, selon sa
sorte qu'il ne peut tomber dans l'espril d'un prudence, « ce qui serait le plus utile à la chré-
bo e sensé qu'on ail jamais pu croire dans lienté.et le plus convenable au salut de ceux qui
l'Eglise que le vin fut consacré sans parole, par feraient cette demande1. »
le seul mélange du sang; d'où il s'ensuit que En conséquence de ce décret, et ensuivant
c'était avec le pain seul que nos Pères commu- l'exemple de Paul III, son successeur, Pie IV à
niaient le vendredi saint. la prière de l'empereur Ferdinand, et de quel-
Tant de pratiques constantes dé l'ancienne ques princes d'Allemagne, par ses brefs du 1er
Eglise, tant de circonstances différentes, où il septembre 1663, envoya une permission à uuel-
paraii qu'en particulier et en public, et toujours quesévêques de rendre la coupe à l'Allemagne 2
avec une approbation universelle et selon la loi aux conditions marquées dansées brefs, confor-
établie, elle a donné la communion sous une mes à celles de fiAle, s'ils le trouvaient utile au
espèce, tant de siècles avant le concile de Cous- salut des âmes. La chose lut exécutée à Vienne
lance, et depuis l'origine du christianisme jus- (,|> Aun iche, el en quelques autres endroits. Mais
qu'au temps de ce concile, démontrent invinei- on reconnut bientôt que les esprits étaient cn-
blemenl qu'il n'a fait que suivre la tradition de core trop échauffés pour profiter de ce remède,
tous les siècles, quand il a décidé (pie la coiuniu- Les ministres luthériens ne cherchaient qu'une
nion était bonne et suffisante SOUS une espèce occasion de crier aux oreilles du peuple que
aussi bien (pie sous les deux; et qu'en quelque l'Eglise reconnaissait elle-même qu'elle s'était
façon qu'on la reçût, ni on ne contrariait à lins- trompée, lorqu'elle avait cru que la substance
tilulion de Jésus-Cbrist, ni on ne se privait du du sacrement se recevait tout entière sous une
fruit de ce sacrement. seule espèce: chose manifestement contraire à
Dans les choses de cette nature, l'Eglise a la déclaration qu'elle exigeait; mais la passion
toujours cru qu'elle pouvait changer ses lois 'ait [on[ entreprendre et tout croire à des esprits
suivant les temps et tes occurrences; et c'est pour- prévenus. Ainsi on ne continua pas de se servir
quoi, après avoir laissé la communion sous une c'e 'a concession que le Pape avait laite avec pru-
ou sous deux espèces indifférentes, après avoir dence, et qui peut-être en un autre temps, et
obligé aux dcu\ espèces pour des raisons parti- (,ans (,e meilleures dispositions, eût eu un meil-
culières, elle a réduit pour d'autres raisons les leur effet.
fidèles à une seule, prèle à rendre les deux quand L'Eglise, qui doit en tout tenir la balance l'utilité de l'Eglise le demandera, comme il pa- droite, ne doit ni faire paraître comme indifférait par les décrets du concile de Trente s. rent ce qui est essentiel, ni aussi comme essentiel Ce concile, après avoir décidé que la commu- ce (Iui nc lest Pas> el "e doit changer sa discinion sous les deux espèces n'est pas nécessaire, P,ine <lue P0"1* une évidente utilité de tous ses se propose de traiter deux points: le premier, enfants; et c'est de celle prudente dispensation, s'il est à propos d'accorder la coupe à quelle na- <Ilie sont venus tous les changements que nous lion ; et le second, à quelles conditions on la avons remarqués dans l'administration d'une pourrait accorder. seule ou de deux espèces.
1 Sess.22, in fine. — ; Ilist. conc. Trid., liv. xl; n. 11, Rtf;
' JutL, append. 2, Edit. Ben., append. 1, O. 66, p. 83. — Bona, lib. iv. Rtr. lilt.,e. 18, Calul., conl. Trid. comm. sub ww,
* / Cor., x, 16. — -1 Sess. 21, post canon. p. 75.