‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 70 sur 313 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La communion sous une ou sous deux espèces jugée égale dès la première antiquité, du consentement unanime de tous les Chrétiens.

Nous en avons assez dit pour contenter les esprits modérés; mais il faut encore étendre plus loin notre charité , et aider l'infirmité de nos frères qui se croiront obligés de pénétrer plus avant. J'entreprends de leur faire voir que dès la première antiquité, et du consentement unanime de tous les Chrétiens, la communion est jugée égale sous une ou sous deux espèces. C'est ce que j'avais démontré par la communion domestique, par la communion des malades, par la communion des enfants , par la communion des présanclifiés , et même par la communion publique et ordinaire de l'Eglise 3. Mais afin de ne laisser plus, s'il plaît à Dieu, aucune difficulté sur ces matières , il faut repasser avec un nouveau soin sur tous ces faits, et suivre la tradition

1 / Cor., xi, 16. —2 JOid., xiv, 36. —3 Tr. de la corn., part. I.

de la communion sous une espèce, depuis l'o- des doux espèces, et qu'on renvoie a une autre

1 ine du christianisme jusqu'au concile de Cons- fois les autres difficultés, il veut l'aire accroire

tance, où la question qu'on émut seulement que c'est quelles m'inquiètent i; et il semble, à

alors lut décidée. l'entendre, que je demande quartier là-dessus.

Dans la discussion de ces matières, je demande Pour lui, à chaque page, il se jette sur les in-

de la patience à mon lecteur; et j'ose lui promet- convénients de la présence réelle, si l'on parle

tic par avance, que pour peu qu'on ait on de du pain et du tin , si Ton prend des précautions

goût ou de respect pour l'antiquité, on sera payé sur l'altération des espèces: bien plus, si l'on

de ses peines, n faudra souvent expliquer les donne aux fidèles l'Eucharistie dans la main, et si

anciens rites de l'Eglise, qui sonl autant de mo- l'onpermetdela porter dans la maison: quoique

uuments delà tradition. Nos adversaires nous ces choses soient indifférentes de leur nature,

parlent souvent de l'ancien christianisme. C'est et ne (assenl rienen aucune sorte à la présence

de cet ancien christianisme que nous leur repré- réelle, il en lire de continuels avantages. Qui

lenterons les saintes coutumes, ou tous les en- ne voit que c'esl vouloir embarrasser les ques-

fants de Dieu respirent , pour ainsi dire, un air lions, etn'] voir jamais de fin , que de les mêler

de piété. Il est vrai qu'il est désagréable d'avoir ainsi ensemble? J'ai donc eu raison de demander

à traiter ces choses avec les ministres, qui les qu'on s'attachât uniquement aux difficultés qui

recherchent d'une manière bien différente de regardent la communion sous les deux espèces.

la nôtre. Nous les recherchons pom ieséclatl <ir, Si l'on veut parler des autres, nous y pourrons

pour eu profiter, pour en tirer des preuves de revenir, quand la question des deux espèces sera

la tradition: nos adversaires, qui au tond les épuisée, et j'espère en dire assez pour ne laisser

estiment peu, et sont toujours prêts à les hlà- aucun doute . sur toute la matière de l'Eiirliaris-

mer, v étudient de quoi nous faire de nouveaux lie, à tous ceux qui chercheront la vérité.

procès; de sorte que, pour les confondre, il faut II faut seulement considérer que si lésus-

souveut descendre dans une critique où la plu- Christ veut être réellement présent dansée mys-

parl de nos lecteurs n'ont pas le loisir d'entrer. 1ère, il ne veut pas moins y être caché. Tout ce

Mais j'espère que la charité me donnera le moyen qui nous] parait de bas et d'indigne de Jésus-

de surmonter tous ces obstacles. Le moyen le christ, est une suite de ce profond abaissement

plus ordinaire que j'v emploierai, sera l'aveu oùle Fils de Dieu est entré en se faisant homme.

des ministres. Quelquefois même, comme je l'ai II est vrai qu'il est sorti de sa vie soufflante; mais

déjà dit, leurs dénégations affectées servironl à h n'est pas encore sorti de sa vie cachée. Jésus-

l'ahe connaître ce qu'ils ont voulu cacher avec Christ ressuscité ne meurt ni ne souffre plus.

artifice. Mais je dirai, en général, que pourvu Saint Paul l'a dit, et cela est certain; mais il est

qu'on prenne la peine de se mettre dans l'esprit encore caché dans son l'ère, et comme dit le

ce que la force de la vérité leur fait avouer, on même saiid Paul : « notre vie est cachée avec lui

verra clair dans cette matière, et l'on ne sera « en Dieu. Quand Jésus-Christ, notre vie, appa-

pas loin du royaume de Dieu. D y aura des faits « raitra, alors aussi nous apparaîtrons avec lui

si constants, que tout le monde en pourra éga- « en grande gloire 2. » Nous ne craignons point

leinenl sentir la vérité et la force. C'en est assez de dire que ces aliments ordinaires . dont il veut

dans le fond pour assurer son salut; le reste que nous fassions tous les jours son corps et son

affermira ceux qui auront le loisir de le discuter, sang par la parole, ces espèces fragiles dont il

Je tâcherai de pourvoir au besoin de tout le se couvre . avec toutes les altérations qui leur

monde, et je ne plaindrai aucun travail pour me arrivent à l'ordinaire, ces boiles, ces coffrets,

laireenlondre, non-seulement des plus capables, ces linges sacrés où l'on réserve son corps, et

mais encore des plus occupés et des moins ins- toutes les précautions qu'il faut avoir pour le

truils. garder, sont des suites de sa vie cachée, et sont

Mais je demande à ceux de nos adversaires à à la fois des marques de la secrète familiarité où

qui Dieu mettra dans le cœur un désir sincère il veut entrer avec nous, que son amour nous

de profiter de mon travail, qu'ils s'attachent doit rendre chères et vénérables. Nos adversaires

uniquement à la question dont il s'agit à chaque voudraient faire accroire que, par nos précau-

endroit. J'avais l'ait la même demande au corn- lions, il semble que nous ayons peur pour Jésus-

mencement du Trente de la communion 1 ; mais, Christ, et que nous soyons en peine d'affranchir

quelque équitable qu'elle fût, l'anonyme n'a son corps et son sang des accidents fâcheux qui

pas voulu y entendre. Bien plus, sous prétexte leur peuvent arriver 3; comme si nous ne savions

que je demande qu'on s'attache à la question . . .— «-■., - , , * i-,-

^ J * "li Anonyme, p. 1S3. — ; Col., m, 3, 4. — 1 Jvr., Eiam. de L Lu ,

1 Tr. tic lacomm-, par,, l. p. 3S5, 3S7.

pas que Jésus-Christ , au-dessus de tout accident regardait donc alors comme une marque de

par sa propre majesté, n'a rien à craindre parmi respect de recevoir le corps du Sauveur avec la

ces altérations. Celui qui conserve toute sagran- main; mais ce qu'on regarde en un temps comme

deur en descendant dans nos corps, peut-il être une marque de respect, en un autre temps et par

ravili par les autres choses où les espèces de son d'autres vues, peut être regardé d'une autre

sacrement sont exposées? D'où viennent donc sorte ; et il n'y a rien de plus faible ni de plus

nos précautions? J'en avais rendu la raison * ; mauvaise foi que de tirer des arguments de tel-

et si l'on avait voulu la comprendre , on aurait les pratiques.

épargné beaucoup de paroles inutiles. J'avais C'est donc une extrême faiblesse à nos adverdonc représenté, qu'encore que , dans le fond» saires de tirer à conséquence la coutume de brûil ne puisse plus rien arriver de fâcheux ni d'i- 1er les restes de l'Eucharistie, rapportée par gnominieuxà Jésus-Christ, « le respect que nous Hésychius i, comme étant de l'Eglise de Jérusalui devons veut qu'autant qu'il est en nous , nous lem. Altération pour altération, celle du feu n'est ne le mettions qu'où il veut être. C'est l'homme pas plus à craindre que les autres. Mais, à nos qu'il cherche ; et , loin d'avoir horreur de notre sens, elle a quelque chose de plus propre que la chair qu'il a créée, qu'il a rachetée , qu'il a prise moisissure, et c'est pourquoi les fidèles, qui cheren se faisant homme, il s'en approche volontiers chaient toujours pour l'Eucharistie ce qu'il y avait pour la sanctifier. Ainsi tout ce qui a rapport à de plus net, employaient à en consumer les rescet usage l'honore, parce que c'est une dépcn- tes le plus pur des éléments. Le Saint-Esprit en dance de la glorieuse qualité du Sauveur du genre avait donné l'exemple, en ordonnant, dans YEhumain ; mais , au contraire, nous empêchons, xode 2 que les restes de l'agneau pascal seraient autant qu'il est possible, tout ce qui dérobe à consumés par le feu, ne trouvant point de mal'homme le corps et le sang de son Sauveur ; et nière plus respectueuse et plus pure de conc'est la cause des précautions que nous obser- sumer une chose sainte. Ainsi on la transporvons à le garder, à l'exemple des premiers tait à l'Eucharistie, et de la figure on la faisait Chrétiens 2. » Voilà ce que j'avais dit sur le su- passer à la vérité. Et outre cette raison, les saints jet de nos précautions. C'est à quoi l'anonyme Pères trouvaient ici un grand mystère. Car devait répondre, au lieu de perdre le temps à Hésychius et les autres, en comparant la nouexagérer les inconvénients où l'altération des velle Pâque avec l'ancienne, nous disent que le espèces mettrait Jésus-Christ, et grossir son Saint-Esprit a voulu nous marquer par ce feu, livre de choses si vaines et si clairement réfu- qu'après avoir reçu et digéré dans notre esprit tées. tout ce que nous entendons de l'Eucharistie, les Il pousse la chose si loin, que la coutume an- restes qu'on ne peut pas pénétrer doivent être cienne de mettre le sacré corps de Notre-Seigneur consumés et comme dévorés par la foi, et comdans la main de chaque fidèle pour le porter à me par un feu divin. Le feu était donc ici le symsa bouche, lui est une preuve contre la présence bole de l'ardeur céleste, avec laquelle la foi conréelle 3. Mais c'est être trop contentieux, que de sumait toutes les difficultés de l'Eucharistie, et tirer avantage de ces pratiques indifférentes. Au les doutes que le sens humain faisait naître sur fond, la main des fidèles n'est pas moins pré- un mystère si profond. Qu'y a-t-il là qui ne soit cieuse que la bouche. Il y en avait autrefois qui respectueux envers Jésus-Christ, ou qui déroge à croyaient être plus respectueux envers Jésus- sa présence? Et cependant l'anonyme ose dire Christ, lorsque, dans la communion, au lieu de que c'est condamner Jésus-Christ au feu, et le présenter la main , ils apportaient des vaisseaux faire brûler tout vif 3. Qui pourrait souffrir ces d'or ou de quelque autre riche matière, pour y sophistes, qui prennent les choses si fort à conrecevoir le corps sacré. Cette pratique fut défen- tre-sens, et qui, substituant leurs idées profanes due dans le concile tenu in Trullo, c'est-à-dire à celles de nos pères, tournent leurs respects en dans le dôme du palais impérial. On y fit ce ca- irrévérences? non 4 : « Si quelqu'un veut participer au corps CHAPITRE VH immaculé de Notre-Seigneur , qu'il mette ses

mains en forme de croix pour y recevoir la com- De la c°mmunion domestique,

munion, car nous ne recevons pas ceux qui, en Pour venir maintenant aux saintes coutumes

présentant au lieu de la main des vaisseaux d'or de l'ancien christianisme que nous devons expli-

ou d'autres semblables réceptacles, préfèrent quer, je trouve à propos de commencer par la

une matière inanimée à l'image de Dieu. » On communion domestique, et d'y joindre, comme

une annexe inséparable, la communion des

1 Trail.de la comm. — » Il/id. — 1 Anonyme, p. 225 — * Çan. 101, *

lahb., tom. vi, col. 1184 et seq. ' ffesychiut, in Lcvi'., 1. il, c. 8. — S xii, 10. — 3 Anou., p. 22ï>.

malades; parce qu'a cause de la réserve du Saint-Sacrement nécessaire dans l'une et dans l'antre, elles ont beaucoup d'affinité. Voici donc oomment je pose le l'ail, afin qu'on m'entende bien d'abord, et que dans la suite on ne vienne pas me taire des cbicanes inutiles. Je prétends qu'il demeurera pour constant, par les propres réponses de nies adversaires, que c'était la coutume de l'Eglise, après la communion solennelle, de garder l'Eucharistie sous la seule espèce du pain, pour en communier tous les jours en particulier dans la maison, et (pie la coutume n'était pas de réserver l'autre espèce.. le parle de la coutume, et non pas de quelques cas extraordinaires et particuliers. Or, c'en est assez pour prouver que la coutume de communier sous une espèce est aussi ancienne que l'Eglise, puisque les ministres la reconnaissent eux-mêmes approuvée et établie dès le IIe siècle, sans qu'on trouve qu'elle ait jamais été contredite. Vu fameux ministre de mon voisinage et de mon diocèse l'a écrit ainsi : c'est M. le Sueur, dans son Histoire de l'Eglise, ouvrage imprimé par l'ordre et avec l'approbation expresse du synode de i 'Ilede-France, de Picardie, Brie, Champagne et pays Chartrain, tenu a Yitry en 10*75 '. En effet, ce qu'on voit commun et établi dès le milieu du XIIIe siècle, devait venir de plus liant, et cet auteur l'aurait rapporté aux temps apostoliques avec aidant de fondement qu'au IIe siècle, si ce n'était que la coutume de ces messieurs est de fixer toujours des temps, à l'aventure et sans fondement, aux pratiques qui leur déplaisent. A la vérité, j'avais vu Calixte avec quelques autres contester en quelque manière que celle communion fût faite sous la seule espèce du pain ; car enfin c'était accorder la communion sous une espèce dans des siècles trop vénérables; et il importait à la cause qu'un fait si décisif pour noire croyance ne passât pas pour entièrement avoué. Mais enfin il me paraissait que la bonne foi et la force de la vérité l'avait emporté sur cet intérêt. Aubertin même n'avait reconnu que le pain seul, dans les fameux passages de Tci Indien et de saint Basile, où l'on voit la communion domestique si clairement établie 2. J'ai produit, avec ces passages, ceux de M. de la Roque, dans son Histoire de V Eucharistie 3, où il établit cette communion sous la seule espèce du pain. L'aveu de ces deux ministres, qui ont écrit après presque tous les autres avec une telle curiosité dans leurs recherches et une égale application à tourner tout contre nous, m'avait paru décisif; mais quoique mes adversaires ne m'accusent pas d'en

• Hisl. de l'Eu.,?. 548—2 ^u5( i, „ p, 342,442. —3 Hitl. de l'Eu.,ç&r. i,c. 12, p. 154, col. 14 et 15.

avoir mal rapporté les sentiments, l'ancien intérêt esl revenu, et ils ont renouvelé la querelle. M. de la Roque lui-môme se dédit '. Au lieu de répondre, comme auparavant, que « ce qu'on souffrait aux fidèles d'emporter chez eux le pain de l'Eucharistie pour le prendre quand ils voulaient, c'était un abus qu'on a toléré à la vérité assez longtemps dans l'Eglise, mais qui ne peut préjudiciel- à la pratique généralement reçue de communier sous les deux espèces2; » maintenant il nie le fait et soutient que la communion domestique se faisait sous les deux symboles du pain et du vin :t. L'auteur de la seconde Réponse se joint à lui de toute sa force. 11 faut donc premièrement établir le fait, et ensuite nous détruirons leur» autres réponses.

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