‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 81 sur 313 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Qu'on n'a jamais réservé l'Eucharistie sous l'espèce du vin. — Réponse aux preuves que les ministres prétendent tirer de l'antiquité.

Voyons maintenant les preuves par lesquelles ceux qui ont rejeté avec tant d'effort la réserve ordinaire de l'Eucharistie pour les malades, l'établissent sous les deux espèces pour les saints. J'avais remarqué quatre témoignages1, dont les ministres ont accoutumé de s'appuyer; et il est clair, par mes réponses, qu'ils leur sont manifestement inutiles. Mais la chose va paraître dans une plus grande évidence, en examinant les répliques de mes adversaires2.

Songeons bien qu'ils ont à prouver, non pas simplement la distribution ou la participation, mais la réserve ordinaire du sang aussi bien que du corps comme des choses inséparablement unies dans l'usage. Dès lors le premier passage, qui est celui de saint Justin, doit d'abord être retranché ; puisque ce martyr nous apprend seulement qu'au jour de l'assemblée des fidèles, « après l'oblation du pain et du vin consacrés, on en fait la distribution aux présents, et qu'on en envoie aux absents par les diacres 3. » Sur quoi M. delà Roque observe lui-même, dans son Histoire de l'Eucharistie*1, qu'on envoyait le sa crement au même temps qu'on l'avait célébré dans l'Eglise. Nous avons vu qu'en répondant* au Traité de la communion sous les deux espèces, il persiste dans ce sentiment, et déclare qu'il n'a pas voulu se servir du passage de saint Justin pour prouver la réserve des deux symboles ; parce que cela « se faisant incontinent après la communion des fidèles dans l'assemblée, ce fait ne regarde pas la garde du sacrement dont nous traitons 5. »

En effet, l'intention de saint Justin est ici ma-

1 Tr. de la com. — * La Roq., pag. 162; Anonyme, pag. 217. — 3 Jus/., Apol., a, n. 65. — « La Roq., part. I,ch. 15. pag. 176. — i Pag. 170.

uilt'.slciiiciit de l'aire voir comment les absents participaient à leur manière au sacrifice commun de toute l'Eglise; puisqu'aussitol après qu'on l'avait offert, on leur portait les hosties, c'est-à-dire le corps et le sang de Noire-Seigneur, de même que dans l'Eglise on les avait données ilU fidèles. Ce qui regardait la réserve n'est pas traité en ce lieu; car on ne trouve pas tout dans tin seul passage, et ilen faut chercher les preuves ailleurs.

Quand donc l'anonyme nous demande ' , qu'est-ce qui pouvait empêcher les absents de garder l'Eucharistie qu'on leur portait, comme les autres fidèles en gardaient la portion qu'ils emportaient eux -mêmes de l'Eglise, il sort \isiblementde la question. Car on ne doute pas qu'ils ue pussent comme les autres, garder l'Eucharistie sous l'espèce du pain, parce qu'on en voit ailleurs et dès la première antiquité, beaucoup d'exemples. Mais quant à la réserve, soit du pain, soit du vin consacré, M. de la Roque lui dira toujours qu'elle ne parait point dans ce passage, et que si l'on veut la trouver il faut que ce soit ailleurs; puisqu'ici, manifestement on ne voil que l'Eucharistie portée aux absents, incontinent après l'oblation, afin qu'ils participassent au sacrifice commun de toute l'Eglise.

Mais voici un second exemple qui parait plus fort, et où mes deux adversaires se joignent ensemble. U s'agit de ce passage célèbre des Dialogues de saint Grégoire le Grand, où il raconte ce qui était arrivé a Maximien, « maintenant, » dit-il2, « évèquc de Syracuse, et alors père de mon monastère. Cevénérable homme, continue, t-il, m'était venu joindre à Conslantinople, où j'étais par ordre de mon Pontife (c'était le pape Pelage second), pour y rendre dans le palais des réponses ecclésiastiques. » On appelait celui qui faisait cette fonction de la part du Pape, son a[ crisiaire, ou, ce qui est la même chose, son i ponsal, celui qui répondait en son nom à l'empereur sur les affaires de l'Eglise. « Pendant donc, » poursuit saint Grégoire, « que Maximien retournait à Rome, en mon monastère, il lut battu d'une furieuse tempête, dans la mer Adriatique; et comme le vaisseau enlr'ouvert de toutes parts allait périr, ceux qui étaient dessus se donnèrent mutuellement la paix, et reçurent le corps et le sang de Notre-Scigneur. » Saint Grégoire raconte ensuite que leur piété leur attira une visible et miraculeuse protection de Dieu ; puisqu'il les conserva huit jours durant, dans un si extrême péril, et qu'à peine furent-ils abordés que le vaisseau fut englouti par les flots. Il est ici question de savoir si Maximîen était piètre;

1 Anonyme, p. 217.— » Dia.,hv.iu, c. 36.

parce que s'il se trouvait qu'il le fût, il aurait pu célébrer la Messe, non pas dans le plus fort de la tempête, comme M. de la Roque veut croire qu'il le faudrait dire en celte occasion, mais dès qu'on en vit paraître les commencements, ou même, si l'on veut, dès le matin; de sorte qu'il n') aurait point de conclusion à tirer pour la réserve qu'on voudrait établir, durant tout le temps du voyage. U n'est pas nécessaire que nous prouvions que ce saint homme était prêtre. Ce serait à nos adversaires à prouver qu'il ne l'était pas ; et pour nous, en supposant seulement qu'il a pu l'être, lui qui était conslamment le père d'un monastère, nous serions entièrement à couvert de la conséquence que l'on tire pour la réservedesdeux espèces. A ussi voit-on que mesadversaires, pour ne point laisser échapperde leurs mains un argument qu'ils croient si fort, décident nettement que Maxiniien n'était pas prêtre. M. de la Roque n'en rend aucune raison; mais après m'avoir objecté que j'ai tort de supposer qu'il l'était ou qu'il y en avait quelqu'un dans ce vaisseau, il finit décisivement cette question en celle manière : « Par là il est aisé de juger de la faiblesse du raisonnement et de la conjecture de ce prélat, qui, supposant d'ordinaire ce qui n'est pas, ne manque jamais de conclure mal l. » Laissons là ce donneur d'arrêts, qui veut en Être cru sur sa parole, et voyons si l'anonyme, qui prétend prouver positivement que Maximien n'était pas piètre, réussira mieux. U conclut donc qu'il ne l'était pas, « parce que saint Grégoire n'en dit rien; et, poursuit-il, c'est deviner que d'avoir recours à cette fuite : Maximicn pouvait être prêtre, puisqu'il était père d'un monastère. Cela même prouve qu'il ne l'était pas ; car dans ces temps-là les moines n'étaient point prêtres, mais soumis aux curés et aux prêtres des lieux de leurs monastères. » Etrange raisonnement ! comme s'il était impossible que des prêtres fussentsoumis à d'autres prêtres, à qui l'évèque avait donné son autorité. Au reste, si l'anonyme avait seulement ouvert l'Histoire religieuse, il y trouverait à toutes les pages, dès le IVe et le Ve siècle, c'est-à-dire près de deux cents ans avant saint Grégoire, des moines et des abbés, qui conslamment étaient prêtres. Sans sortir de l'Histoire Lausiaque, écrite au Ve siècle, il trouverait pour le moins dix ou douze endroits où il est parlé de ceux qu'on appelait, dès ce temps-là, les prêtres des monastères ; et il est aisé de prouver, tant par saint Grégoire, Pape, que par saint Grégoire de Tours, son contemporain, que la plupart des abbés étaient prêtres, de leur temps. Mais pourquoi s'arrêter ici à des raisons générales, puis-

' La r^q., p. 1C6.

qu'il est certain que Maximien élait prêtre dans le temps dont il s'agit? Pour en être convaincu il ne faut que lire ces mots d'une lettre du Pape Pelage H à saint Grégoire, alors diacre, pendant qu'il faisait à Constantinople et auprès de l'empereur les affaires de l'Eglise : « Hâtez-vous, » dit-il1, « de nous envoyer le prêtre, parce qu'il est très-nécessaire à votre monastère et à l'ouvrage que nous lui avons commis. » Tous les doctes sont d'accord qu'il lui parle du prêtre Maximien ; et le rapport de cette lettre du Pape Pelage, avec l'endroit des Dialogues de saint Grégoire dont il s'agit, ne permet pas d'en douter. Il parait, dans les Dialogues, que Maximien, qui était père du monastère qu'il avait à Rome, l'était venu visiter à Constantinople, pendant qu'il y résidait par l'ordre du Pape Pelage II son prédécesseur. Il paraît, par la lettre de Pelage, que ce Pape rappelait Maximien pour les affaires du monastère dont il était le père ; et il paraît enfin, par les Dialogues de saint Grégoire, qu'en effet, il retournait à ce monastère, où saint Grégoire le renvoyait selon l'ordre qu'il en avait reçu. C'est donc alors qu'il fut accueilli de la tempête, où arriva le miracle dont nous avons vu le récit. Il ne faut plus contester que Maximien ne fut prêtre, et l'argument de nos adversaires s'en va en fumée.

Carde répliquer maintenant, avec M. de la Roque, que quand Maximien aurait été prêtre, « il n'y a point d'apparence qu'il eût osé célébrer les divins mystères en un lieu non consacré, et, qui pis est, dans la mer 2 , » où Thomas Veldensis et Cassander assurent qu'il n'était pas permis de le faire; c'est sur la foi des deux auteurs du siècle passé , décider trop hardiment de la pratique du siècle de saint Grégoire ; et , pour démontrer la fausseté des conjectures de ce ministre, aurait-il trouvé de l'inconvénient à la célébration des mystères dans un lieu non consacré 3 , s'il avait seulement songé à ce qu'il a remarqué lui-même, « qu'on célébrait « les sacrements chez les malades , comme nous « l'apprenons d'Ahyton, évêque de Bàle, » afin de leur donner la consolation de mourir avec ce divin Viatique ? Pourquoi dans une semblable nécessité n'aurait-on pas célébré la Messe pour nos voyageurs? Et si l'on veut des exemples plus anciens, on verra dans Théodoret 4 que , pour donner la consolation à un solitaire d'assister aux divins mystères, ce saint évêque les célébra en sa présence et dans sa cellule, ayant pour tout autel les mains de ses diacres ; et plus haut , nous trouverons, dans saint Augustin, que ses

' Pelai;., Il, epist. 3, ad Creg. diac. — 2 La Roq., p. 164. — »Pa<. 213. — «Vid.//ù< relig.

prêtres offrirent le saint sacrifice dans une maison particulière, pour la délivrer de l'infestation des malins esprits; et plus haut encore, le diacre Paulin nous fait voir saint Ambroise, son évêque, « dans la maison d'une femme de qualité « pour y offrir le sacrifice *. » On voit dans saint Grégoire de Tours, contemporain de saint Grégoire, Pape, que les prêtres portaient dans les voyages les vaisseaux sacrés ; témoin le prêtre Maxime, qui, passant la Saône, fût jeté par la tempête dans la rivière, « ayant à son cou avec « le livre de l'Evangile, le ministère quotidien2,» c'est-à-dire, « une petite patène, avec un calice.» M. de la Roque, qui a rapporté ce passage, n'at-il pas vu, dans cette petite patène, un vaisseau portatif et accommodé à l'usage des voyageurs ? Pourquoi ce prêtre est-il si soigneux de porter surluitouslesinstrumentsdusacrifice,sice n'est pour le célébrer durant le voyage dans les lieux où il n'y aurait point d'église, puisqu'il aurait trouvé dans les églises tout ce qui lui eût été nécessaire? C'est à cela que servaient, dès leviue ou ixe siècle, ces tables d'autel consacrées, que nous appelons autels portatifs, tabulœ itinerariœ, tabulœ altaris consecratœ, que l'on avait pour célébrer dessus le saint sacrifice, non-seulement dans les chapelles, mais encore à l'air ou sous les tentes 3Je ne trouve, dans tout le droit, aucune défense d'en faire autant sur la mer, loin qu'on " en trouve les moindres vestiges dans le siècle de saint Grégoire [et dans tous les 'Siècles suivants. Qu'est-ce donc qui eût pu empêcher Maximien de dire la Messe tous les jours, comme c'était constamment alors la coutume des saints évêques et des saints prêtres, ou si on aime mieux de cette sorte, quand il se vit menacé de la tempête ? L'heure y convient , et la communion fait voir qu'on était à jeun. L'on se souvient de ce que nous avons vu dans saint Ambroise 4, de saint Satyre son frère. On trouvera dans une tempête le corps de Notre-Seigneur , mais le corpsseul, que saint Satyre, encore catéchumène, demanda aux fidèles. H n'est point parlé des prêtres, mais seulement de ceux que Satyre connaissait pour initiés. Aussi n'y voit-on que le corps, au lieu qu'ici, où il est constant qu'il y avait un prêtre, on voit le corps et le sang. D'où vient cette différence, si ce n'est de la consécration qu'on en avait faite et de la célébration du sacrifice?

Et il faut bien que M. de la Roque l'avoue avec nous, s'il ne veut se démentir lui-même. Car, lorsqu'il recherche dans l'antiquité le com-

* Vit. Amb., per Paul., c. 4. — ' De ylor. confess., c. 22. — * Conc. Trid., c. 4, in Decr., part, w, dist. 1, c. 30; Mobil., De lit. Gall., c. 8, n. 7; Vide ejns PrœC sxr. m, n. 78, 79. — * Dp obit. Suttjr., loco eup. cit.

PERPfiTTlTfi DE LA TRADITION.

niencenient de la réserve de l'Kiuhaiistie , il déclare « (ju'il ne la trouve pas dans les six pre- « niers siècles '. » ni avant la fin du vil'. « Je « remarque. » dit-il, « vers la fin du VII siècle, « quelques acheminements à la réserve de l'Ku- « charistic. » Voilà donc le commencement vers la fin du VIIe siècle, encore n'était-ce qu'un simple acheminement. Or saint Grégoire est mort en l'an 605, au commencement du VII8 siècle, lorsque, selon le ministre, il n'y avait pas même de disposition ni d'arliemineuient à la réserve. Il y en avait encore moins durant son pontificat, qui a duré treize ans et demi . et sur la fin du siècle où Ce miracle arriva, saint Grégoire n'étant que diacre. Par conséquent cette communion ne se put faire, selon ce ministre de l'Eucharistie réservée; et il faut nécessairement (pi'on ait célèbre le sacrifice pevjr la consacrer, ce que ce ministre nie avec tant d'effort

Ainsi, de quatre témoins qu'on nous produisait pour la réserve ordinaire du corps et du Sang, en voilà d'abord deux inutiles. Les dci.\ autres ne sont pas plus forts: l'un est saint Grégoire de Na/ian/e, et l'autre est le prétendu Ampliilochius dans la Vie de su ni Lasilc. Dans le passage de Saint-Grégoire de Nazianze, on voit (jue sa so'iir sainte Gorgonie, affligée d'une maladie inconnue aux médecins, «se jeta au pieu de l'autel. Là, » dit-il 2, « après qu'elle eut oint son corps du remède qu'elle avait en sa puissance ; et si sa main avait quelque part gardé quelque chose des symboles du corps ou du sang, après l'avoir mêlé avec ses larmes, elle se sentit tout à fait guérie. » Voilà donc le corps ou le sang en la puissance de colle sainte vierge , et le voici dans l'autre passage en la puissance d'un Juif, qui. s'élant mêlé parmi les fidèles, selon le prétendu Amphilochius, reçut de la main de saint Basile le corps et le sang de Notre-Seigneur, « et « emporta dans sa maison les restes de l'un et « de l'autre 3. »

Il est certain que nos adversaires n'ont rien de plus apparent que ces deux passages; mais ni l'un ni l'autre ne conclut pour la réserve ordinaire des deux espèces, comme choses inséparables. Le premier, parce qu'on ne lit pas, dans saint Grégoire de Nazianze, que sa sœur eût réservé les symboles du corps et du sang, comme choses qu'on réservât toujours ensemble; mais « les symboles du corps ou du sang, » comme ne sachant lequel des deux elle avait gardé , à cause que la coutume n'était pas de les garder l'un et l'autre, ou enfin parce que c'était une chose libre.

• La Boq-, p. 6!. — » Creg. Xaz., orat. XX, in Gorg. sor. — ' \,ta. Basil., c. 7.

B. Tom. IV.

L'anonyme trouve fort mauvais qu'on lui enlève un passage qu'il trouve si clair, par la seule remarque qu'on fait que saint Grégoire de Nazianze a dit le corps ou le sang. « Misérable dé- « faite, » dit-il l, « pour un docteur qui ne peut ignorer que la particule grecque est employée une infinité de fois au lieu de la conjonction. » Et moi je dis au contraire, et plus raisonnablement: Misérable instance pour un docteur, puisqu'il ne peut ignorerquela particule grecque signifie naturellement noire ou français , et l'alternative qui y est jointe : que cette signification est la propre et la véritable, et plus régulière sans comparaison et plus commune que l'antre, quelque infinité qu'en lui attribue*; et qu'elle est si naturelle en ce lieu, qu'elle saute, pour ainsi dire, aux \eu\ de ceux qui le lisent ; étant clair, par la suite des paroles mêmes, que saint Grégoire de Mariante, en niellant, non pas le corps el le sang, comme il serait naturel, si la réserve en était inséparable, mais de dessein le corps ou le sang, veut exprimer une chose libre et indifférente) c'est-à-dire qui pouvait être aussi bien d'une façon que d'une autre, mus qu'il importât en rien de s'en informer davantage.

Quoi qu'il en soit, quel secours peuvent espérer nos adversaires d'un passage qui ne conclut rien en le prenant dans sa propre et naturelle signification, ou plutôt qui, pris en ce sens, conclut contre eux '! Ainsi, de quatre passades dont ils font leur fort, il ne reste plus que celui du prétendu Amphilochius, qui va leur échapper comme les autres, puisqu'on y voit clairement , que si ce Juif emporta le corps et le sang, ce fut pour une raison particulière. Il ne faut que lire le passage de cet auteur, quel qu'il soit. « Un Juif, » dit-il 2, « se mêla parmi les fidèles, pour voir l'ordre du ministère sacre, et le don de la communion. Il vil entre les mains de saint Basile un petit enfant , donton partageait les membres. Après que tout le monde en eut pris, il s'approcha comme les autres; et ce qu'on lui donna était de la vraie chair. 11 vint au calice, qui était aussi plein de sang, et il y participa; et ayant gardé les restes de l'un et de l'autre, il retourna dans sa maison, pour les montrer à sa femme, qu'il voulait convaincre par oe moyen, et lui raconta ce qu'il avait vu de ces yeux. » La suite de l'histoire amène ce Juif, avec toute sa famille, à saint Basile, pour tous ensemble être baptisés de sa main. On voit donc qu'il y a ici une raison particulière de confier les deux espèces à ce Juif, puisqu'il voulait s'en servir à convaincre sa femme d'un miracle qui la devait convertir.

•Anonyme, p. 221.— : Ampk.l., VU. S. Bat. cl.

Au reste, on n'a jamais prétendu qu'en soi il y eût plus de difficulté de confier aux fidèles une des espèces que l'autre. « Car aussi , » comme je l'ai dit dans le Traité de la communion 1 , « pourquoi refuser aux fidèles le sang de Notre-Seigneur , s'ils le demandaient , et croire que le corps sacré qu'on leur confiait, fût plus ou moins précieux ? » Je ne doute donc nullement qu'on ne confiât le sang , comme le corps, à ceux qui avaient la dévotion , ou quelque raison particulière de le désirer. Telle était apparemment sainte Gorgonie, sœur de saint Grégoire de Nazianze. L'espérance qu'elle avait conçue de se guérir des inflammations dont son corps était tout rempli, en le frottant de la sainte Eucharistie, lui avait pu faire désirer l'espèce liquide, qui paraissait plus propre à cet usage. On voit bien aussi que ce Juif, qui vit un si grand prodige dans les deux espèces, dut les désirer toutes deux pour les porter à sa femme, et la convaincre par ses propres yeux. Mais que ce fût la coutume de les emporter toujours avec soi, ou, ce qui est plus, de les réserver, soit dans l'église, soit dans les maisons particulières, un temps tant soit peu considérable, il faudrait plus de deux exemples, et il les laudrait du moins dans des occasions moins particulières, pour le prouver ; vu même que nous avons tant de preuves du contraire.

M. de la Roque objecte', a que si on ne refusait pas aux fidèles l'espèce du vin, pour l'emporter avec eux, s'ils la demandaient, on n'en craignait pas la corruption, puisqu'on ne pouvait pas prévoir combien de temps ils la garderaient : » comme si l'on n'eût pas pu leur prescrire ce qu'ils auraient à en faire, ou que la coutume établie de ne la garder que très-peu de temps, et la crainte de laisser corrompre ce qui leur était donné pour leur satisfaction, n'eût piis été pour eux, sans qu'on leur dît rien, une instruction suffisante.

Ce qu'ajoute ce ministre est admirable : a On ignorait », dit-il, o alors la maxime de M. de Meaux, que la nature même résistait à cette garde. » Sans doute, c'est une invention des derniers siècles, que le pain se garde plus aisément et plus longtemps que le vin ; les anciens ne le savaient pas, ni que le vin s'aigrît dans une fiole, quand, pour en prendre tous les jours, on est contraint de le laisser éventer. Or, comme il a plu a Notre-Seigneur d'attacher son sang a cette espèce si capable d'altération, il fallait bien, malgré qu'on en eût, suivre la nature à laquelle le Fils de Dieu ne dédaignait pasd'as^ujeilir son mystère. Ainsi l'on ne reser-

' Par., i. — ' Lu liuq., p. 169.

vait ordinairement, et pour un temps tant soit peu considérable, que l'espèce qu'on pouvait réserver sans péril ; et la communion sous une ou sous deux espèces parut si indifférente à toute l'Eglise, que cette seule difficulté la déterminait à une seule en tant de rencontres ; c'est-à-dire en toutes celles où l'on usait d'une longue et ordinaire réserve.

Quand donc M. de la Roque nous objecte qu'il était « aisé d'emporter le pain et le vin dans les vaisseaux mêmes où on les avait apportés , selon la coutume , afin de les offrir pour la célébration du sacrement l , » il ne veut qu'amuser le monde. Car qui doute qu'il ne fût aisé de les emporter ? Mais qu'il fut également aisé de les garder l'un et l'autre , ou que ce fût la coutume de les emporter, comme il le prétend ; c'est de quoi il s'agissait , et ce qu'il ne prouve pas. Qu'on ait emporté le corps, qu'on l'ait réservé , on n'en peut douter ; et nous avons vu partout le coffret , la boîte et les linges qui servaient à ce saint usage. Mais le ministre , qui a vu dans l'Ordre romain que les fidèles, en approchant de l'autel, y présentaient du vin dans une fiole pour le sacrifice , y a-t-il vu quelque part, ou a-t-il vu en quelque autre endroit de l'antiquité, qu'on emportât ces fioles pleines de vin consacré ? Jamais , et il n'en est fait mention dans aucun endroit. On voit bien, lorsque les fidèles présentaient chacun leur fiole pleine de vin , qu'on en versait dans un grand calice autant qu'on avait besoin d'en consacrer pour la communion du peuple ; mais que jamais on ait rempli ces fioles, ou quelque autre vaisseau que ce fût, de vin consacré pour le réserver, on n'en voit rien du tout ; et au contraire , on a vu clairement dans l'Ordre romain, et partout ailleurs, qu'on réservait seulement la partie solide, qu'on pouvait garder plus aisément et plus longtemps. Après tant de preuves, peut-on encore douter de notre doctrine ?

Jusqu'ici nous avons ôté tout refuge à nos adversaires, en leur ôtant les quatre endroits oX ils avaient mis leur confiance. Mais j'ajoute, par abondance de droit, que quand ils auraient montré par ces endroits que l'on emportait souvent le vin consacré, ils n'en pourraient rien conclure contre nous ; puisque d'ailleurs il est si constant que très-souvent on emportait le pain seul, ce qu'ils n'ont pu désavouer tout à fait, comme nous l'avons fait voir ; de sorte qu'il faudrait toujours conclure que c'était une chose libre, et c'est tout ce que nous prétendons.

' La Roq., 107.

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