CHAPITRE XXVII
Examen nY> sacramentaires du P. Menant.
Le premier est que, selon ce Père, il faut lire en celte manière le concile de Clermont, sous Urbain II, en l'an 1095 : « qu'on ne doit recevoir de l'autel que le corps séparément, ou le sang aussi séparément, si ce n'est par nécessité ou par précaution l : » d'où le P. Mcnard conjecture , i qu'on pouvait donner le corps mêlé au sang, dans une cuiller, aux malades qui pouvaient à peitfte avaler le corps, OU prendre le sacré calice, sans danger de le répandre2. » Quand cette conjecture serait vérital le, qu'en voudrait-on insérer? Qu'il y avait des occasions où l'on donnait la communion aux malades sous les deux espèces? Ce n'est pas là notre question. 11 s'agit de savoir si on le faisait toujours, ce que ce Père ni le canon qu'il cite ne décident pas; et le contraire est certain, principalement en ce siècle, par les témoignages du temps, que nous avons rapportés.
Il faut faire la même réponse a ce qu'ajoute le P. Menard pour fortifier sa conjecture (pie, dans un Sacramcntaire de Saint-Remi de Reims, de l'an mil ou environ, comme ce Père le remarque dans sa préface, il y a deux formules de communion : l'une, pour ceux à qui il reste quelque force; et à ceux-là on leur dit séparé-
• Conc. Clar., c. 28, Labb., tom. x. col. 508. — • Men., lib. Sacr G>eg., p. 253, alia Sacr., p. 335, 342, 344, etc.
ment : « Le corps de Jésus-Christ vous conserve « pour la vie éternelle ; le sang de Jésus-Christ « vous rachète pour la vie éternelle ; » l'autre, pour ceux qui n'ont plus de force, auxquels on dit : « Le corps et le sang de Jésus-Christ con- « serve votre âme pour la vie éternelle , » à cause, conclut ce Père, encore qu'il n'en soit rien dit dans son manuscrit, qu'on leur donnait les deux espèces mêlées dans une cuiller.
Quand la conjecture de ce Père serait véritable (et nous allons voir par son propre manuscrit qu'elle ne l'est pas), on n'en pourrait rien conclure, si ce n'est que, vers la fin du X' siècle, on communiait les malades sous les deux espèces, dans les cas tant de fois marqués : qu'on les communiât sous les deux espèces, en tout cas et à toute heure, le contraire est démontré, surtout danse.- siècle même, par des preuves si concluants, cpie je doute qu'on ose jamais les contester.
Les autres Sacramentaires, où l'on trouve les deux espèces données aux malades >, doivent pareillement être rapportées à la continue qu'on observai! de dire la Messe dans leur maison ou dans l'église pour eux, quand on en avait le loisir, afin de les communier dans le sacrifice, ou incontinent après. Les Messes pro infirma, qu'on trouve dans tous les Sacramentaires, étaient destinées à cet usage. On ajoutait à la messe des prières propres pour les autres sacrements, c'csl-à-dire pour la Pénitence et pour l'Exlrème- Onclion ; on faisait même tout l'office de l'église chez le malade; et l'on voit distinctement qu'on y disait matines, vêpres et enfin tout le service du matin et du soir, « avec des hymnes, des « leçons et des antiennes convenables5.» On s'y prenait de bonne heure, pour administrer le malade, afin d'avoir tout le loisir de faire ces choses, et on les continuait « sept jours durant, et davantage s'il le fallait 3. » Qui doute qu'en administrant les malades de si bonne heure, et avec tous ces soins, il ne fût aisé de prendre le temps de dire la Messe, afin de leur donner le saint Viatique à la suite du sacrifice, à peu près comme aux autres fidèles? Mais quand on était surpris à des heures éloignées du sacrifice, ou qu'on craignait une mort trop prompte, on abrégeait !a cérémonie, ainsi qu'il est porté dans ces Rituels. C'était le cas de donner l'Eucharistie réservée, dont il est tant parlé dans les canons et ailleurs, sous la seule espèce du pain ; et c'est aussi ce que nous voyons dans ce vénérable Sacramcntaire de Reims, dont parle le P. Menard4 .
Il le transcrit tout entier dans ses Notes sur le
i Nol. tn lib, Sacr., p. 379, 38^ — * Men., ibid-, p. i&3, 354. - » Ibid. — ■ Ibid., p. 306.
Sacramentaire de saint Grégoire, et il remarque lui-même deux formules abrégées donton pouvait se servir quand le temps pressait *. Il y a dans la première : « Qu'on fasse la réconciliation par l'oraison qui commence : Deus misericors, ô Dieu miséricordieux ! et parcelle qui commence: Majestatem tuam : Nous prions votre majesté ; qu'on récite le Symbole, comme ci-devant, et puis la communion du corps 2. » Or, il faut ici remarquer que, dans tous les autres endroits où tout se fait à loisir, et où il parait par la suite qu'on a pu dire la Messe, on voit toujours le corps et le sang, et que le dernier n'est jamais omis une seule fois. Il n'y a que ce seul endroit où il n'est parlé que du corps. Pourquoi, si ce n'est à cause de l'empressement qui ne laissait pas le temps de dire la Messe, comme nous l'avons souvent dit; de sorte qu'on ne pouvait donner alors autre chose que le corps réservé, et que, selon la remarque du P. Menard 3, on usait de la formule abrégée ?
Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, dans une seconde formule qui suit immédiatement, pour abréger, quand le malade est pressé, encore qu'il soit remarqué dans la précédente qu'on ne donnait que le corps seul dans l'empressement, on ne laisse pas de dire en communiant le malade : « Que le corps et le sang « de Jésus-Christ gardent votre âme pour la vie « éternelle. »
C'est sur cela que le P. Menard a conjecturé que, dans cet état pressant, on donnait dans une cuiller le corps trempé dans le sang, à cause que le malade ne pouvait ni avaler le corps seult ni prendre le sacré calice sans péril d'effusion. Mais il n'est parlé dans son manuscrit ni de calice, ni de sang, ni d'effusion, ni de mélange, ni de cuiller. Ces cuillers n'étaient pas connues en Occident au temps que ce Sacramentaire a été écrit,- c'est-à-dire sur la fin du Xe siècle. Bien avant dans le XIe et sous Léon IX, on voit dans la conférence du cardinal Humbert avec Nicétas Pectoratus, que l'Occident ne les connaissait pas encore; puisque ce cardinal en reproche l'usage, comme celui du mélange, à l'Eglise grecque 4. Pour ce qui est du mélange, la défense attribuée à Jules I, et celle du concile IV de Prague, tenu au VIIe siècle 5, subsistait encore, et n'avait nulle exception en faveur des malades: au contraire, elle était fondée sur des raisons générales, tirées de l'institution de Notre-Seigneur, qui avait donné séparément les deux espèces. Et quand on voudrait supposer que le concile de Clermont avait dérogé au concile de Prague en l'an 1095,
' P«»g. 356, 357, 358. — ' Not. 16, 17. — • Men., ibid., 358. — ' Retp. Card- Uurnb., toœ. », Baron., p. 711. — ■ Coaç. Brac, IV, o. 2, loiii. vi, CvK.t an. 6T5, col. 562 et seq.
le manuscrit du P. Menard le devance de cent ans. Ainsi on n'y a dû imaginer ni de cuiller n de mélange, comme, en effet, il n'en paraît rien ni dans cet endroit, ni dans tout le Sacramentaire, quoique tout le rile de la communion, même des malades, y soit exprimé dans la dernière exactitude. Il y paraît seulement, par la formule qui précède celle que nous discutons ici, qu'à cause de l'empressement, qui ne permettait ni de lire la Messe selon la coutume, ni d'apporter au malade autre chose que le corps qu'on réservait seul, on ne donnait aussi que la communion du corps ; et que cependant on n'en usait pas moins de la formule ordinaire, en exprimant le corps et le sang; tant on était persuadé de la liaison actuelle, ou plutôt de l'unité parfaite, tant de la grâce que de la substance de l'un et de l'autre.
C'est pour la même raison que, dans un ancien Rituel manuscrit, qu'on croit être de sLx à sept cents ans, il est expressément marqué « que l'on communie les enfants avec une feuille ou avec le doigt, en le trempant dans le sang de Notre-Seigneur, et qu'en le mettant dans leur bouche, le prêtre leur dit : Le corps avec le sang de Notre-Seigneur vous garde pour la vie éternelle. »
Et pendant que nous en sommes sur ces anciens Sacramentaires, il y en a un qu'on appelle le Sacramentaire ou le Missel de Gélase. Ce grand Pape gouvernait l'Eglise au Ve siècle, plus de cent ans avant saint Grégoire. Le savant P. Joseph-Marie Thomasi, clerc régulier, a tiré ce livre à Rome de la riche bibliothèque de la savante Christine, reine de Suède. Il a été vu en ce pays-ci, puisqu'il vient de la fameuse bibliothèque de M. Petau. Tous les savants lui donnent plus de neuf cents ans, et il n'y en a point de plus vénérable par son antiquité et par les choses qu'il contient. Nous y avons une formule pour baptiser les catéchumènes mourants, qui nous peut aider à entendre la manière d'administrer les fidèles qui étaient dans le même état. Là on commence par l'exorcisme : on y confesse distinctement par trois fois qu'on croit au Père, qu'on croit au Fils, et qu'on croit au Saint- Esprit : à chaque fois on plonge l'enfant dans les eaux * ; soit qu'il faille entendre par ce mot d'enfant, ou, en effet, un enfant dans le berceau, ou tout fidèle nouvellement régénéré, que l'Eglise appelait enfant, à cause de la nouveauté de sa renaissance. Je raconte ces cérémonies, afin qu'on remarque l'antiquité de ce précieux rituel par celle du rite ; mais ce qu'il y faut observer plus que tout le reste, ce sont ces mots de la
1 Jjib. I, Sacr. Eccl. Rom-, cap. 75, p. 107.
rubrique : « Après ces choses, si l'on fait l'offrande, il faut dire la Messe, et il communie ; sinon vous lui donnefd seulement le sacrement du corps et du sang de Noire-Seigneur, en disant : |Le corps de Jésus-Christ vous soit donné pour la vie éternelle1. » La formule fait voir qu'on ne disait pas la Messe, et aussi qu'on ne donnait que le corps; et néanmoins la rubrique parle du corps et du sang, ce qui continue de nouveau ce que j'ai dit plusieurs fois, dans le Traite de la icommunitmcl dunscelui-ci, qu'à cause delà naturelle union de vertu et de substance des deux symboles, on donnait souvent à un seul le nom de tous les deux.
Avant que de passer outre, je ne puis m'empècher de témoigner la joie secrète que je ressentais, en racontant ces saintes pratiques de nos Pères, ce zèle de l'Eglise, cette patience et celte piété de ses enfants jusqu'à l'agonie. Si l'on pratiquait à présent auprès d'un malade une petite partie des observances que nous avons vues, on s'écrierait qu'on l'étourdit, et qu'on lui avance ses jouis. .Mais alors on n'avait pas ces faibles égards, L'Eglise, par ses prières et par le pieux travail qu'elle ressentait pour les mourants, inculquait et à eux et aux spcciateurs l'importance de ce terrible passage, et le soin qu'on devait avoir de s'y préparer. Ceux qui s'épargnaient si peu dans la prière et dans l'assiduité qu'ils avaient auprès des malades, sans doute ne plaignaient pas leur peine à leur donner à propos les instructions nécessaires; et c'en était déjà une grande de les tenir sous le joug de la discipline, et depuis le commencement de leur maladie, jusqu'à la lin, toujours occupés de la piété. Si ceux qui ont pris dans ces derniers siècles le beau litre de réformateurs, au lieu de mettre la information à changer ce que nos Pères avaient fait passer jusqu'à nous dès les premiers siècles, et à introduire, avec le mépris de l'antiquité, toutes sortes d'illusions dans l'Eglise, avaient tourné leur zèle au rétablissement de telles pratiques, que leur ouvrage serait béni de Dieu et des hommes! Mais au contraire, ils semblent n'avoir travaillé qu'à effacer les vestiges de ces belles antiquités, à en éteindre jusqu'aux moindres restes, et ce qu'il y a de plus déplorable, à les faire passer pour superstitieuses.