‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 91 sur 313 · CHAPITRE XXXV11I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV11I

De l'Office des présanctiftél parmi les Latins.

On ne célèbre parmi les Latins l'Office des pré-

saneliliés que le seul jour du vendredi saint. La

coutume est donc de consacrer le jeudi saint le corps deNotre-Seigneur, non-seulement pour ce

jour-là, mais pour le jour suivant On le réserve avec soin: on l'apporte le lendemain à l'autel avec révérence, où on le prend avec le vin consacré. Comme [celle coutume est ancienne , j'en ai tiré une preuve de l'ancienne tradition delà communion sous une espèce1; et parce que je trouve, dans les anciens livres, que ce n'était pas le seid prêtre, connue à présent, mais tout le peuple qui communiait de cette sorte, j'ai conclu que la communion sous une espèce était publique et générale le vendredi saint.

Au reste, comme il Tant en toutes choses agir de bonne loi et défendre la vérité sans prendre sur son lecteur de taux avantages, je n'ai pas voulu dire que celte coutume ait toujours été établie dans toutes les Eglises d'Occident1. J'ai cru que je ne devais rien assurer que de l'Eglise gallicane, dont étaient les auteurs que j'ai allégués; et j'ai expressément marqué que la date de ces auteurs n'était pas au-dessus du huitième siècle, me contentant d'assurer que la coutume dont ils parlaient étant alors établie sans qu'on en marquât le commencement, elle devait nécessairement venir de plus haut. Au reste, c'en était assez, pour établir ma preuve , et j'ai cru que l'autorité de l'Eglise gallicane et les témoignages du Vllb' siècle pouvaient contenter les sages. '

Les réponses de mes adversaires semblent maintenant demander que je m'explique plus précisément sur l'antiquité de cette coutume, et sur les lieux où elle était établie. Je dirai donc, avant toutes choses, qu'il ne me parait pas qu'elle le fût dans l'Eglise romaine. J'accorde sans peine à M. de la Roque 3, que du temps du pape saint Innocent, qui est mort au Ve siècle, cette Eglise, comme dit ce Pape ', ne célébrait en aucune sorte les sacrements; et encore que ce mot

> Tr. de la corn., r-nrt i, n. 6.— » Joid. — * La JRoj., part. I, ch. 8, p. 203.— « Innos. I, Epist. ad D..c '., Epist. Roman. Font., col 8ô9.

de célébrer ait été pris dans la suite, comme nous verrons, en divers sens, j'accorde encore au ministre l que, selon qu'on l'entendait du temps d'Innocent, il excluait, non-seulement la consécration, mais encore /« distribution du sacrement; de sorte que l'Office des présanctifiés , que nous faisons à présent le vendredi saint, n'était pas en usage à Home. Ce qui me le persuade, c'est que plusieurs siècles après, pendant qu'on célébrait parmi nous l'Office des présanclifiés le vendredi Saint, les Romains ne le taisaient pas. Alcuiny est exprès, au Vlll" et au LV siècle. Le jour du vendredi saint, » dit-il !, « on ne consacre pas le corps du Seigneur; et si l'on veut communier U faut avoir du sacrifice du jour précédent , ce

que les Romains ne font pas. » Àmalarius, dans le même siècle, n'est pas moins clair. Il assure qu'à Rome, le vendredi saint, dans la station ou le Pape saluait la croix, personne ne communiait. Ce que cet auteur dit avoir appris de l'archidiacre de Rome; cl il ajoute, que selon cet ordre, après avoir salué la croix, chacun devait retourner dans sa maison : par conséquent sans communier, puisque la communion ne se faisait qu'après la salutation ou l'adoration de la croix. On voit même parla dispute du cardinal Humberl confie Nicétas, dans le XIe siècle, que l'Office des présanctifiés n'était pas encore en usage à Rome, puisque, s'il eût été en usage, ce cardinal ne l'aurait pas ignoré, et n'aurait pas repris renient dans les Grecs, comme c ihlraire à toute raison , cet Office des présanticliés, ou, connue il parle, la Messe imparfaite ou la Messe sans consécration* , dont il aurait vu à Home même un exemple si solennel le vendredi saint. C'est donc ici de ccscboscs où les Eglises varient, puisque même l'Eglise romaine ne les a laites que tard. Et il ne faut pas objecter que cette coutume de communier un vendredi saint avec le pain consacré la veille, se trouve dans l'Ordre romain, et même dans le Saciamentaire de saint Grégoire : d'où il semble qu'on doive conclure qu'elle était dans l'Eglise romaine avant le temps que nous disons. Car il faut avouer de bonne foi que ce que l'on appelle l'Ordre romain, ne dit pas toujours ce qui se pratiquait à Home. Depuis que, selon la liberté qui est donnée aux Eglises, de varier dans les choses indifférentes, la France eut quitté son ancien usage pour prendre celui de Home (ce qui fut fait, comme on sait, sous Charlemagne); les Eglises transcrivirent l'Ordre romain pour leur usage, et comme elles retenaient beaucoup de leurs anciennes cérémonies, elles les inséraient dans ce livre. De là vient que

1 LaJi"]., iiiJ.ii. 2U4.— -ïnu.x, Bibl, PP. cap. De Cœna.,colt 2id. — s Humb., Repr.N.c-, ap. Baron., App-, tom. XI, P- 771, 77 4.

ces anciens interprètes de l'Ordre romain, comme larius, qui sont les premiers auteurs où il soit

Alcuin et Amalarius, y remarquent beaucoup produit.

de choses, et entre autres la Messe des présanc- 11 faut dire la même chose du Sacramen taire tifiés, qu'on ne faisait pas à Rome 1. D'où il est de saint Gélase, ou de saint Grégoire, lequel Saaussi arrivé que l'on trouve l'Ordre romain en crainen taire était l'Ordre romain suivant que tant de manières. Nous en avons en effet divers ces grands Papes l'avaient rédigé. Le Sacramencxemplaircs dans la Bibliothèque des Pères, tous taire de saint Grégoire, que le docte Menard nous sous le titre de l'Ordre romain, dans l'un desquels a donné, et qu'on appelle la Messe de saint Eloi, nous trouvons : « Après les bénédictions ponti- est le plus ancien que nous ayons; et, selon les « ficales, comme on a coutume de les donner en savantes remarques de cet auteur *, il parait ac- « ce pays-ci 2, » en distinction de celles qu'on commode aux usages de l'Eglise de Noyon aux donnait à Rome : en un autre endroit : « Que environs du VIIIe siècle. « nous ne faisons pas; » et dans un autre exem- Voici donc ce que nous lisons, dans ce livre, plaire : « On ne bénit pas ainsi à Rome 3; » et pour l'office du jeudi saint 2 : « Cela fait, après un peu après, dans l'office du samedi saint4 : avoir lavé les mains, le pontife va devant l'autel, a Ici le diacre dit Ite missa est, selon l'Ordre ro- et tout le peuple communie en son rang, et on « main; mais l'usage de l'Eglise ne le permet garde de ce même sacrifice pour le lendemain, « pas à cause des Vêpres. En cette nuit, on ne afin qu'on en communie. » Et pour montrer « parle point chez les Romains de l'Office des qu'on ne gardait que le corps, on voit dansl'of- « Vêpres, ni devant niaprès la Messe;mais parmi fice du vendredi saint : « Lesdeux premiers prê- « nous, un de l'école, » c'est-à-dire un des chan- très, après avoir salué la croix, s'en vont incontres, « commence alléluia pour Vêpres; » et le tinent dans la sacristie, ou à l'endroit où l'on reste, comme on le fait encore parmi nous. On aura posé le corps du Seigneur, qui a été rétrouve encore ce titre dans ce même livre, au serve de la veille, le mettant sur la patène : un commencement de l'Office de Pâques : «Encore sous-diacre tient, devant eux, le calice avec du selon les Romains 5. » En un autre endroit : vin non consacré, et un autre porle la patène « On allume sept lampes, » ou, comme un autre avecle corps du Seigneur; l'undes prêtres prend Ordre veut, « deux cierges 6. » Tout est plein de de leurs mains la patène, et l'autre le calice, et choses semblables, qui montrent combien on les portent sur l'autel nu; » c'est-à-dire sans audiversifiait l'Ordre romain ; et qu'enfin ce livre cun parement; car on les ôtait à ce jour comme de l'Ordre romain n'est pas toujours de l'ordre on fait encore. « Le pontife cependant se tient romain, selon qu'il se pratiquait à Rome, mais assis jusqu'à ce que le peuple ait achevé de saluer que c'est souvent l'ordre romain, selon que les la croix ; et pendant que le pontife ou le peuple Eglises l'appropriaient à leurs usages, en con- salue la croix, on répète toujours l'antienne : servant le nom d'Ordre romain; parce que l'Or- Voila le bois de la croix; » qui est celle que dre romain en était le fond, et qu'on en gardait nous chantons encore aujourd'hui, à la fin de ordinairement les principales observances. laquelle il y a ces mots : « Venez et adorons-le.» Selon celte notion de l'Ordre romain, il ne Aussi, ce qu'on appelle en ce passage salutation faut pas croire que tout ce qui en porte le litre de la croix, s'appelle adoration, en d'autres ensoit toujours d'une même antiquité. Ce n'est pas droits, du temps mêmed'Alcuin. Cet auteur, en que ce livre ne soit très-ancien, considéré en lui- interprétant dans l'Ordre romain la salutation même, puisque des auteurs du VIIIe ou du IXe la croix, dit 3 : « Quan d nous adorons la croix siècle l'ont rapporté. Mais, comme de temps en il faut que tout notre corps s'attache à la terre, temps les Eglises l'accommodaient à leur usage, et que nous ayons dans l'esprit celui que nous y et qu'on y faisait des gloses, la règle la plus as- adorons, comme y étant attaché; et nous adosurée pour fixer l'antiquité des usages que nous rons la vertu qu'elle a reçue du Fils de Dieu. » voyons, c'est d'en établir la date par celle des Ainsi, poursuit-il, « selon le corps nous sommes volumes où on les trouve, ou des auteurs qui les prosternés devant la croix ; mais, selon l'esprit, rapportent, ou, en tout cas, par le rapport de ce devant leSeigneur.» RevenonsauSacramentaire. qu'on y trouve, avec des actes d'une antiquité « Après avoir salué la croix, et l'avoir remise à certaine. C'est aussi selon cette règle que je n'ai sa place, le pontife descend à l'autel, et dit : Ordonné à l'Ordre romain, dans l'Office du ven- mus : Prœceptis salutaribus ; jusqu'à ces mots : dredi saint, que l'antiquité d'Alcuin et d'Ama- Et ab omni perturbatione securi : » qui sont les

mêmes prières dont nous accompagnons encore

sA\c-, Dediv. offic., cap. De Cœna Dom- Awolar., 1. I, c. 12,

tom. x.Patrol., t. xcix, c. 8885, edit. Migne.— 2 Loc. cit.—* Ibid. « Mm., Ptcpj. — - JlJen., Lil.sac, p. 69. — 3 De div- ojfic,, cap

— ' Uni. — 'IOid. — ' Tbid» De ojfic. Parasc-, col. 252.

aujourd'hui l'Oraison dominicale, au vendredi saint comme aux autres jours. Après qu'on ;i dit Amen, le pontife prend de la sainte hostie, et la met dans le calice sans dire mot, et tout le monde communie en silence : et ainsi tout l'office est accompli : Et eipleta tUtlt universel : les autels demeurent mis depuis le soir du jeudi saint, jusqu'au matin du samedi. »

Les Catholiques liront ici avec une singulière consolation, l'antiquité de leur Office; et je crois que les gens de bien souhaiteraient seulement que tout le peuple communiât, comme autrefois, à ce saint jour. Si l'on en avait la dévotion, il ne tiendrait pas à l'Eglise qu'on ne le lit. Mais, sans entier dans cette matière, contentons nous de

demander à nos réformés s'ils veulent condamner depuis oeuf cents ans nos pères, qui, après avoir adore la croix, communiaient avec le corps

seul réservé du jour précédent.

Le Sacrainenlaire de saint Grégoire ', tiré du Vatican, dit, de mol à mot, la même chose. L'Ordre romain \ est conforme, et nous \ lisons ces mots le jeudi saint: «Le pontife, venante l'autel, divise les nidations, afin qu'on les rompe; et tout le peuple communie en son rang, et il prend desohlalions entières parmi les autres, pour les garder jusqu'au matin du vendredi saint, afin qu'on communiesans le sang de Notre-Seigneur; et le sang se consume entièrement a ce jour-là2.» Après quoi le vendredi saint, comme dans le Sacramentaire «le saint Grégoire, on va quérir dans la sacristie « le corps de Notre-Seigneur, on l'apporte sur la patène : on dit l'Oraison dominicale. Le prêtre prend de la sainte hostie, et en met dans le calice sans dire mot, si ce n'est qu'il veuille dire quelque chose secrètement 3 » La même chose se trouve dans Alcuin, et dans tous ces deux endroits on lit ces mots : « Or le vin non consacre est sanctifié, et tout le monde communie en silence ; et ainsi s'achève tout l'Office*. »

Pour peu qu'on eût de bonne foi, le sens de ces paroles serait aisé à entendre, et on demeurerait d'accord que le mot de sanctifier se peut prendre en plusieurs manières. Il se prend en premier lieu pour tout ce qui est dédié aux saints usages. Ainsi le pain qu'on donnait aux catéchumènes, selon saint Augustin 5, devenait saint, encore qu'il ne fût pas le corps de Notre-Seigneur; ainsi les linges qui servent à l'Eucharistie, le corporal où l'on pose le corps de Notre-Seigneur, et qui est le sacré symbole du linceul où Jésus-Christ fut enseveli, le calice, et les autres vaisseaux sa-

1 Grec-, tom. m, p.ïg. 69. — Tom. x. BM. Pair., col. 67. — »/fc:'rf. col. "S. — '/tc'rf., col. 76 et 250. — ' Lib. U, De j-.eccai. nur. ti re:>àss., ca,>. £6, n. 42.

crés sont sanctifiés par l'attouchement du corps de Notre-Seigneur, ou parce qu'ils sont employés à son ministère ; et sans sortir du pain de l'Eucharistie, dès qu'on l'offre à Dieu pour le sacrifice, qu'il est posé sur l'autel, qu'on l'a béni, il cesse d'être regardé comme profane, encore qu'il n'ait pas été encore consacré pour être le corps de Notre-Seigneur. Mais, outre cette sanctiliealion plus générale, où les choses de profanes deviennent saintes et sacrées, il y a une autre sanctification du pain et du vin, lorsqu'ils sont consacrés et sanctifiés pour être le corps et le sang de Notre-Seigneur.

Il est donc aisé de comprendre qu'ici le vin est sanctifié de la première manière, dans la signification la plus étendue du terme de sanctifier; et qu'encore qu'on se serve du même terme pour le pain sanctifié le jour précédent, c'est-à-dire véritablement consacré, que pour le vin qui y est sanctifié par l'attouchement de ce pain sacré, on peut aisément connaître qu'il y a une sainteté d'un autre ordre dans le pain qui communique la sainteté, que dans le vin qui la reçoit. Voilà une explication simple et naturelle qui, parmi des gens de bonne foi, devrait faire cesser d'abord toute la difficulté : mais comme nous avons affaire à des esprits contentieux, il ne faut pas espérer qu'ils se rendent si facilement, et nous allons écouter leurs raisons.

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