‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 94 sur 313 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Suite des réponses aux preuves des ministres : premier concile d'Orange.

II est vrai qu'il a d'abord ébloui le monde par le nom du premier concile d'Orange, tenu en 441, sous le pontificat de saint Léon *. Comme durant neuf cents ans il n'a que ce té-

' Anonyme, p. 252. — » La Roq., Eist. de l'Euch., part, :, c. 7. — ' Le Sueur, t. iv, p. 170; tom. vi, p. 119, 4)9, 001. — ' Conc. Araus., i, can. 17; Conc. Gai., tom. i; Labb., tom. ni, col. 1450.

moignage, il tâche de le bire valoir de toute La chose est trop assurée pour pouvoir ôtro

8a force, elle Cul passer par trois fois (levant révoquée en doute par d'habiles gens. Mais M.

nos yeux ': comme ces rusés capitaines, qui, de la Roque a bien vu qu'il avait affaire à des

pour effraver l'ennemi par l'idée d'une nom- lecteurs peu verses pour la plupart en ces ma-

breuse année, font faire de grands mouTements lières, et qu'il pouvait leur dire tout ce qu'il vou-

au peu de troupes qu'ils ont, et les montrent drait. Dans le désir qui me presse de leur ren-

coup SUT coup en plusieurs endroits. Mais par die la vérité aisée à connaître, et tout ensemble

malheur, de son aveu propre, ce canon, qu'il a de leur faire sentir les artifices dont on se sert

tant vanté, ne fait rien à la question. Le voici, pour les amuser, je n'ai qu'à leur produire

comme le traduit M. de la Roque peu exacte- l'Histoire de l'Eucharistie de ce môme M. de

"lient, comme on verra: i Qu'on doit Offrir le la Roque, qui les a voulu tromper dans sa ré-

« calice, afin qu'il soit consacré par le mélange ponse.

« de l'Eucharistie. «Cette version peut donner Donc dans l'Histoire de VEueharistie, al'en-

l'iilée qu'il n'es! point parlé dans ce canon de droit oùil est traité de la consécration et de lo-

l'oblalion du pain sacré, mais de la seule ohla- blalion, ce ministre fait deux Choses, qui toutes

Uon du calice; et encore la \ersion fait-elle pa- deux convainquent de faux le sens qu'il donne

raitre que le calice n'est offert que pour être SOL canon d'Orange.

consacré par le mélange, liais sans m'arrêter La première, c'est qu'en expliquant la conséà toutes ces petites finesses, que ce ministre dation, il raconte » qu'elle se fait en l'Eglise peut avoir entendues dans sa version impar- grecque, lorsqu'après avoir récité les paroles l'aile, voici comment il faut traduire de mot à de l'institution :« Ceci est mon corps, ceci est mol : Avec le vase, ou la boite, ou enfin le ré- « mon sang-, etc., » on dit ces mots : « 0 Sciceptacle tel qu'il soit, CDU capsa, il faut aussi gneur ! envoyez votre Saint-Esprit, afin qu'il offrir le calice, afin qu'il soit consacré par le tasse ce pain le sacré corps et ce vin le sacré mélange de VEueharistie : Cun caps.v et calix sang de Jésus-Christ.» Il ne se contente pas de OFFERKNDCS kst, et admixtionk EuCHABISTLB nous montrer cette prière dans les Constitutions consecrandus. Le mot capsa vient de contenir apostoliques; il en trouve de toutes semblables et de recevoir, a capienilo : et c'est, dans Odi- dans la liturgie de saint Jacques et de saint Ion, abbé de Cliinv 5, et dans un très-ancien Marc : « et aussi, a poursuit-il, « en celles de exemplaire de l'Ordre romain, le vaisseau ou le saint Basile, de saint Chrysostome, et généraleréceptacle tel qu'il soit, où l'on mettait l'Eucha- ment en toutes, è la n ervede la liturgie larislie. On peut bien s'être servi d'un vaisseau tine : je dis en celle d'aujourd'hui, car je ne semblable pour présenter au pontile l'hostie saurais dissimuler qu'il n'en était pas ainsi anqu'il devait consacrer. Voila donc la capse bien dénuement, et que selon toutes les apparences entendue, pour ce qui contient le pain qu'on on a relram lié de cette liturgie, je veux dire du devait offrir : et le dessein du canon d'Orange canon de la Messe, les prières qui suivaient, est très-clair, en ce qu'il ordonne qu'on offre comme dans les autres, les paroles de l'inslitud'abord le pain et le vin ensemble, chacun dans tion, et par lesquelles prières les Chrétiens son vaisseau propre comme on fait encore au- faisaient la consécration pendant l'espace de jourd'hui; et qu'ensuite on les mêle ensemble, mille ans. » Ils ne la faisaient donc pas par le comme on a fait de tout temps dans la liturgie mélange, sans parole : ils la faisaient par des latine, un peu devant la communion, en disant prières, et celle du sang comme celle du corps; ces mots : « Ce mélange et cette consécration car il s'agit ici de l'une comme de l'autre, et « du corps et du sang de Notrc-Seigneur nous l'on ne dit pas moins à Dieu : « Faites de ce vin « donne en le prenant la vie éternelle : » où il « le sang du Sauveur, » qu'on lui dit : « Faites est clair que le mot de consécration ne signifie « de ce pain son corps. » pas la consécration à faire, puisqu'on la sup- Il dira qu'il a décrit en ce lieu la consécration pose déjà faite, et le corps déjà corps comme le accoutumée, de la manière qu'elle se l'ait dans sang déjà sang, ainsi que les paroles le démon- toutes les Messes de l'année avec ses cérémonies trent. Il n'est donc pas ici parlé de la consécra- ordinaires 2. Car c'est ce qu'il insinue dans la tion proprement dite, où le pain est changé au Réponse qu'il a faite contre moi; mais c'est par corps, et le vin au sang; mais de la consécra- où je le prends. Car, dans le canon d'Orange, ce tion dans une signification plus étendue, qui n'est pas d'une Messe du vendredi saint, d'une comprend avec le canon toutes les prières mys Messe des présanctifiés, ou d'une Messe impartiques. faite, qu'il s'agit : c'est de la Messe à l'ordinaire

' Pqr. 108, 185, 214. — - Patrol., tout, cxlii, col 831. édit. Migne. « Hisl. de l'Euch., part. I, c'a. 7, p. 73. —ïLaRoq.,?. 215.

où l'on offre le calice avec le pain, ce qui ne se « crait; » et ici il rapporte encore une fois les pafaisait pas le vendredi saint, ni dans la Messe des rôles consécratoires. Continuant à nous raconter présanctifiés. Donc à la Messe dont il est parlé la suite de la liturgie *, il dit qu'après cette obladans ce canon, la consécration, même du calice, tion où la consécration se faisait, on venait à la se faisait à l'ordinaire par la prière, et non sans fraction, qui par ce moyen supposait la conséparoles par le mélange; et en ce lieu le mot con- cration déjà faite. Or le mélange dont il est parlé sécration nécessairement veut dire autre chose dans le concile d'Orange suit la fraction; puisque la consécration proprement dite, où le vin que sans doute on ne mettait pas un pain entier est changé au sang; donc M. de la Roque abuse dans le calice, mais la parcelle d'un pain rompu, le monde. Ce mélange donc, qui supposait la fraction, sup- N'importe qu'il favorise les Grecs d'aujour- posait à plus forte raison la consécration au sens d'hui, et qu'en avouant qu'on trouve dans toutes dont il s'agit en ce lieu. Et voilà, pour la troiles liturgies avec les paroles de l'institution : sième fois, M. de la Roque qui abuse des mots Ceci est mon corps, ceci est mon sang, les prières contre sa propre conscience et contre ce qu'il a pour changer les dons ; il aime mieux attribuer lui-même enseigné, quand il a écrit la chose à un si merveilleux effet à la prière des hommes, fond. Il ne fait donc qu'éblouir les simples et les qu'à la parole de Jésus-Christ : n'importe qu'il ignorants, et il attire sur lui la malédiction de accuse à faux l'Eglise romaine d'aujourd'hui d'o- celui qui dit : « Maudit l'homme qui fait errer mettre la prière, où l'on demande que le pain « l'aveugle dans son chemin, et qui lui met un soit fait le corps, et le vin le sang; puisque nous « empêchement devant ses pieds pour le faire la faisons encore aussi bien que les Grecs, et que « trébucher 2. »

la seule différence qu'il y ait entre eux et nous, Qu'est-ce donc que cette consécration dont

c'est que nous la faisons devant, et eux après les parle le canon d'Orange, et que M. de la Roque

paroles de l'institution : n'importe qu'envenimé fait tant valoir? D'un côté, je ne suis pas obligé

contre l'Eglise romaine, il l'accuse sans fonde- de m'en mettre en peine; puisque déjà, de l'a-

ment d'avoir tronqué son ancienne liturgie, au veu de M. de la Roque, ce n'est pas ce que M. de

préjudice de la pratique qu'elle avait suivie du- la Roque prétend ; mais d'un autre côté, la chose

rant mille ans. Tout cela est vain, tout cela est est si aisée et si triviale, que j'aurais tort de la

faux; la liturgie de l'Eglise romaine se trouve taire à nos frères. Personne n'ignore les divers

de mot à mot comme on la dit aujourd'hui, dans sens que les anciens interprètes delà liturgie

des volumes et dans des auteurs qui ont neuf donnent au mot consécration. Il se prend ordi-

cents ans et mille ans d'antiquité, qui devaient nairement et dans sa propre signification pour

donc, selon lui, avoir précédé ce retanchement l'endroit précis où les dons sont changés au corps

qu'il prétend avoir été fait. Mais enfin quand et au sang : il se prend aussi quelquefois pour

tout cela serait aussi vrai qu'il est visiblement ce qu'on fait dans la liturgie envers le corps et

faux, ceci nous demeurera toujours que, dans le sang, pour honorer les mystères de Jésus-

ï Occident comme dans l'Orient, durant mille Christ et signifier la sanctification de son corps

ans, on a fait la consécration, du moins ordi- mystique. Le corps et le sang mêlés ensemble

naire, tant celle du sang que celle du corps, par dans l'Eucharistie, comme nous l'avons déjà dit,

des paroles : donc les Pères d'Orange, qui vi- représentent dans leur union, celle qui fut faite

vaient en 441, la faisaient ainsi, et ne la faisaient à la résurrection de Notre-Seigneur : le sang est

pas par conséquent par le mélange : donc la uni au corps, comme à la source d'où il est sorti

consécration dont ils parlent n'est pas celle dont P°ur notre salut, et découvre au peuple fidèle

il s'agit, où le vin est changé au sang : donc, un nouveau principe de grâce dans la résurrec-

encore une fois, M. de la Roque abuse de la foi tion de Noire-Seigneur. Voilà le sacré mystère

publique. et la consécration que ce mélange contient. Que

La seconde chose par où il s'est lui-même les ministres disent ce qu'il leur plaira de ce

convaincu de faux, c'est ce qu'il dit de l'obla- langage mystique : il est certain qu'il est ecclé-

tion. Car voici comment il raconte l'ordre de la siastique et bien connu des anciens ; et s'ils veu-

Messe, et les oblations qui se font dans les an- lent quelque chose de plus simple, Alcuin leur

ciennes liturgies ' . La première est celle du peu- dira que ce mélange du corps et du sang s'ap-

ple, qui présente ses dons à l'autel; c'est-à-dire, pelle consécration par cette raison particulière,

son pain et son vin : le seconde, selon lui, est « à cause que par ce moyen le calice de Notre-

l'oblation « qu'on faisait à Dieu de ces mêmes « Seigneur contient toute la plénitude de son « dons dans le propre moment qu'on les consa-

' nisl. del'Euch., part, i, cli.S, p. 83, G9. ' H**-, <*. 9, p. 109.— ' Deut., xxvn, 18; Levil., xix, 14,

« sacrement i. » Mais, quoi qu'il en soit, toujours qu'au IV siècle on aura changé colle doctrine,

demeurera-t-il pour constant qu'en ce lieu le Non: Àlcuin y persiste comme on vient devoir:

mot consécration ne peut signifier ce que Rf. de clic est dans Amalarius; on l'a vu aussi, Isaac

la Roque a prétendu. Tout ministre do bonne do Langres, leur contempi rain, l'a enseignée,

lui Interrogé par un protestant l'avouera sans cl il attribue la consécration aux paroles de Jé-

peine. Ainsi, après nous avoir vanté lis anciens sus-Christ répétées dans le canon : « Paroles, »

Grecs ,i [es anciens Latins, M. delà Iloque dos- dit ce grand évêque ', « qui ont toujours leur

tituédu canon d'Orange, mi il avait mis sa prin- effet, parce que le Verbe, qui est la vertu, dit

ci] .de confiance et la seule preuve authentique cl l'ait tout à la fois; de sorte qu'il se l'ait ici à ses

qu'il ait rapportée, n'aura pour tout ancien paroles, contre toute raison humaine, une nou-

parmi les Grecs que Michel Cérularius, qui com- velle nourriture pour l'homme nouveau, un

mença le schisme en 10o0, ci n'aura parmi les nouveau Jésus né de l'Esprit, une hostie ve-

Latins qu'une parole équivoque de l'Ordre ro- nue du ciel. » On a vu le sentiment* de Hcmy

main, neuf cents ans après les Apôtres. d'Auxerre; on a VU celui de ITorus, tous ailleurs

du temps : et afin qu'on n'ignoraT pas celui des CHAPITRE M. II. siècles suivants, j'ai produit Hildebertdu Mans2, Ce que signifie le mot sanciifir daai l'Ordre romain. depuis transféré à Tours, qui explique formcl- Mais M. de la Roque prétend qu'il n'j a point leraent que, « par les paroles de JésuS-Christ réd'équivoque dans l'Ordre romain, cl il 'lâche de pétées, le pain cl le vin acquièrent de nouvelles le prouver par le texte même, qu'il rapporté forccs : M"1' Ia nature esl changée sous le signe ainsi 2 : « Le vin non consacré est sanctifié par (lt> la croix ,l snlls la Paro,e : 'I1"' le pain honore le pain consacré, cl Ions communient avec si- 1'auU'1 en devenant corps, cl !,■ vin en devenant lence ; c'est-à-dire, poursuit le ministre, comme sano 3- " Toilt ccd a élé produit dans le Traité chacun voit, sous les deux espèces. Celte glosse ,li' ia communion, et a passé sans contredit. Mais, pourrait passer, si l'on avait oublié ce qui pré- ,lil M- de la Roque, tous ces Pères parlaient de cède immédiatement, qui est, comme nous l'a- la consécration à l'ordinaire. Mais cotte conscvons déjà rapporte, que c'est le corps qu'on a cration extraordinaire, où parait-elle? Est-ce réservé, et que c'est le corps qu'on pose sur fau- dans l'Ecriture sainte? M. de la Roque ne songe tel; de sorte qu'il faut entendre que c'est avec le pas seulement à l'ytrouver. L'Ecriture ne nous corps que l'on communie. El ce qui est dit en- parque pas une autre manière de consacrer le hideux, de k sanctification du vin par le corps, baptême que par les paroles évangéliques. Elle n'est pas pour dire que le vin suit changé au nous apprend de même qu'il faut bénir l'Euchasang, ce qui ne s'est jamais fait que par la pa- ristie« el non-seulement le pain, mais encore le role;maispouraverlirrofficiant;quecelieabiu- callt0' Puisque même c'est du cahcequcsa.nl lion n'est pas comme à l'ordinaire; puisqu'on PauI a (1,t spécialement : « Le calice de hénéy a mis le corps de Notrc-Scigneur. si essentiel- dlclion (lue (< nous bénissons. » Il faut donc ici lcmcnt saint et sacré, que non-seulement tout des paroles, quelles qu'elles soient; car ce n'est ce qui le touche, mais encore tout ce «pii sert à Pas t,c tf10* nous avons ici à disputer. L'Eglise son ministère, ne peut plus cire profane. n'en a Jamais douté, et je n'ai pas besoin de le Mais je veux que ce tonne de sanctifier soit prouvera M. de la Roque, puisqu'il en convient, équivoque et puisse recevoir un double sens. Pourquoi donc inventer ici une manière de con- Par où faut-il déterminer un terme ambigu, si sacrer extraordinaire, et d'où vient que cette ce n'est, comme nous faisons, par toute la tra- nouvelle consécration ne se trouve que le vendilion? Il est question de savoir si c'a jamais été dredi saint! Que dirait-on de celui qui s'irait l'esprit de l'Eglise de consacrer par le seul nié- imaginer qu'il y aurait quelque jour de l'année lange et sans paroles. C'est de quoi on ne trouve °» l'on pourrait baptiser sans les paroles solenrien neuf cents ans durant, et le ministre en cou- nelles? Une telle absurdité est-elle jamais entrée vient; si ce n'est qu'on veuille compter pour dans l'esprit? Celle vertu de changer le vin en quoique chose le canon d'Orange, qui, selon le sang par son attouchement, ne se trouve-t-elle ministre môme, dans son Histoire de VEucha- qu'un seul jour dans le corps de Jésus-Christ? ristie, ne regarde pas colle question. Au con- Et d'où vient que dans tout le cours de l'année traire, on trouve toujours la consécration par la on ne se sert jamais de cette formule muette? parole. Aubertin, Daillé, le Sueur, en un mot Si c'est à cause que ce sacrement ne se doit rétous les ministres en conviennent, et M. de la gulièrement consacrer que par la parole, ou Roque même avec eux tous. Hais peut-être , pa(rol> tom cxxiv co] 1071> édit Mignc. , Tr.delacon.t

' Palrol, tom. c, col. 101, édit. Migne. — ' La Rcq., p. 213. p. 1, n.6— » Patrol., tom. clxxi, col. 9, édit. Migne.

B. Tom. IV. 27

a-t-on vu que l'office du vendredi saint ait été ministères, sans que par là on veuille dire faire dispensé de cette règle? Qui empêchait de ré- un sacrement. Ce fait est indubitable. Que la server le vin sacré, comme on réservait le pain sanctification, qui fait du pain et du vin le corps du jour précédent, puisqu'aussi bien qu'il ne s'a- et le sang de Notre-Seigneur, se fasse parla gissait de le réserver qu'un seul jour ? S'il est parole seule ; c'est un autre fait si constant, que, vrai, comme le prétendent nos adversaires, que neuf cents ans durant, on n'apporte pas seulela réserve du sang fût dans l'Eglise aussi ordi- ment une conjecture pour prouver le contraire, naire que celle du corps; d'où vient qu'on n'ai- Maintenant, qu'au IXe siècle on s'avise tout d'un mait pas mieux s'en servir dans l'office du ven- coup de croire autrement, il n'y a ni vérité ni dredi saint, que d'y introduire une manière de vraisemblance ; d'autant plus que dans ce temps consacrer, dont jusqu'alors on n'avait point même, et dans tous les âges suivants, oncontrouvé d'exemple ? vient qu'on trouve toujours la même doctrine de Mais enfin, dit le ministre, c'est un fait. C'est la consécration par la parole. Il n'y a donc rien un fait, qu'il se trouve dans l'Ordre romain que de plus raisonnable que d'interpréter avec nous le pain sanctifié sanctifie le vin1 : mais, que cet endroit douteux du IXe siècle, d'une manière cette sanctification signifie ce qu'on lui veut faire conforme à la doctrine de tous les temps et de dire, ou qu'elle doive être prise dans un autre tous les âges, sens, ce n'est plus un fait constant ; c'est une

question à décider. Mais par où expliquera-t-on CHAPITRE XLIII.

une expression ambiguë, si ce n'est par ce qui a La nouvelle manière de consacrer, imaginée par les ministres,

toujours passé pour constant ? Il y a des singula- est sans fondement, et ils n'en peuvent tirer aucun avantage.

rites si absurdes et des choses si inouïes , qu'on Les ministres croient aisément que l'Eglise ne doit pas présumer qu'elles tombent dans la peut varier dans sa doctrine, et il ne leur faut pensée de l'Eglise. Mais pénétrons ce que veut pas donner pour principe qu'elle n'a pu en dire M. de la Roque, lorsqu'il prétend ici nous changer au IXe siècle sur la manière de consaréduirc au fait : « Il ne s'agit pas ici , » dit-il 2 , crer l'Eucharistie. Ainsi, pour ne refuser aucune « du droit, mais du fait; il ne s'agit pas ici de la sorte d'éclaircissement à nos frères, et pour consécration en elle-même, il s'agit de la tourner de toutes les sortes une prétention où croyance et de la pratique des anciens. » Je iis mettent le dénoûment de toute la question l'entends : il ne veut pas garantir cette croyance des deux espèces, examinons avec eux s'il est et cette pratique, qu'il attribue aux anciens; vrai qu'au IXe siècle on trouve une manière puisqu'en effet il n'en peut trouver aucun fonde- nouvelle de consacrer l'Eucharistie, dont on n'ait ment dans l'Ecriture. Suivons-le dans son jamais entendu parler dans les siècles précéraisonnement. C'est un fait, dites-vous, que « les dents. Je dis qu'elle ne s'y trouve pas : je dis anciens ont cru que cette consécration, sans que, quand même on l'y trouverait, elle ne serait parole et par le mélange , a la même vertu que d'aucun secours à nos adversaires, celle qui se faisait avec toutes les cérémonies Le dernier est indubitable. Car il s'agit nonaccoutumées. » Nommez-nous donc ces anciens, seulement d'expliquer l'Office du vendredi saint, L'Ordre romain au IXe siècle ? Est-ce là tout ce Ce qui est la moindre partie de nos disputes ; qu'on appelle les anciens ? Mais c'est de cet mais, ce qui est bien plus important, la commu- Ordre romain que nous disputons ; et c'est de nion domestique, et ce qui en est une suite, cet Ordre romain dont il faut déterminer le sens celle des malades : choses que l'on voit paraître ambigu par la tradition constante. Car enfin, universellement dès les premiers siècles. Quand quel que soit celui qui a composé l'Ordre donc on supposerait que la manière de consaromain , il n'a pas prétendu être novateur : ce crer aurait Varié au IXe siècle , ce changement n'est pas le dessein de ceux qui travaillent à de arrivé si tard ne pourrait pas servir aux temps tels ouvrages. Et puisqu'on nous parle ici du précédents, ni avoir, pour ainsi parler , un effet fait, c'en est un qu'on ne peut nier, que le mot rétroactif jusqu'à l'origine du christianisme, de sanctifier et celui de consacrer , se peuvent C'est donc se débattre en vain , et vouloir amuprendre en divers sens. Nous venons de voir un ser le monde, que de se tant travailler pour étade ces sens dans le concile d'Orange, qui n'est blir qu'un tel changement s'est fait au IXe siècle, pas celui dont nous parlons ici. Sans sortir de la Que si l'on prétend sauver par ce moyen du matière de l'Eucharistie , nous trouverons le moins j'Office du vendredi saint , on se trompe terme de sanctifier cent fois employé pour les encore ; car il faudrait pour cela qu'on pût faire linges, pour les vaisseaux et pour tous les autres voir cette manière de consacrer par le mélange, > ia noi., p. us. — » au., p. 215. comme reçue et établie dans toute l'Eglise, du

moins il.'s le temps dont nous parlons. Or, sèment porté qu'après la communion « on ne dénmnstretivemenfl cela n'es! [»;»s. Première- « doit fidre dans l'action de grâces aucune menaient, parce que nous atons oui Alcuin, Rem] « tion da sang-. » J'ajoute enfin qu'il est si d'Auxerre, Roms, non-seulement persister à certain que l'Eglise n'a pas varié au IX0 siècle reconnaître la consécration par les paroles répé- dans la manière de consacrer, que dans les tées de Notre-Seigneur, mais encore nier cons- siècles suivants on n'en a point reconnu d'autre: tammenl qu'on pût consacrer d'une autre sorte, témoin Hildebert, que j'ai cité: témoins Hugues et nous dire, d'un commun accord , « que nulle de Saint-Victor et saint Bernard, que nos advert ville , nulle langue, nulle partie de l'Eglise » saires nous abandonnent : témoins tous les n'a jamais ni consacré ni pu consacrer sans ces scolastiques, parmi lesquels on n'en trouvera puissantes paroles. Secondement, nous avons pas un seul qui ait mis la consécration en tu qu'il s'ensuit de là que cesauteurs entendaient autre chose que dans la parole. C'est pourquoi l'Ordre romain comme nous, el qu'Alcuin, qui on a toujours conservé dans les Eglises le Sacraest le premier où nous le trouvons rapporté, re- menlaire de saint Grégoire, où il n'est parlé jette le sens que les ministres lui donnent. que du corps, au vendredi saint, sans y l'aire Troisièmement, nous atons vu que Raban, le nulle mention de cette sanctification par le plus savant homme de ce temps, a dit positive- mélange, dont on abuse. Elle ne se trouve ment que te consécration ne se faisait en aucune pas non plus dans l'Office du vendredi saint, sorte le vendredi saint ; d'où il s'ensuit qu'il comme il est rapporté par l'ancien Coutumicr était donc bien éloigné d'y reconnaître la consé- de Cluny l , qui a plus de six cents ans d'anticration par le mélange. Quatrièmement , Ama- qtrité, ni par celui des Chartreux, qui n'est larius dit la même chose, et non content d'avoir guère moins ancien ; ni par celui de Citcaux ou mis, avec kOUS les autres, la consécration par la de saint Bernard; ni enfin par Jean II, archeparole, comme nous l'avons démontré par un vèque de Rouen, communément nommé Jean texte exprès, nous avons encore tait voir qu'il a d'Avranches2, à cause qu'étant évèque de cette nié que l'on consacrât le vendredi saint '.En effet, ville, il dédia son livre des Offices ecclésiastiques nous avons vu en cinquième lieu , que le même àMaurille, son archevêque, dont il fullc succes- Amalarius met entre les marques de deuil que scur. 11 florissait dans le XI' siècle. Enfin tous l'Eglise fait paraître au jour de la Passion , les auteurs ecclésiastiques dont nous avons les « qu'elle réserve du jeudi saint le pain céleste , ouvrages, à la réserve du seul Microloguc, auteur « c'est-à-dire le corps du Seigneur, et qu'elle de ce même XI'' siècle, que j'abandonne à mon « ne le fait pas le vendredi saint 2. » Or est-il tour à nos adversaires, persistent unanimement que , par la même raison, elle ne devait pas h établir la consécration dans la seule prononnon plus faire le sang, dont la consécration dation des paroles mystiques ; et le Microloguc n'est pas moins célèbre que celle du corps, lui-même, qui, déçu par l'équivoque de l'Ordre J'ajoute que, pour confirmer cette pensée, le romain, a mis la consécration en partie dans le même auteur, expliquant comment on prend, mélange, n'a osés'en tenir àectte formule muette; le vendredi saint, la nourriture céleste, dit qu'à mais y voulant joindre quelque parole, il a dit ce jour solennel, « le peuple qu'on y doit que « l'Ordre romain ordonnait de consacrer, le « nourrira pour son soutien le corps du Sei- « vendredi saint, avec l'Oraison dominicale elle « gneur3, » sans parler du sang: ce que cet « mélange du corps du Seigneur3: » où il imauteur ptfusse si loin, qu'il raconte même parmi pose manifestement à l'Ordre romain, qu'il ne les tristesses, si l'on peut parler de la sorte , du parle en aucune sorte de l'Oraison dominicale, jour de la Passion, qu'on s'y abstient de la comme servant à la sanctification du vin. Et communion du sacré calice, en mémoire de ces nous verrons qu'en mettant la consécration dans paroles de Notre-Seigneur : « Je ne boirai plus l'Oraison dominicale, il montre une parfaite « de ce fruit de la vigne 4. » Tant s'en faut donc ignorance de la tradition. Maintenant je laisse h qu'il ait cru qu'on le consacrât en ce jour, pour penser à nos adversaires si un auteur de cette le donner au peuple fidèle, qu'au contraire il a qualité suffit seul pour rompre la chaîne d'une enseigné qu'il s'en fallait abstenir par une raison tradition qui, commencée avec l'Eglise, et conspéciale. J'ajoute le témoignage de l'ancien tinuée, de leur aveu, neuf cents ans durant, sans Sacramcntaire de Corbie , qui a plus de huit qu'on puisse pendant tant de siècles alléguer un cents ans, lequel, dans l'Office du vendredi seul témoignage au contraire, est enfin venue jussaint, ne parle que du corps, et où il est exprès- qu'à nous et y subsiste encore dans toute sa force.

' Amal. ,\ib. !, c. 15. — J Lib. i, c. 12, col. 330. — 3 Lib. iv, c. 20. iCon$uPt. Clm.. 1. 1, c. 12; De Parasc, t.iv,Spic, p. 58.— 'Joan.

— ' Lib. i, c. 10. Abrinc, UoiLuui. arc, p. 43, 47. — * Microl., Uteccles. observ., c. 19.

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