CHAPITRE XLIV
Amalarius et l'abbé Rupert n'autorisent pas la consécration par le mélange.
Mais enfin, dira-l-on, M. de la Roque prétend avoir pour lui Amalarius au IXe siècle, et l'abbé Rupert au XIIe. Quand cela serait, deux auteurs d'un si bas âge, qui n'auraient pour eux que le Micrologue, que peuvent-ils dans l'Eglise, contre tous les autres? Mais encore M. de la Roque se flatte en vain de leur témoignage.
Pour ce qui est d' Amalarius, voici les paroles que produit M. de la Roque t : « J'ai trouvé écrit dans ce livre (c'est le livre de l'Ordre romain dont il parle), que deux prêtres, après la salutation de la croix, doivent aller chercher le torps de Notre-Seigneur qu'on avait réservé du |our précédent, et le calice avec du vin non consacré, afin qu'on le consacre et qu'on en communie le peuple. » Il faut avouer de bonne foi qu' Amalarius, comme quelques autres, déçu par le terme ambigu de sanctifier, ne l'a pas entendu comme Alcuin et les autres savants auteurs du temps, et qu'il a cru que l'intention de ce livre était que l'on consacrât par le mélange. Mais la question serait de savoir si, en effet, il a cru cette autorité décisive. Or, manifestement cela n'est pas, puisqu'il dit dans ce même lieu, comme nous l'avons déjà vu, que ceux qui suivent ce livre « n'observent pas la tradition de l'Eglise,» ni la pratique du Pape même ; puisqu'il a marqué, dans ce même lieu, qu'il y a une raison spéciale de ne pas recevoir le sang ; puisque, suivant la même règle, il ne donne que le corps seul pour toute nourriture aux fidèles qui jeûnent le vendredi saint; et qu'enfin, en expliquant son sentiment propre sur la consécration, il l'a établie, comme les autres, dans la prononciation des paroles sacramentales.
La doctrine de l'abbé Rupert n'est pas moins claire dans le second livre de l'Office divin. Là, en expliquant le canon, quand il en vient à l'endroit où l'on récite l'institution de l'Eucharislie et les paroles de Notre-Seigneur, il remarque qu'on vient alors « au sommet du souverain « sacrement et au véritable esprit du saint sa- « crifice; » de sorte que « la langue devient « inutile, et qu'on ne trouve plus de paroles pour « s'expliquer 2 : » nous montrant que c'est alors que se fait cette opération ineffable, par laquelle l'Eucharistie est consacrée. Ce qu'il confirme en disant « que Jésus-Christ le souverain « pontife, prêt à retourner au ciel, sacrifie « d'une manière admirable selon son ordre, »
1 La Roq., p. 213; Armai., 1. m, c. 15. — 3 Amal., 1. n. De div. hffic.
selon l'ordre de Melchisédech, et « selon le rit <t du sacrifice céleste. » Là, pour montrer comment se fait la consécration, il rapporte les paroles de notre canon, et nous montre que Jésus- Christ sacrifie, « en prenant du pain, » poursuit-il, « en « ses saintes et vénérables mains ; » in sanctas et venerabiles manus suas, comme porte notre canon; « et disant : Ceci est mon corps : et prête riant ce glorieux calice de vin; » hunc pr^eclarum calicem, comme porte le même canon ; « et « disant : Ceci est mon sang. » C'est donc en cela qu'il met le sacrifice de Jésus-Christ et le nôtre, sa consécration et la nôtre, et la consommation du saint mystère.
Mais voyons s'il prendra un autre principe, quand il s'agira d'expliquer l'Office du vendredi saint. Il dit qu'à ce jour la joie nous est ôtée ; parce « qu'encore que nous devions nous réjouir de la bonté de Dieu qui livre son Fils, et de la charité du Fils, qui se livre lui-même, nous devons aussi nous affliger de ce que nous avons causé tant de tourments et la mort à un Maître si grand et si bon \. » C'est pour cela qu'il dit qu'on nous a ôté la joyeuse célébritéde la Messe, et qu'on ne nous permet pas de nous réjouir, pendant que les Juifs seuls étaient en joie. En poursuivant, il enseigne « que nous devons dif- « férer nos joies jusqu'au troisième jour où « Jésus-Christ ressuscita2. » « Mais, » continuet-il, « en ce jour de la passion de Notre-Seigneur, prenons part à ses souffrances, afin d'avoir part à sa gloire : ne sacrifions point, parce qu'on nous arrache celui qui est notre victime : que ses amis ne le sacrifient pas, pendant que ses ennemis le tuent. » On ne sacrifie donc pas, c'est-à-dire, comme il l'a lui-même expliqué, on ne consacre point en cejour. Car quece soitla seule consécration, et non pas la communion, dont nous devions être privés en ce saint jour, il le déclare dans la suite par ces paroles 3 : « Aujourd'hui, au vendredi saint, à ce sixième jour de la semaine, on ne fait point le corps de Notre-Seigneur, mais on réserve de la veille ce que nous devons prendre le lendemain; » et encore : « Aujourd'hui donc que Jésus-Christ, notre hostie salutaire, est tué par ses ennemis, c'est avec beaucoup de raison qu'on ensevelit en quelque manière parmi nous l'honneur du sacrifice ; » c'est-à-dire, comme on a vu, qu'on n'y fait point de consécration ; et « parce qu'on ne trouve plus parmi nous la manne céleste, on réserve du jeudi ce que nous devons prendre en ce jour. « D'où il s'ensiût, pour deux raisons, qu'on n'y prend pas le sang de Notre-Seigneur : la première, parce qu'on ne le réserve pas, et qu'on ne prend, comme on voit,
1 Amal, De div. Off., 1. vi, c. 2. — î Ibid.. c. 3. —3 Ibid., c. 22
que ce qu'on réserve : la second»', parce qu'on corps de Notre-Seigneur, demeure toujours du
ne te consacre pas de nouveau, puisqu'à ce jour, vin, et ne puisse devenir le sang parce mélange,
comme il vient de le dire, la consécration est in- c'est avec beaucoup de raison que l'Ordre romain
terdite. nousaverlit de la sanctification qu'il a contractée.
C'est pourquoi, en continuant l'explication de Car si les fidèles prennent avec respect le pain L'Office, il l'ait mention des deux piètres, « qui que l'Eglise leur bénit en signe de communion apportent à l'autel le corps du Seigneur qu'on et en mémoire de l'Eucharistie, si les linges et axait réservé de la veille1. Après, » poursuit-il, les vaisseaux qui servent à ce saint mystère ont « on couvre le calice où est le corps, pour mon- de tout temps été réputés saints et sacrés; si nous trer qu'il a été enseveli; les deux prêtres qui apprenons de saint Ambroise ' « que le calice portent le corps à l'autel représentent le juste qui a reçu dans son or brillant le sang de Jésus- Joseph d'Arimathie et Nicodème qui demandèrent Christ, en reçoit aussi en même temps une imle corps de Jésus pour l'ensevelir.» Et après pression de la vertu par laquelle nous avons été avoir tant parlé du corps, il ajoute incontinent rachetés : » ne deit-on pas croire que le vin, où après, et sans dire rien davantage : c Nous com- le corps de Jésus-Christ est mêlé, devient par mimions en silence;» nous montrant que la cette union quelque chose de saint? Aussi l'a-tconnnunion se faisait avec le corps seul, lequel on toujours reçu avec révérence, encore que aussi on a consacré et réservé seul de la veille. n'étant pas consacré par les paroles célestes, on
Quand donc aussitôt après tout ce discours ne l'ait pas cru la matière de ta communion. qu'il l'ait du corps, et sans rien mettre entre deux, Il n'en est pas de la même sorte du vin conil ajoute ce que nous objecte M. de ta Roque 2 : sacré qu'on môle dans d'autre vin qui ne l'est « Ce sang que nous prenons crie à Dieu de notre pas, selon qu'il est remarqué dans un exembouche comme il est écrit: LE SANG deton frère plaire de l'Ordre romain 2. Car alors, à la ma. Abel crie a moi de la terre : car nous, c'est-à- nière des liqueurs qu'on mêle ensemble , le vin dire l'Eglise, nous sommes cette terre qui ouvre consacré, qui ne perd rien de ses qualités ordila bouche et qui boit fidèlement le sang d'Abel, naires. se répand et se mêle si parfaitement dans c'est-à-dire le sang de Jésus-Christ, que Caïn, le vm commun, qu'on peut dire avec une certic'est-à-dire le peuple juif, a cruellement ré- tude morale que, pour petite que fut la goutte pandu : « c'est encore ici visiblement un de ces de vin qu'on prendrait, il s'y trouverait iulaillicxeinplesdonlnousavonsdéjà vu unsi grand nom- blement quelque partie de vin consacré , c'estbre, où l'on dit qu'on reçoit le sang, encore qu'on à-dire le sang du Sauveur tout entier. Ainsi nereçoivelesacrementquesousrespèce du corps, toute cette masse deviendrait la matière delà à cause que leur substance, comme leur grâce et communion. C'est pourquoi on ne doit pas s'éleur vertu, sont inséparables. tonner qu'on lise dans cet exemplaire de l'Ordre
Et visiblement il n'est pas possible de l'enten- romain: Que le vin non consacré, mais mêlé
dre d'une autre sorte, puisqu'il est certain par avec le sang de Notre-Seigneur, est sanctifié en
toute la suite qu'on ne réservait pas le sang de la toutes manières : Svnctificatir per om.ne.vi
veille, et qu'on ne le consacrait pas ie jour où le modim. » Et il ne fruit pas s'imaginer que cette
sacrifice et la consécration ne se faisaient pas. De parole : est sanctifie en toutes manières, soit mise
dire qu'il veuille parler de la consécration solen- ici inutilement. Car on ne dit pas la même chose
nclle, comme s'il y en avait de deux sortes, c'est au vendredi saint, où le solide est mêlé avec le
se moquer, et lui faire dire ce qu'il ne dit pas» liquide; et on y dit simplement que le vin est
ni en ce lieu, ni en aucun autre : et au contraire» sanctifié par te pain qui l'est. Mais lorsque , dans
tournant tout d'un coup au sang, après avoir, l'union du vin consacré avec celui qui ne l'est
durant deux chapitres et dans toute la suite du pas, il se fait un parfait mélange, et des deux
discours, parlé du corps seul, c'est une preuve liqueurs une même masse, toute cette masse est
certaine que ce n'est aussi que dans le corps sanctifiée en toutes manières ; c'est-à-dire non-
ou'il a trouvé ce sang, qui crie de nos bouches, seulement par cette sainteté extérieure et inté-
PH4PITRF XIV rieure que l'attouchement du corps communi-
„ ' . que au vin , mais encore à cause que, par ce
La coutume de mêler le sang de Notre Seigneur avec du vin n a JLxi- ~ „ eu. u~ u 1 • • „.„„t
jamais été approuvée. - Dans les églises où Ton commu- mélange parfait, chaque goutte de vin qui n est
niait le Vendredi Saint sous les deux espèces, elles étaient pas consacrée entraîne avec elle quelques gout-
toutes deux réservées de la veille. tes de vin qui l'est, dont la moindre est suffisante
Au reste, quoique le vin dans lequel on met le pour commumier au sang de Notre-Seigneur :
• Ibid., c. 21, col. 967. — : Iiid., c. 23, col. 967, La Roq., i« ' Lib. II, Ofie., c. 23, n. 133. — ■ Ord. Rom., tom x, BM. PP.,
Rép., p. 209. col. 21 ; La Roq., p. 226.
en sorte que toute la masse, sanctifiée en toutes le peuple ; « c'est-à-dire qu'il lui donne le sang manières, devient aussi la matière de la commu- précieux. On ne voit dans ces paroles de l'Ordre nion. Et quand M. de la Roque en a conclu la romain qu'une division et subdivision du sang consécration par l'attouchement, il n'a pas songé contenu dans le calice, dans de plus petits vaisà la nature des liqueurs,, ni à cette mulliplica- seaux, pour en faire la distribution au peuple, tion qu'on appelle par amplialion , qui va, Or, l'Ordre qu'on nous objecte ne fait que récomme le savent les physiciens, à des divisions péter la même chose; si ce n'est que sans rapincroyables. porter aucun nouveau fait, et sans dire qu'on Quoique la chose soit ainsi, et que manifeste- prenne du vin non consacré, mais après avoir ment il n'y ait rien à conclure contre nous de seulement récité que « l'archidiacre verse un peu cet endroit de l'Ordre romain, la bonne foi ne « de sang dans le grand calice, » ou coupe « que me permet pas d'avouer que la manière qu'on y « tient l'acolyte, afin qu'on en communie le remarque de donner le sang de Notre-Seigneur, « peuple, il ajoute cette raison : « parce que le soit autorisée dans l'Eglise romaine. Il a été dé- « vin non consacré est sanctifié en toutes manièmontré que l'Ordre romain n'est pas toujours « res quand il est mêlé au sang: » ce qui est l'ordre pratiqué à Rome ; mais très-souvent manifestement, non un fait du cérémonial, mais l'Ordre mêlé de gloses, ou approprié à d'autres une réflexion du copiste, qui a cru qu'il y avait Eglises particulières. De là nous avons conclu déjà du vin dans le calice où l'on versait du sang. que la date de ce qu'on y lit ne se peut prendre Mais on ne voit ni ce fait ni cette réflexion que de celle du volume où on le trouve , ou des dans les autres ordres, ni dans les Sacramenauteursquile citent, ou en tout cas du rapport taires de saint Grégoire; c'est-à-dire, ni dans avec d'autres actes d'une antiquité certaine. Or, celui de saint Menard, ni dans celui du Vatican, l'endroit où il s'agit à présent de l'Ordre romain ni dans aucun autre. Et enfin le premier auteur ne se trouve dans aucun ancien auteur, ni dans certain où je trouve cette coutume de mêler le Amalarius, ni dans Alcuin, ni même dans le sang du Sauveur avec le vin i, est Durand, évê- Micrologue, ni dans Hugues de Saint-Victor , que de Mende, auteur du XIVe siècle, qui encore ni enfin dans aucun auteur connu. Personne ne l'a remarquée comme étant non de l'Eglise uninous a dit de quelle antiquitéen sont les manus- verselle , mais seulement « de quelques lieux 2 ;» crits, ni même où ils ont été trouvés *. On ne sans dire quels sont ces lieux, ni si cette coutume sait donc pas en quel temps, ni par où, ni en est autorisée. Mais clairement il rejette dans le quelle Eglise cette glose aura été mise dans l'Or- même endroit l'opinion de ceux « qui croient que dre romain. De quatre exemplaires de cet le vin est changé au sang du Sauveur parce mé- Ordre, où la Messe estreprésentée uniformément, lange s » ; ce qu'il montre entièrement imposil n'y a que le dernier où cette glose se trouve 2; sible en d'autres endroits par des raisons maniée c'est, en effet, manifestement une glose d'un festes *. Et certainement, sans aller plus loin, si autre ordre plus simple comme plus ancien, où l'on eût cru que le vin eût pu être changé au sang il est dit seulement « que l'archidiacre ayant par le contact, c'eût été la dernière des absurversé un peu du calice où le Pape a communié, dites, comme le remarque le même auteur, d'en dans la coupe que l'acolyte tient entre ses mains, prendre par ablution, comme on le fait par es évoques viennent au siège du Pape, pour toute l'Eglise ; puisque ce vin de l'ablution, loin communier de sa main, et les prêtres après eux, d'emporter, comme on en a le dessein, ce qui selon leur rang; après quoi le premier évoque aurait pu rester du sacrement dans le calice eu prend le calice de la main de l'archidiacre pour dans la bouche, n'eût fait que le consacrer de confirmer,» c'est-à-dire pour communier avec le nouveau jusqu'à l'infini. Maisjen'ai pas besoin sang, « les ordres suivants j usqu'au primicier.» de rapporter toutes les raisons de Durand, après Ensuite l'archidiacre prend le calice de la main qu'on a vu si clairement que jamais la tradition de cet évèque, et en verse dans la coupe dont de l'Eglise n'a connu de consécration que parles nous venons de parler, qui est celle que l'acolyte paroles sacramentales.
tenait; et il rend le calice au scus-diacre, qui lui II résulte , de ces raisons, qu'il n'y a aucune
donne un petit vaisseau avec lequel il confirme coutume approuvée de donner le sang de Notre-
. w v.„ ., , Seigneur, par le moyen de ce mélange avec de
1 Dom Mabillon nous a indique le heu et la date des manuscrits dontil s'estservi pjur former son recueil des ordres romains. TIu- ' Il est fait mention de cet usage dans les deux premiers des ordres
sieurs de ceux qu'il a consultés ont environ huit cents ans d'anti- romains, comme dom Mabillon le montre dans son Commentaire, où
quité ; et sur l'article dont il sagit ici, il observe qu'il n'a trouvé il rapporte des extraits de plusieurs sacramentaires beaucoup plus
aucun exemplaire qui puisse faire distinguer si la glose de la san- anciens que Durand, qui attestent cette pratique. Voy. D. Mabill,,
ctificat lin du vin par le sang a été insérée après coup dans )e troj. Comment in Ord. Rom., p. 57, 68 et 6eq. (Edil. de Dé/oris.) — »
sième des Ordres romains.— Voy. Mutai liai. t. il, p. 62. {Edil. de Dur. Mim., 1. iv, c. 42, n. 1. — ' Ibid., n. 8. — * Lib. VI, c. 76,
Déforii.)—*Tom. x, DM. PP, col. 1, 7, 10, 17, La Poq. ,p.l7ô. n. 11, 12.
simple fin ; et qu'an contraire la coutume était très-fausse conjecture ; et enfin que dans tous
de distribuer seulement, pour la communion, les siècles elle ne se trouve suivie en Occident
li' \in qui était dans le calice au temps de la que d'un seul auteur, et d'aucun en Orient (pie
consécration. Car il [tarait qu'on avait BOin, au- depuis le schisme. Voilà ce qu'on nous donnait,
tant qu'on pouvait, d'en mettre, comme des avec une incroyable confiance, pour la doctrine
hosties, une quantité suffisante ; et on ne lit pas des anciens Grecs et Latins, et pour celle des
que jamais il en restât, comme on le lit si sou- Chrétiens indéfiniment de l'Eglise orientale et
vt'nt du pain consacré. Une s'il manquait quel- occidentale. quelois, il n'y a nulle difficulté que ceux pour
qui il n'en restait [dus, ne se dussent contenter CHAPITRE XLVL
du corps, de la suffisance duquel il y avait « AbwHMéirtexeèi de Ifrnonjmepcmr trouver la consécration
COinme 011 a VU, tant d'exemples, et publiCS Ct d" vin.luns roili.edu Vendredi Saint.
particnlierségalement connus dans toute l'Eglise. Ne nous lassons pas de démêler les chicanes
11 ne reste plus qu'une objection de M. de la de nos adversaires, quelque ennuyeux que soit
Roque ; mais elle ne nous fera pas beaucoup île ce travail. Ils nous donneront occasion d'expli-
peiue. C'est qu'il montre qu'en quelques en- quer nos saints mystères, et d'en inspirer le res-
droits, même en France, et selon quelques sa- pect à ceux à qui Dieu ouvrira le cœur pour les
cramentaires, on communiait sous fis deux es- entendre. Outreles objections qui sont communes
pècesle vendredi saint. C'est ce que je n'ai pas } l'anonyme avec M. de la Roque, il en a de
nié. Afin que la communion paraisse libre sous particulières. Nous avons vu qu'il a prétendu que
une espèce, qui est tout ce que je prétends, il les Grecs réservaient autrefois les deux espèces
suffit que je la trouve bien autorisée à la vue de poiir l'office des présanctifiés, et il a été convaincu
tout l'univers dans la plus grande partie de l'E- du contraire par les mêmes auteurs qu'il a pro-
glisc gallicane; et que cette coutume l'ayant duits. Comme il a eu peu de confiance en cette
emporté dans tout l'Occident, elle soit venue preuve, et qu'il n'y avait aucune apparence à
jusqu'à nous sans être blâmée ni suspecte : [ter- dire qu'on eût jamais réservé le vin, il a vu qu'il
sonne ne pouvant croire qu'on ait choisi le ven. en fallait venir à dire qu'on le consacrait sans
dredi saint et le jour de la Passion de Nette- parole, et que la consécration n'en demandait
Seigneur pour en profaner le mémorial sacré , pas; ou bien qu'on le consacrai! par le mélange,
ni qu'on se soit préparée la communion pascale en vertu de la parole prononcée dans les jours
par un sacrilège. précédents; ou bien que le jour même, on le
Et je me trouve si peu incommodé de quel- consacrait par les prières qu'on disait dans cet
ques exemples qu'on pourrait trouver de coin- Office, et que, pour consacrer l'Eucharistie, toute
inunion sous les deux espèces, le vendredi saint, prière indéfiniment, et même l'Oraison domi-
que je veux bien alléguer ici avec respect un nicale, était suffisante. Enfin il a osé avancer
ancien et vénérable sacramentaire de l'Eglise tant de choses en cette matière, qu'il peut servir
romaine, sans néanmoins pouvoir garantir, pour d'exemple aux protestants de ce que leurs ccri-
les raisons que j'ai dites, à l'usage de quelle vains sont capables d'entreprendre pour les
Eglise il a été fait. J'y ai donc remarqué ces éblouir ou pour les lasser. En effet, si, fatigués
mots dans l'office du vendredi saint : l « Après par tant de questions qu'on remue pour leur
ces prières achevées,les diacres marchent dans embrouiller les matières, ils aiment mieux aban-
la sacristie, et viennent avec le corps et le sang donner tout etdemeuier comme ils sont, que de
de Notre-Seigneur, qui est resté du jour précé- chercher davantage, leur salut est désespéré ;
dent, ct ils le mettent sur l'autel ; et l'officiant mais si, au contraire, ils veulent entendre la vé-
vient à l'autel, adorant ct baisant la croix, il dit: rite, et que pendant que nous tâchons de leur
Oremus, pr.cceptis s.yllt.vriuus momti, etc. Ce en faciliter la recherche, ils ne se lassent point
qui étant achevé, tout le monde adore la croix de nous suivre, la lumière leur paraîtra bientôt.
et communie. » Je vois donc ici le corps et le C'est ce qu'on va voir, en examinant chacune
sang, mais je le vois réservé de la veille et porté des propositions de cet auteur. Commençons par
de la sacristie, pour montrer qu'on ne songeait la plus hardie ; la voici : « A n'examiner que
pas à cette consécration par le simple mélange, l'Ecriture, je dis hardiment qu'il ne faut point de
que nos ministres allèguent ici comme un dé- paroles pour faire un sacrement ; c'est-à-dire
noûment universel ; encore que, de leur aveu, qu'il n'y a aucune nécessité de prononcer tels
il ne s'en trouve aucun vestige, neuf cents ans et tels formulaires de prières ou de discours, en
durant ; qu'on n'en trouve au IXe siècle qu'une faisant un sacrement !».
» Cod. S. R. E. Thomas, 1. 1, c. 41, p. 7C. ' Anonyme, p. 2ûà.
Que veut-il dire? Quoi ! que tous les chrétiens cela qu'il ne voit pas que la prière, faite sur le
ont tort d'attacher la sainteté du baptême à une pain ou sur le vin y soit nécessaire,
formule fixe, ou peut-être qu'ils ont raison, mais S'il n'a pas encore compris à ma voix sa pro-
que cette raison n'est point fondée sur l'autorité digieuse témérité, qu'il écoule M. de la Roque,
de l'Ecriture? Car c'est ce qu'il insinue dans ces qui, après avoir établi, dans son Histoire de l'Eu-
mots par où il commence : A n'examiner que charistie, la consécration avec la parole, par le
l'Ecriture. Il serait bon que ces gens hardis di- témoignage unanime des Grecs et des Latins,
sent franchement leurs pensées, et que nous nous avertit gravement, avec Vincent de Lérins,
vissions une bonne fois qu'à n'examiner que « qu'il faut suivre le consentement des grands
l'Ecriture, ils ne savent comment établir une docteurs qui sont d'accord entre eux, et qu'il
chose aussi nécessaire à la religion, que la forme n'est pas permis de se séparer de l'autorité d'un
du baptême. Mais peut-être qu'il se veut restrein- sentiment communément, publiquement et gé-
dre à l'Eucharistie, et qu'il prétend que c'est à néralement reçu '. »
ce sacrement que la parole n'est pas nécessaire. Il est vrai que l'anonyme lui pourra répondre Il ne fallait donc pas être si hardi, ni prononcer qu'il s'en est séparé lui-même, lorsque, malgré indéfiniment que la parole n'est pas nécessaire à ce consentement si universel durant mille ans, un sacrement. Mais pourquoi l'Eucharistie n'au- il se voit forcé avec tous les autres, et avec l'ara-t-elle pas ses paroles comme le baptême? Dans nonyme même, d'élablir une consécration excette nouvelle supposition de l'anonyme, que traordinaire et une formule muette, dont jamais devient l'analogie de la foi, dont ces messieurs on n'avait entendu parler, et encore de l'établir parlent tant, et le rapport des mystères? Et pour dans cette partie de l'Eucharistie où la parole est laisser maintenant à part les autres preuves, que le plus expressément requise par saint Paul ; veut dire cette parole de saint Paul : Le calice de c'est-à-dire dans le calice, dont cet x\pôtre a dit bénédiction que nous bénissons l ? L'anonyme ne avec tant de force : Le calice de bénédiction que s'en embarrasse pas. « Je ne vois pas, » dit-il 2, nous bénissons.
« que cette bénédiction se doive nécessairement Mais l'anonyme a trouvé un nouveau moyen expliquer d'une prière faite sur le pain. » Non, de se tirer de ce mauvais pas. Il suppose que sans doute, puisque l'Apôtre parle du calice, ceux qui ont cru la consécration parles paroles Mais, au fond, les Chrétiens grecs et latins qui, de Jésus-Christ même, et tout ensemble sans dès l'origine du christianisme, ont cru que le parole 2, par le seul mélange, pouvaient croire pain comme le vin devait être consacré par la « que cette nouvelle sanctification était de même parole, ou, si l'anonyme l'aime mieux ainsi, par ordre que la première ; parce que c'était toujours la prière, se sont-ils trompés? Car enfin, le fait en vertu delà première consécration qu'elle était est constant de son aveu. Pour les Grecs, « il est opérée; qu'ainsi, la première étant faite par la constant, » dit-il 3, « qu'ils font tous consister la force des paroles de Jésus-Christ, prononcées sur consécration dans les prières qui suivent et qui le pain qu'on mêlait au vin non consacré, la derprécèdent les paroles de l'institution. » A la nièreétait aussi faite par ces mêmes paroles, puisbonne heure : il faut donc des prières, et, pour qu'elle n'était rien qu'une suite delà première.» le dire en passant, des prières où les paroles de De quel embarras de paroles est-on obligé de l'institution soient insérées. Ce fait est constant, se charger, quand on veut embarrasser une chose et l'anonyme l'avoue maintenant, comme a fait claire? L'anonyme veut dire, en un mot, que, tout à l'heure M. de la Roque. Voilà pour l'E- dans cette supposition, le vin serait consacré par glise grecque : et pour l'Eglise romaine, « Je celte parole : Ceci est mon corps. Mais s'il avait soutiens,» poursuit l'anonyme, «que l'Eglise ainsi parlé tout court, l'absurdité manifeste de la romaine elle-même a cru, pendant plus de mille supposition aurait d'abord frappé lous les esprits. ans, que la consécration se faisait par la Car où veut-il qu'on allât rêver que le vin est prière. » changé en sang, en disant : Ceci est mon corps ?
Ne parlons pas des paroles de l'institution. Je Comme le corps avait sa parole, le sang n'avait-il
ne crois pas que l'anonyme ose nier qu'elles ne pas la sienne? et pourquoi l'une eût-elle paruplus
se trouvent dans la liturgie romaine, et dans tout nécessaire que l'autre? Que sert d'avoir de l'esprit,
coque nous avons de liturgies latines; mais quand on l'emploie à inventer de tels prodiges?
contentons-nous de prendre ce qu'il nous donne. Le malheureux anonyme, poussé « pannes
Un homme qui reconnaît le consentement de « puérilités et mes chicanes d'écolier, et de petit
l'Eglise universelle, et des Romains comme des « écolier 3 » (car c'est ainsi qu'il me traite dans
Grecs, à consacrer par la prière, ose dire après sa colère), ne trouve plus de ressource que de
» I Gv.., X, 16. — 2 Anonyme, p. 25S. —'Pag. 202. ' Pag. «3. -»" Pag. 251. — » Anonyme, p. 248, 251.
dire enfin que dans l'office des présanctifiés,
Comme dans celui du vendredi saint, on consacrait par la parole, puisqu'on y disait plusieurs prières, et entre autres le Pater tlOtter, avec lequel les apôtres, au dire de saint Grégoire,
ont consacré '. Là-dessus il nous cite Valafridus
Strabo, auteur du l.Y siècle, et il croit sYlre échappé par ce moyen. Mais son erreur est visible, et il ne faut plus, pour la découvrir, qu'un moment de patience.