Mnrc, IX
QUATRIEME SEMAINE
lions affamés : d'un Jean-Bapliste prêchant la pénitence sous la haire et sous le cilice : d'un Saul abattu par la puissante parole de Jésus qu'il persécutait; et de toutes les autres belles images des prophètes et des apôtres. Votre mémoire et votre imagination consacrées comme un temple saint par ces pieuses images , ne vous rapporteront rien qui ne soit digne de Dieu.
Prenez garde seulement de ne laisser jamais votre imagination s'échauffer trop , parce qu'excessivement échauffée et agitée, elle se consume elle-même par son propre feu , et offusque les pures lumières de l'intelligence, qui sont celles qu'il faut faire luire dans notre esprit; et à qui l'imagination doit seulement préparer un trône, comme elle fit au saint prophète Ezéchiel, et aux autres saints prophètes ses compagnons, inspirés du même esprit,
IXe ÉLÉVATION.
L'empire de Dieu exprimé dans celui de l'âme sur le corps.
On passe toute sa vie dans des miracles continuels qu'on ne remarque même pas. J'ai un corps, et sans connaître aucun des organes de ses mouvements, je le tourne, je le remue, je le transporte où je veux, seulement parce que je le veux. Je voudrais remuer devant moi une paille, elle ne branle, ni ne s'ébranle en aucune sorte : je veux remuer ma main , mon bras, ma tète, les autres parties plus pesantes, qu'à peine pourrais-je porter si elles étaient détachées, toute la masse du corps ^ les mouvements que je commande se font comme par eux-mêmes, sans que je connaisse aucun des ressorts de cette admirable machine : je sais seulement que je veux me remuer de cette façon ou d'une autre, tout suit naturellement : j'articule cent et cent paroles entendues ou non entendues, et je fais autant de mouvements connus et inconnus des lèvres, de la langue, du gosier, de la poitrine, de la tête : je lève, je baisse , je tourne, je roule les yeux : j'en dilate, j'en rétrécis la prunelle, selon que je veux regarder de près ou de loin : et sans même que je connaisse ce mouvement, il se fait, dès que je veux regarder ou négligemment, et comme superficiellement, ou bien déterminément, attentivement, ou fixement quelque objet.
Qui a donné cet empire à ma volonté : et comment puis-je mouvoir également, ce que je connais, et ce que je ne connais pas? Je respire sans y penser, et en dormant : et quand je veux, ou je suspends, ou je hâte la respiration, qui naturellement va toute seule : elle va aussi à ma volonté; et encore que je ne connaisse ni la dilatation ni le resserrement des poumons, ni même si j'en ai, je les ouvre, je les resserre, j'attire, je repousse l'air avec une égale facilité. Pour parler d'un ton plus aigu, ou plus gros, ou plus haut, ou plus bas, je dilate encore ou je resserre une autre partie dans le gosier, qu'on appelle trachée artère, quoique je ne sache pas même si j'en ai une : il suffit que je veuille parler ou plus haut ou plus bas, afin que tout se fasse commode soi-même : en un moment, je fais articulément et distinctement mille mouvements , dont je n'ai nulle connaissance distincte, ni môme confuse le plus souvent : puisque je ne sais pas si je les
fais, ou s'il les faut faire. Mais, ô Dieu! vous le savez; et nul autre que vous ne sait ce que vous savez seul : et tout cela est l'effet du secret concert que vous avez mis entre nos volontés et les mouvements de nos corps : et vous avez établi ce concert inviolable, quand vous avez mis l'âme dans le corps pour le régir.
Elle y est donc, non point comme dans un vaisseau qui la contient, ni comme dans une maison où elle loge, ni comme dans un lieu qu'elle occupe : elle y est par son empire, par sa présidence, pour ainsi parler, par son action. Ainsi vous êtes en nous, et vous ne pouvez en être loin, puisque c'est par vous que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous sommes*. Et vous êtes de la même sorte dans tout l'univers : au-dessus en le dominant; au dedans en le remuant , et faisant concourir en un toutes ses parties; au-dessous, en le portant, comme dit Moïse , avec vos bras éternels. Il n'y a point de Dieu comme Dieu, ajoute cet homme divin : par son empire magnifique les vents vont deçà et delà , et les nuées courent dans le cieP. Il dit aux astres : Marchez; il dit à l'abîme et à la baleine : Rendez ce corps englouti; il dit aux flots : Apaisez-vous; il dit aux vents : Soufflez, et mettez-moi en pièces ces gros mâts; et tout suit à sa parole. Tout dépend naturellement d'une volonté : les corps et leurs mouvements dépendent naturellement d'un esprit et d'une intelligence toute-puissante : Dieu peut donner à la volonté, qu'il fait à l'image de la sienne, tel empire qu'il lui plaît; et par là nous donner l'idée de sa volonté , qui meut tout et fait tout.
Rendons-lui l'empire qu'il nous donne : et au lieu de faire servir nos membres à Viniquité, puisque c'est Dieu qui nous les soumet, faisons-les servir, comme dit saint Paul', à la justice.
Xe ÉLÉVATION,
Autre admirable singularité de la création de l'homme : Dieu le forme de sa propre main et de ses doigts.
« Que la terre produise des herbes et des plantes : que les eaux produisent les poissons et les oiseaux : que la terre produise les animaux"*. » Tous les animaux sont créés par commandement, sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la main. Mais quand il veut former le corps de l'homme, il prend luimême de la boue^ entre ses doigts, et il lui donne sa figure. Dieu n'a point de doigts ni de mains : Dieu n'a pas plus fait le corps de l'homme que celui des autres animaux : mais il nous montre seulement dans celui de l'homme, un dessein et une attention particulière. C'est parmi les animaux, le seul qui est droit, le seul tourne vers le ciel, le seul où reluit par une si belle et si singulière situation, l'inclination naturelle de la nature raisonnable aux choses hautes. C'est de là aussi qu'est venue à l'homme cette singulière beauté sur le visage, dans les yeux, dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force; d'autres plus de vitesse et plus de légèreté, et ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme; et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu sur sa face.
1. Act., XVII. 28. — 2. Dent., xxxiii. 26, 27. — 3. Ro,n , vi, li). — 4. Oen., I. 11, 20, 24. — 5. Idem, ii. 7.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Xle ELEVATION.
Ln plus excellente distinction de ht création de l'homme dans celle de son lime.
Encore uu coup Dieu a formé les autres animaux en celle sorlc : t Que la lerrc, que les eaux pro-duisenl les plantes et les animaux'; » et c'est ainsi qu'ils ont reou Tèlre et la vie. Mais Dieu, après avoir pris dans ses mains toutes-puissantes la boue dont le corps humain avait été formé, il n'est pas dit qu'il en ail lire son Ame : mais il est dit, qii'il inspira sur sa face un souffle de vie ; et que c'est ainsi qu'il en a été' fait une âme virante'. Dieu fait sortir chaque chose de ses principes : il produit de la terre les herbages et les arbres avec les animaux, qui n'ont d'autre vie qu'une vie terrestre et purement animale : mais 1 Ame de l'homme est tirée d'un autre principe, qui est Dieu. C'est ce que veut dire ce souille de vie , que Dieu tire de sa bouche pour animer l'homme. Ce qui est fait à la ressemblance de Dieu, ne sort point des choses matérielles; et celte image n'est point cachée dans ces bas éléments pour en sortir, comme fait une statue du marbre ou du bois. L'homme a deux principes : selon le corps il vient de la terre, selon l'âme il vient de Dieu seul; et c'est pourquoi, ditSalomon, pendant que le corps retourne en la terre d'où il a été tiré, l'esprit retourne à Dieu qui Va donné^. C'est ainsi qu'il vient de Dieu , non qu'il soit en Dieu en substance, et qu'il en sorte, comme quelques-uns l'ont imaginé; car ces idées sont grossières et trop corporelles; mais il est en Dieu, comme dans son seul principe, et sa seule cause; et c'est pourquoi on dit qu'il le donne. Tout le reste est tiré des éléments; car tout le reste est terrestre et corporel. Ce qu'on appelle les esprits dans les animaux, ne sont que des parcelles détachées, et une vapeur du sang : ainsi tout vient de la terre. Mais l'àme raisonnable faite à l'image de Dieu est donnée de lui, et ne peut venir que de celte divine bouche.
Hélas! hélas! L'homme qui a été mis dans un si yrand honneur, distingué des animaux par sa créalion, s'est égalé aux bêtes insensées, et leur a été fait semblable*.
CINQUIEME SEMAINE
Suite des sin(iiilarit<''s de la création de riioinme.
PREMIERE ÉLÉVATION
bieu m(t l'homme dans le paradis, d lui amène tous les animaux pour les nommer.
Apbés avoir formé l'homme, Dieu commence à lui faire sentir ce qu'il est dans le monde , par deux mémorables circonstances : l'une on lui plantant do sa propre main un jardin délicieux qu'on appelle paradis , où il avait ramassé toutes les beautés de la nature, pour servir au plaisir de l'homme , et par là relèvera Dieu qui le comblait de tant de biens; l'aulre en lui amenant tous les animaux comme à celui qui en élail le mailrc, aHn de lui faire voir
1 0««.. I. 112». 24. - 2. J,ie,n, i, 7. - :i. Rcclcs., x.i. 7. - 4. P$., XLTlli, 13, 21.
1 que non-seulement toutes les plantes et tous les fruits de la terre étaient à lui; mais encore tous les animaux , qui par la nature de leurs mouvements semblaient moins sujets à son empire.
Pour le paradis, Dieu ordonna deux choses à ; l'homme : l'une, de le cultiver, et l'autre de le garder* : c'est-à-dire, d'en conserver la beauté; ce qui revient encore à la culture. Car au reste, il n'y avait pas d'ennemi qui pût envahir ce lieu tranquille et saint : Ut operaretur, et cuslodiret illum. Dieu appartenait à l'homme par celte figure , à se garder soi-même, et à garder à la fois la place qu'il avait dans le paradis. Pour la culture, ce n'était pas celle culture laborieuse qui a été la peine de notre péché, lorsqu'il a fallu comme arracher dans la sueur de notre front, du sein de la terre, le fruit nécessaire à la conservation de notre vie : la culture donnée à l'homme pour son exercice, était cette culture comme curieuse , qui fait cultiver les fruits et les (leurs, plus pour le plaisir que pour la nécessité. Par ce moyen l'homme devait être instruit de la nature des terres et du génie des plantes, de leurs fruits ou de leurs semences : et il y trouvait en même temps la figure de la culture des vertus.
En amenant les animaux à l'homme^. Dieu lui fait voir qu'il en est le maître, comme un maître dans sa famille qui nomme ses serviteurs , pour la facilité du commandement. L'Ecriture, substantielle et courte dans ses expressions, nous indique en même temps les belles connaissances données à l'homme, puisqu'il n'aurait pas pu nommer les animaux, sans en connaître la nature et les différences , pour ensuite leur donner des noms convenables, selon les racines primitives de la langue que Dieu lui avait apprise.
C'est donc alors qu'il connut les merveilles de la sagesse de Dieu, dans celle apparence et cette ombre de sagesse, qui paraît dans les industries naturelles des animaux. Louons Dieu avec Adam, et considérons un moment toute la nature animale, comme l'objet de notre raison. Qui a formé tant de genres d'animaux, et tant d'espèces subordonnées à ces genres, toutes ces propriétés, tous ces mouvements, toutes ces adresses, tous ces aliments, toutes ces forces diverses, toutes ces images de vertu, de pénétration, de sagacité et de violence? Qui a fait marcher, ramper, glisser les animaux? Qui a donné aux oiseaux et aux poissons, ces rames naturelles, qui leur font fendre les eaux et les airs? Ce qui peut-être a donné lieu à leur Créateur de les produire ensemble, comme animaux d'un dessein à peu près semblable; le vol des oiseaux semblant être une espèce de faculté de nager dans une liqueur plus subtile, comme la faculté de nager dans les poissons , est une espèce de vol dans une liqueur plus épaisse. Le môme auteur a fait ces convenances et ces différences : celui qui a donné aux poissons leur triste , et, pour ainsi dire , leur morne silence, a donné aux oiseaux leurs chants si divers, et leur a mis dans l'estomac et dans le gosier une espèce de lyre cl de guitare, pour annoncer, chacun à leur mode, les beautés de leur Créateur. Qui n'admireraft les richesses de sa providence qui fait trouver à chaque animal jusqu'à une mouche, jusqu'à un ver, sa nourriture convenable? En sorte que- la di-