Luc, iir
VINGT ET UNIEME SEMAINE
conformité avec l'Ecriture et la convenance des | choses justifiaient leur envoi. La vie de saint Jean était un prodige perpétuel. Il était né sacrificateur, et sa mission tenait de l'ordinaire : on se souvenait des merveilles de sa conception et de sa naissance. Né comme Samson d'une mère stérile, comme lui il était nazaréen , c'esl-à-dire , consacré à Dieu dès qu'il vint au monde' : tout ce qui naissait de la vigne, ou qui peut enivrer, lui était interdit : sa retraite dans le désert était miraculeuse, et son abstinence étonnante : en se nourrissant de sauterelles, il prenait une nourriture vile, désagréable et légère , mais expressément rangée parmi les viandes permises par Moïse dans le Lévitique , où « les animaux qui avaient de longues cuisses , comme tout le genre des sauterelles, quoiqu'ils marchassent à quatre pieds , étaient séparés des volatiles impurs^, » qui n'avaient pas cette distinction. Ainsi il vivait en tout selon les règles de la loi : il prouvait son envoi par les prophètes précédents : et surtout la sainteté de sa vie, le zèle et la vérité qui régnaient dans ses discours, l'autorisaient parmi le peuple, et le faisaient paraître un nouvel Elie.
C'était en effet sous cette figure qu'il avait été annoncé par le prophète Malachie' : et c'était un grand avantage au saint précurseur, non-seulement d'avoir eu un prophète qui le prédit si expressément, comme on a vu; mais encore d'être figuré dans le prophète le plus zélé et le plus autorisé qui fut jamais, c'est-à-dire, par Eiie que son zèle fit transporter au ciel dans un chariot enflammé.
Isaïe même l'avait annoncé comme celui dont la voix préparait le chemin du Seigneur dans le désert^. Et quand on l'en vit sortir tout d'un coup, après y avoir passé toute sa vie dès son enfance , pour annoncer la pénitence dont il portait l'habit, et dont il exerçait avec tant d'austérité toutes les pratiques, le peuple ne pouvait pas n'être point attentif à un si grand spectacle.
Allons donc écouter avec tous les Juifs ce nouveau prédicateur de la pénitence, si saint, si admirable, et si renommé par toute la contrée.
Ile ÉLÉVATION.
La prophétie d'Isaie sur saint Jean-Baptiste, et comment il prépara la voie du Seigneur.
« Comme il est écrit dans le livre des paroles du prophète Isaïe : « La voix de celui qui crie dans le » désert, préparez les voies du Seigneur : rendez » droits ses sentiers : aplanissez le chemin : toute » vallée sera comblée, et toute montagne et toute » colline abaissée et aplanie : et toute chair verra » le salut qui vient de Dieu^. »
Deux moyens de préparer les voies au Christ nous sont montrés dans cet oracle d'Isaie : l'un qu'il devait prêcher devant lui à tout le peuple d'Israël le baptême de la pénitence'^, pour préparer son avènement , ainsi que saint Paul le dit dans les Actes : et l'autre, qu'il devait montrer au peuple ce Sauveur, comme il est encore porte dans le même sermon de l'Apôtre.
Concevons donc ces deux caractères de saint
1. /Mrf.,xiii. 2, 5. — 2. /.eu., XI. 21. 22, 2,3. — 3. Mnl., m. 1. — 4. /«., XL. 3; Ma>-c., i. 2, 3. — 5. Marc, i. 2, 3; /»■., lx. 3, I , 5; Luc, ni. 4, 5. —6. Act-, xiii. 24, 52.
Jean-Baptiste; laissons-nous préparer par le grand Précurseur à l'avènement du Sauveur des âmes.
Ille ÉLÉVATION.
Première préparation par les terreurs de la pénitence.
La prédication de la pénitence a deux parties : l'une, de relever les consciences humiliées et abattues : c'est ce qu'Isaïe appelle, combler les vallées; l'autre, d'abattre les cœurs superbes : c'est ce que le même prophète appelle abaisser les montagnes et aplanir les collines. Saint Jean fait l'un et l'autre; et pour commencer par le dernier, il abat les superbes, en disant aux pharisiens et aux sadducéens : « Race de vipères, de qui apprendrez-vous à fuir la vengeance qui doit venir? Faites donc de dignes fruits de pénitence :... car la cognée est déjà à la racine des arbres*. » Il ne s'agit pas d'un ou de deux : c'est une vengeance publique et universelle : Tout arbre qui ne porte point de bon fruit sera coupé et jeté au feu^. Toutes ces paroles sont autant de coups de tonnerre sur les cœurs rebelles. Et celles-ci oîi il parle de Jésus-Christ ne sont pas moins fortes : « Il a un van en sa main , et il purgera son aire, et il recueillera le bon grain dans son grenier, et il brûlera la paille d'un feu qui ne s'éteint pas^. »
Tout cela est préparé par ces premières paroles : Faites pénitence , car le royaume des deux est proche''. Le monde dans peu de temps verra paraître son juge : plus il apporte de miséricorde, plus ses jugements seront rigoureux. Abaissez-vous donc, orgueilleuses montagnes, qui semblez vouloir menacer le ciel, abaissez vos superbes tètes. Ce n'est pas , dit saint Chrysostome*, aux feuilles ni aux branches, 7nais à la racine que la cognée est attachée. Il ne s'agit pas des biens du dehors, des honneurs et des richesses , qu'on peut appeler les feuilles et les ornements de l'arbre , ni de la santé ou de la vie corporelle que l'on peut comparer aux branches qui font partie de nous-mêmes : c'est à la racine, c'est à l'àme qu'on va frapper : il y va du tout; et le coup sera sans remède. Et ce ne sont pas seulement les plantes vénéneuses et malfaisantes qu'on menace; c'est la paille, les serviteurs inutiles; ce sont les arbres infructueux que le feu brûlera toujours sans les consumer; et pour périr à jamais, il suffit de ne porter pas de fruit. Car c'est alors que vient la rigoureuse parole du sévère Père de famille, qui visitant son jardin, prononce cette sentence contre le figuier stérile : Car pourquoi occupe-t-il la terre? coupez-le et le mettez dans le feu^'. Tremblez donc, pécheurs endurcis : tremblez, âmes superbes et impénitentes : craignez cette inévitable coignée qui est déjà mise à la racine. Si le serviteur tonne ainsi, que fera le maître quand il aura pris la parole? « Si ceux qui ont transgressé la loi de Moïse, sont inévitablement punis, quel traitement recevront ceux qui auront outragé le Fils de Dieu , méprisé sa parole et foulé son sang aux pieds"? Où irons-nous donc, race de vipères , qui ne produisons que des fruits empoisonnés? Qui nous apprendra à éviter la colère du Tout-Puissant qui nous poursuit? Où nous cacherons-nous devant sa
1. MnUh.. MI. 7, 8. —2. Idem. 10. — 3. Ihid., 12. — I. I>>>d., 2. — 5. Chrys. in Màlth. Hom. xi. n. 3. —6. Luc, xiii. — 7. ILb., X. 28,29.
ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES
lace? € Collines, couvrez-nous; iiionlagnes, tombez sur nos lùlos'. »
IVe ÉLÉVATION.
La consolation suit les tcnrws.
€ Pour moi , je vous donne un baplôme d'eau , afin que vous lassiez pénilence : mais celui qui vient après moi . est plus puissant que moi; et je ne suis pas digne de lui porter ses souliers : c'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu-. » Si saint Jean nous inspire tant de terreur; s'il nous brûle par la frayeur du fou éternel, et de l'implacable colère de Dieu, un baptême lui est donné pour nous rafraîcbir. Allons donc avec tout Jérusalem et avec toute la Judée, et avec tout le pays que le Jourdain arrose; allons écouter le prédicateur de la pénitence, et recevons son baptême pour nous y consacrer. Car ce n'est pas ici un de ces faibles prédicateurs qui prêchent la pénitence dans la mollesse : celui-ci la prêche dans le cilice, dans le jeune, dans la retraite, dans la prière. Mais allons, en confessant nos péchés, non en général, ce que les plus superbes ne refusent pas; mais confessons chacun en particulier nos fautes cachées, et commenrons par c'elles qui nous humilient davantage. Prenons un confesseur comme Jean-Baptiste, sévère, mais sans être outré. Car que dit-il aux pécheurs en général : « Que celui qui a deux habits, en donne à celui qui n'en a pas : et que celui qui a de quoi manger en use de même'. » La colère de Dieu est pressante et redoutable : mais consolezvous, puisque vous avez dans l'aumône un moyen de l'éviter. Partagez vos biens avec les pauvres : il ne vous dit pas de tout quitter; c'est bien là un conseil pour quelques-uns, mais non pas un commandement pour tous. Il ne nous accable donc pas par d'excessives rigueurs. Et que dit-il aux pubiicains, ces gens de tout temps si odieux, les oblige-t-il à tout quitter? Non, pourvu qu'ils ne fassent rien au delà des ordres qu'ils ont reçus''. Car la puissance publique peut imposer des péages pour le soutien de l'Etat : il lui faut laisser arbitrer ce que demandent les besoins publics, et s'en tenir à l'exécution sans ve.\er le peuple. Il ne dit non plus aux gens de guerre : Quittez l'épée , renoncez à vos emplois, mais : .Ve faites' point de concussion : contentezrous de tolre solde'\ Le prince rendra compte à Dieu, et des tributs qu'il impose, cl des guerres qu'il entreprend : mais ses ministres qui sans inspirer de mauvais conseils, ne font qu'exécuter les ordres publics, sont à couvert aux yeux de Dieu par l'autorité de Jean. Jésus viendra donner les conseils de perfection : Jean s'attache aux préceptes : cl sans prêcher aucun excès, il console loul le monde en ouvrant la porte du ciel aux emplois non-sculcmenl les plus dangereux , mais encore les plus odieux, s'ils sonl nécessaires, pourvu qu'on s'y renferme dans les règles.
Vc ÉLÉVATION.
Le haptéme de Jean et celui de Jésus-Christ.
• Je vous baptise dans l'eau; mais celui qui vient
après moi, vous baptisera dans le Saint-Esprit et
dans le fou». . Ce que Jésu.s^Chrisl explique lui-
. ';.,^'^V«*?V'- ^- - 2- ifalth., MI. 11. - 3. Luc, m. 11. - 4. fdem. 12, J3. - 5. Ihia., M. 6. Ibii., IG; Matlh , m. 11.
même à ses disciples, lorsqu'il leur dit en montant au ciel : « Jean vous a donne un baptême d'eau , mais dans peu de jours vous serez baptisés dans le Saint-Esprit'. » Saint Paul expli(iuc le baptême de Jean par ces paroles : « Jean-Baptiste a baptisé le peui)lc du baptême de la pénitence, en l'avertissant de croire en celui qui devait venir après lui; c'est-àdire en Jésus^. » Voilà donc deux différences des deux baptêmes : celui de Jean préparait la voie à Jésus-Chrisl, en montrant que c'était en lui et non pas en Jean qu'il fallait croire pour avoir la rémission des péchés; et outre cela le baptême de Jean ne donnait ni le Saint-Esprit, ni la grâce , ni par elle le feu céleste de la charité qui consume tous les péchés ; et cet effet était réservé au baptême de Jésus-Christ.
Quand saint Jean oppose l'eau de son baptême au feu de celui de Jésus-Christ; et quand Jésus- Christ explique lui-même que ce baptême de feu et du Saint-Esprit, est celui dont les disciples furent inondés au jour de la Pentecôte; on entend bien qu'il ne faut pas croire que le baptême de Jésus-Christ ne soit pas comme celui de Jean un baptême; mais c'est que celui de Jean ne contenait qu'une eau simple, au lieu que l'eau que donnait Jésus était pleine du Saint-Esprit et d'un feu céleste; c'est-àdire, de ce même feu du Saint-Esprit dont le déluge s'épancha sur toute l'Eglise dans le cénacle. C'est ce qui anime encore aujourd'hui l'eau du baptême, et qui fait dire au Sauveur, qu'on n'a point de part à son royaume, si l'on ne ren.aîl de Veau et du Saint- Esprit^ ; c'est-à-dire, dans le langage mystique, si l'on ne renaît de l'eau et du feu.
Voici donc la consolation des chrétiens. L'eau du baptême de Jésus-Christ n'est pas une eau vide et stérile : le Saint-Esprit l'anime et la rend féconde; en lavant le corps elle enflamme le cœur : si vous ne sortez du baptême plein du feu céleste de l'amour de Dieu, ce n'est pas le baptême de Jésus- Christ que vous avez reçu. La pénitence chrétienne qui n'est autre chose qu'un second baptême, doit être animée du même feu. Celui à qui on remet davantage, doit aussi, dit le Sauveur'', aimer davantage. Quand vous n'avez que les larmes, que la terreur fait répandre, ce n'est encore que l'eau et le baptême de Jean. Quand vous commencez à aimer Dieu comme l'auteur et la source de toute justice^, Jésus commence à vous baptiser intérieurement de son feu; et son sacrement achèvera l'ouvrage.
Vie ÉLÉVATION.
Quelle est la perfection de la pénitence.
Les chemins tortus seront redressés , et les raboteux seront aplanis^ : ce sont les paroles d'Isa'ie rapportées par saint Luc. C'est-à-dire, qu'il faut que le cœur souffre la violence , si sa pénitence est sincère; car on n'est pas sans violence sous la bêche et sous le boyau : il faut (pic le bois qu'on veut aplanir, gémisse longtemps sous le rabot : on ne réduit pas sans travail les passions qu'on veut abattre, les habitudes f|u'on veut corriger : il vous faut, pour vous redresser, non-seulement une main ferme, mais encore rude d'abord : à mesure qu'elle avan-
1. Act., I. 5. — 2. Idem, , xix. 4. — 3. Joan., iit. 5. — 4. I,uc , VII. 47. — 5. Conc. Trident., Sess. vi. de Justif., cap. 6. — 0. /«., XL. 4 ; Luc, ut. 5.
VINGT ET UNIEME SEMAINE
cera son ouvrage, son effort deviendra plus doux; et à la fin tout élant aplani, le rabot coulera comme de lui-même, et n'aura plus qu'à ôler de légères inégalités, que vous-même vous serez ravi de voir disparaître, afin de demeurer tout uni sous la main de Dieu, et occuper la place qu'il vous donne dans son édifice. Les gran(te combats sont au commencement ; la douce inspiration de la charité vous aplanira toutes choses , et c'est alors , comme dit saint Luc', que vous terrez le salut donné de Dieu.
Avant que ce salut parût au monde, Isaïe avait prédit que la pénitence devait paraître dans toute sa vérité, dans toute sa régularité, dans toute sa force. Avait-elle jamais mieux paru que dans la prédication de saint Jean-Baptiste? Et la sévérité de la vie s'était-elle jamais mieux unie avec celle de la doctrine? Paraissez donc, il est temps, divin Sauveur; la voie vous est préparée par la prédication de la pénitence.
Vile ÉLÉVATION.
Seconde préparation des voies du Seigneur, en montrant au monde Jésus-Christ.
SouvENONS-Nous quc la préparation des voies du Seigneur a été mise en deux choses : dans la prédication de la pénitence, et dans la désignation de la personne de Jésus-Christ. Nous avons vu la première : passons à la seconde.
Saint Jean annonce aux Juifs plusieurs choses de Jésus-Christ , la première, qu'il allait venir; la seconde qu'il était déjà au milieu d'eux sans être ' connu; la troisième, qui il était, et quelle était sa puissance.
Pour expliquer ce troisième point, il fallait que Jean commençât à se dépriser lui-même : « Je ne suis pas, » disait-iP, « celui que vous croyez : il en vient un après moi, qui est plus puissant que moi, et dont je ne suis pas digne de porter, ni de délier les souliers. »
Ce n'était pas assez de parler ainsi en général; il explique en quoi consistait cette prééminence de Jésus-Christ. Il la fait consister premièrement dans son éternelle préexistence : « Celui , » dil-iP, « qui est venu après moi, a été mis devant moi, a été fait mon supérieur : » parce qu'il était devant moi de toute éternité. Il était, et ce qu'il était avant Jean de toute éternité, a été cause de l'avantage qu'il devait avoir sur lui dans le temps, et de ce qu'il a été fait son supérieur. La prééminence de Jésus- Christ consiste en second lieu dans sa plénitude : « Il est plein de grâce et de vérité^ : » car tout est en lui , et il est la source de la grâce : ainsi elle regorge de sa plénitude : la grâce se multiplie en nous sans mesure : « Nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce^ : » une grâce en attire une autre : la grâce de la prière attire celle de l'action : la grâce de la patience attire celle de la consolation : la grâce qui nous rend fidèles dans les moments, attire celle de la persévérance : la grâce de celte vie attire celle de l'autre. Mone a donné la loi'^, qui était stérile, et ne consistait qu'en figures; propre à nous déclarer pécheurs, et non pas à nous justifier; propre à nous montrer le chemin, mais
1. Luc, m. 6. — 2. Act., xiii. 25; Matlh., m. 11 ; Marc, i. 7; Luc, m. 16; Joan., i. 27. — 3. Jo'^n., i. 13, 24. — 4. Idem, U. — 5. Ibid.,\&. — 6. ma., 17.
non pas à nous y conduire, ni à nous y faire entrer : par Jésus-Christ est venue la grâce qui nous fait agir; et la vérité , au milieu des ombres. Enfin le dernier trait de prééminence en Jésus-Christ, c'est qu'il est le Fils et le Fils unique, et le Fils toujours dans le sein de son Père'. Ce qui fait que la connaissance de Dieu se va augmenter, puisque c'est celui qui est dans son sein, qui nous en révélera le secret : Jamais personne n'a vu Dieu : mais son Fils unique va nous découvrir le secret du sein paternel : en sorte qu'en le voxjant, nous verrons son Père^. Faut-il donc s'étonner, si Jean ne se reconnaît pas digne de lui délier ses souliers? Si Jésus- Christ n'était qu'une créature, Jean en aurait-il parlé ainsi? Qui jamais a ainsi parlé, ou d'Elie un si grand prophète, ou de Salomon, ou de David, de si grands rois, ou de Moïse lui-même? Aussi n'étaient-ils tous que des serviteurs : mais Jésus-Christ est le Fils unique^. S'il est éternellement dans le sein du Père, il ne peut pas être d'une nature inférieure ou dégénérante : autrement il avilirait, pour ainsi parler, le sein où il demeure. Abaissons-nous donc à ses pieds : c'est le seul moyen de nous élever. Jean s'abaisse jusqu'à se juger indigne de déchausser son Souverain : et Jésus pour le relever viendra bientôt recevoir de lui le baptême : et cette main qui se juge indigne de toucher les pieds de Jésus, est élevée, dit saint Chrysostome^ au haut de sa tête, pour verser dessus Veau baptismale.
Ville ÉLÉVATION.
Première manière de manifester Jésus-Christ , avant que de l'avoir vu.
Dieu avait déterminé à saint Jean-Baptiste deux temps oii il devait faire connaître le Sauveur, dont le premier était avant que de l'avoir vu. Quelle merveille! Un^ artisan encore dans la boutique, et gagnant sa vie, est le sujet des prédications d'un prophète, plus que prophète, et si révéré, qu'on le prenait pour le Christ. C'était de cet homme dans la boutique, que saint Jean disait : « Il y a un homme au milieu de vous que vous ne connaissez pas, et dont je ne suis pas digne de loucher les picds^. » Il est plus grand que Moïse : il donne la grâce quand Moïse ne donne que la loi : il est devant tous les siècles, le Fils unique de Dieu , et dans le sein de son Père : nous n'avons de grâce que par lui : cependant vous ne le connaissez pas, quoiqu'il soit au milieu de vous. Dans quelle attente de si hauts discours devaient-ils tenir le monde, et quelle préparation des voies du Seigneur! On s'accoutumait à entendre nommer le Fils unique de Dieu qui venait en annoncer les secrets : mais quoi, c'était de ce charpentier qu'on parlait ainsi. Qu'est-ce après cela que la gloire humaine? Qu'est-ce devant Dieu que la différence des conditions? Jean ne l'avait jamais vu , et ne le connaît poul-élrc que par l'impression qu'il en avait ressentie au sein de sa mère; elle se continuait, et il éprouvait que le Fils de Dieu était au monde, par les cHels qu'il faisait sur lui. Aussi confessait-il, que nous recevons tous de sa plénitude'^ : et il sentait que c'était de là que lui venait à lui-môme celte abondance de grâce. Mais
1. Joa>i.,i. 13. — 2. Ttleni, xiv. 9. —3. Heb., m. 5,6.— 4. Chi-ysost., Uom. x. alias Hom. m. in Mat., n. 5. — 5. Jonn., I. 26, 27. — 6. Joan., i. 10.
KLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
il se prépare do plus grands mysloros : Jésus va paraître au monde; et le premier qu'il va visiter, c'est Jean-Baptiste : et si ce saint précurseur l'a si bien tait connaître, avant que de lavoir vu , quelles merveilles nous paraîtront quand ils seront en pré-
sence ?
YIXGT-DEUXIEME SEMAINE.
Le Baptùme de Jésus.
PREMIERE ELEVATION
Premier abord de Jésus et de saint Jean.
Pendant que saint Jean-Baptiste faisait rclenlir les rives du Jourdain, et toute la contrée d'alentour, de la prédication de la pénitence, cl qu'on accourait de tous côtés à son baptême, oîi il en faisait attendre un autre plus enicace de la pari du Sauveur qu'il annonçait : le Sauveur vint lui-même de Galilée pour êlre baptisé de la main de Jean^.
Ce fut donc alors qu'arriva ce que Jean raconte ailleurs aux Juifs : Je ne le connaissais pas'^. Il parle manifestement du temps qui avait précédé le baptême de Jésus-Christ : car il l'avait trop connu dans son baptême, el par des marques trop éclatantes, pour en perdre jamais l'idée. Mais ce fut lorsqu'il l'aborda la première fois que saint Jean- Baptiste pouvait dire : Je ne le connaissais pas, mais je suis tenu donnant le baptême d'eau, afin qu'il fût manifesté en Israël^. Car outre qu'en baptisant le peuple, Jean annonçait, comme on a vu , un meilleur baptême : il devait encore arriver que Jésus-Christ en se présenlanl au baptême avec les autres, serait distingué par la manifestation que nous allons voir. « Ce fui » donc « alors que Jean rendit ce témoignage : J'ai vu le Sainl-Esprit descendant du ciel , comme une colombe, el demeurant sur lui ; et je ne le connaissais pas : mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendre le Saint-Esprit et demeurer sur lui , c'est celui qui baptise dans le Sainl- Esprit. Et je l'ai vu : et je lui rends ce témoignage, que c'est le Fils de Dieu*. »
Ainsi le Saint-Esprit descendu du ciel, et se reposant sur Jésus-Clirist, devait êlre la marque pour le reconnaître. Cette marque fut donnée à loul le peuple au baptême de Jésus-Christ : mais saint Jean, qui était l'ami de l'époux, la vit avant tous les autres cl reconnaissant Jésus-Christ dont il se Irouvail indigne de toucher les pieds, il ne voulait pas le baptiser^.
L'n des caractères de saint Jean , c'est l'humilité, qui parait dans toutes ses actions et dans toutes ses paroles : mais Jésus le devait surpasser en celle vertu comme en loul le reste : el on ne peut voir sans étonnemcnt, que sa première sortie soit pour se faire bafitiser par son serviteur. Et nous rougissons de la pénitence, pendant que Jésus, riimocence même, se va initier à ce mystère, el ne sort de l'obscurilé de son travail mécanique, que pour se mcllre [»ar le baptême , ne craignons point de le dire, au rang des pécheurs.
I. McUlh., III. 1.3.-2. Jo'in., i. "AX. 32.33, :'A - 5. MaUh..u\. 11
Idem. — 4. Ihid.
II'> ELEVATION
Jésus-Christ commande à saint Jean de le baptiser.
Jésus-Christ venant au baptême avec tout le reste du peuple, Jean l'en empêchait lui disant : C'est vous qui me devez baptiser, et vous venez à moi ^ ! Ce qu'on ressent à celte parole d'humilité et d'élonnement est inexplicable. Répélons-la avec componction : Et vous venez à moi! et vous venez me soumettre cette tèle sur laquelle je vois le Sainl-Esprit reposé! Non, non : donnez-moi vos pieds, dont encore je ne suis pas digne; et puisque c'est au baptême de votre sang que je dois tout, laissez-moi vous reconnaître. Mais Jésus lui dit : Laissez-moi faire maiiilenajit ; car il faut qu'en celte sorte nous accomplissions toute justice^. L'ordre du ciel le demande, et la bienséance le veut : Decet; il est à propos; il est bienséant.
Celait donc l'ordre d'en-haut, que Jésus, la victime du péché, et qui devait l'ôter en le portant, se mît volontairement au rang des pécheurs : c'est là celte justice qu'il lui fallait accomplir. Et comme Jean en cela lui devait obéissance, le Fils de Dieu la devait aux ordres de son Père. Alors Jean ne lui résista plus^ ; et ainsi toute la justice fut accomplie dans une entière soumission aux ordres de Dieu.
Accomplissons aussi toute justice : ne laissons rien échapper des ordres de Dieu : allons à la suite de Jésus nous dévouer à la pénitence : souvenonsnous de notre baptême qui nous y a consacrés; et puisqu'on effaçant le péché, il n'en éteint pas les désirs, préparons-nous à un combat éternel; entrons en lice avec le démon; et ne craignons rien puisque Jésus-Christ est à notre tête.
Ille ÉLÉVATION.
Jésus-Christ est plongé dans le Jourdain.
Jésus-Christ est donc caché dans les eaux, et sa tête y est plongée sous la main de Jean. Il porte l'état du pécheur; il ne paraît plus; le pécheur doit être noyé; et c'est pour lui qu'étaient faites les eaux du déluge. Mais si les eaux montrent la justice divine par celle vertu ravageante el abîmante , elles ont une autre vertu; et c'est celle de puriller et de laver. Le déluge lava le monde, et les eaux purifièrent et sauvèrent les restes du genre humain. Jésus-Christ plongé dans les eaux leur inspire une nouvelle vertu qui est celle de laver les âmes. L'eau du baptême est un sépulcre, où nous sommes jetés tout vivants avec Jésus-Christ, mais pour y ressusciter avec lui''. Entrons, subissons la mort que notre ])éché mérite; mais n'y demeurons pas, puisque Jésus-Christ l'a expié en se baptisant pour nous; sortons de ce mystique tombeau , el ressuscitons avec le Sauveur pour ne mourir plus.
N'oublions jamais notre baptême, où ensevelis dans les eaux nous devions périr; mais au contraire, nous en sortons purs comme du sein d'une nouvelle mère. Toutes les fois que nous retombons dans le péché, nous nous noyons, nous nous abîmons : toutes les fois que par le recours à la pénitence nous ressuscitons notre baplôme, nous commençons de nouveau à ne pécher plus. Où retournez-vous, malheureux'? Ne vous lavez-vous que pour vous souiller
I. Matlh., m. 13, 14. — 2. Idem, 15. — 3. 10., IC. - 4. Rom., VI. a, 3, i: Colos-i., II. y^.
VINGT-DEUXIEME SEMAINE
davantage? La miséricorde d'un Dieu qui pardonne vous sera-t-elle un scandale; et perdrez-vous la crainte d'offenser Dieu à cause qu'il est bon? Quoique la pénitence soit laborieuse, et qu'on ne revienne pas à la sainteté perdue avec la même facilité qu'on l'a reçue la première fois , néanmoins les rigueurs mêmes de la pénitence sont pleines de douceur. Ces rigueurs tiennent encore plus de la précaution que de la punition. Faites donc pénitence de bonne foi : et songez qu'en vous soumettant aux clefs de l'Eglise, vous vous soumettez en même temps à toutes les précautions qu'on vous prescrira pour votre salut.
IVe ÉLÉVATION.
Manifestation de Jésus-Christ.
Vraiment il est véritable que celui qui s'humilie sera exalté*. Jean s'humilie, et un Dieu l'exalte en le faisant, pour ainsi dire, son consécrateur pour se dévouer sous sa main à la pénitence. Mais Jésus s'humilie beaucoup davantage, puisqu'il se met aux pieds de Jean , plus que Jean ne voulait être audessous des siens, et qu'il le choisit pour le baptiser. Il est donc temps, ô Père éternel, que vous glorifiiez votre Fils? Et voilà que Jésus s'éleiant de l'eau, où il s'était enseveli, le ciel s'ouvre : le Saint- Esprit, qui n'avait encore été vu que de Jean-Baptiste , descend publiquement sur le Sauveur, sous la figure d'une colombe, et se repose sur lui^. En même temps une voix part d'en-haut comme un tonnerre, et on entendit ces mots hautement et distinctement : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me plais. C'est par-là qu'était désigné le Fils unique : C'est mon serviteur, disait Isaïe^, c'est celui que j'ai choisi, et en qui mon âme se plaît. Mais ce serviteur est en même temps le Fils unique , à qui il est dit : Vous êtes mon Fils , je vous ai engendré aujourd'hui; et encore : Je vous ai engendré de mon sein devant i'awrore^. Mais ce qui était séparé dans la prophétie , se réunit aujourd'hui dans la déclaration du Père céleste : Celui-ci est mon Fils aimé en qui je me plais^. Je m'y plais uniquement, comme dans celui qui est mon unique; je me plais dans ses membres qu'il a choisis, parce que je me plais en lui : et je n'aime plus rien sur la terre que dans cet unique objet de ma complaisance.
Il nous vaut mieux d'être aimés de cette sorte , que si nous l'étions en nous-mêmes, puisque quelque vertueux que nous puissions être, nos mérites bornés ne nous attireraient jamais du côté de Dieu qu'un amour lini : mais Dieu nous regardant en Jésus-Christ, l'amour qu'il a pour son Fils s'étend sur nous ainsi que le Fils le dit lui-même : Mon
Père , je suis en eux, et vous en moi; afin que
l'amour que vous avez pour moi soit en eux, ainsi que je suis en eux moi-même ®.
Vc ÉLÉV.\TION.
La manifestation de la Trinité : et la consécration de notre baptême.
Le Père céleste a paru sur la montagne où Jésus- Christ s'est transfiguré ; mais le Saint-Esprit ne s'y montra pas : le Saint-Esprit a paru dans celle où il
1. M-Hlh., XXIII. 12. — 2. Mallh., m. IC, 17. —3. /«..xLii. 1. — 4. Ps., II. 7; cix. 3. — 5. Idem, m. 17. — G. Joan., XVII. 23, 26.
descendit en forme de langue; mais on n'y vit pas le Père : partout ailleurs le Fils paraît, mais seul : au baptême de Jésus-Christ qui donne naissance au nôtre, où la Trinité devait être invoquée, le Père parait dans la voix, le Fils en sa chair, le Saint- Esprit comme une colombe. Les eaux sont sanctifiées par cette présence : en la personne de Jésus-Christ toute l'Eglise est baptisée , et le- nouvel Adam consacré dans ses trois puissances où consiste l'image de Dieu; ou, si l'on veut, dans ses trois actes principaux, la mémoire, l'intelligence et l'amour. La mémoire ou le souvenir est comme le trésor, la source et le réservoir des pensées : l'intelligence est la pensée intellectuelle elle-même : l'amour est l'union de notre âme avec la vérité qui est son objet. La vérité, c'est Dieu même. Disons avec le prophète : Je me suis souvenu de Dieu, et j'en ai été dans la joie*. Ne nous contentons pas de nous souvenir de ce que Dieu nous a déjà mis dans l'esprit; si par la foi il nous fait venir à l'intelligence qui enest le fruit, et qu'il daigne ouvrir nos yeux spirituels pour pénétrer ses mystères, suivons cette impression, et épanchons-nous en amour et actions de grâce. J'entrerai dans le sanctuaire du Seigneur; dans mon intérieur qui est son temple : 0 Dieu ! je me souviendrai de votre seule justice^. Recevez toutes les pensées qui seront le fruit de ce souvenir. Que votre justice et votre vérité reluisent partout. Que j'aime votre justice, et que je vous serve avec un chaste amour; c'est-à-dire, non par la crainte de la peine, mais par l'amour de votre justice. Père, je vous consacre tout mon souvenir : Fils, je vous consacre toute ma pensée : Esprit-Saint, tout mon amour se repose en vous : donnez-moi le feu de la charité; et que ce soit là le feu dans lequel je serai baptisé par la grâce de Jésus-Christ.
Vie ÉLÉVATION.
La généalogie de Jésus-Christ, par saint Luc. Il y en a qui prétendent qu'à l'âge d'environ trente ans , avant que de commencer le ministère public d'enseigner le peuple, on était obligé de donner sa généalogie, et de la consigner dans le temple; et que c'est ce qui a donné lieu à saint Luc marquant l'âge de Notre Seigneur, de rapporter en même temps sa généalogie à l'endroit de son baptême; par où il se disposait à commencer son ministère. Quoi qu'il en soit, il faut toujours se souvenir qu'il n'était fils de Joseph qu'en apparence, ut jmlabatur, comme le remarque saint Luc^; et ([ue de tous les côtés, en quelque sorte qu'on prît sa généalogie, ou selon la nature, ou selon la loi, il était toujours fils de David. Que s'il est vrai qu'il fallût ainsi rapporter sa race pour être admis au ministère d'enseigner; que ce soit un témoignage pour les Juifs , mais non pas une loi pour les chrétiens qui ne comptent point d'autre race, ni d'autre naissance que celle du baptême, où ils sont tout d'un coup enfants de Dieu. Jésus-Christ a monlrc sa race pour lui et pour nous; il fallait qu'il vint de David, d'Abraham et du peuple saint : mais nous qui sommes sortis de la gentilité, nous héritons des promesses, comme l'Apôtre nous enseigne^, cl sommes enfants d'AJjraham et de David par .losus-
1. Ps., i.xxvi. 3. — 2. Idem, i.xx. 10. — 3. Luc. ,\ii. 25. — ■i. Rom.. XII. 5; 0'a/.,iii. 26, 27, 28, 29.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Christ à qui nous nous sommes incorporés par la foi.
VINGT-TROISIEME SEMAINE
Le jeune et la tentation de Jésus-Chi'ist.
PREMIERE ELEVATION
Jésits poussé au désert en sortant du baptême.
Jésus plein du Saint-Esprit qui s'êtail reposé sur lui sous la ligure sensible d'une colombe, quitta le Jourdain , et fut poussé par l'esprit dans le désert*. C'est-à-dire, que tout en sortant du baptême, plein de l'esprit de géniissemenl , il alla, colombe innocente, commencer son jeune, et pleurer nos péchés dans la solitude. Selon saint Matthieu, il y fut conduit par l'esprit-; selon saint Marc, il y fut jeté, emporté, chassé^ ; selon saint Luc, il y fut poussé. Quoi qu'il en soit, nous voyons que par le baptême nous sommes séparés du monde, et consacrés au jeûne ou à l'abstinence , et à combattre la tentation. Car c'est ce qui arriva au Sauveur du monde aussitôt après son baplcmc.
La vie chrétienne est une retraite : Xous ne sommes plus du monde, co?/î?ne Jésus-Christ 7iest pas du monde''. Qu'est-ce que le monde? si ce n'est comme dit saint Jean : Concupiscence de la chair^; sensualité, corruption dans ses désirs et dans ses œuvres; ou concupiscence des yeux, curiosité, avarice, illusion, fascination, erreur, et folie dans l'alTectalion de la science; et enlin, orgueil et ambition. A ces maux dont le monde est plein , et qui en fait comme la substance, il faut opposer la retraite; et nous faire comme un désert par un saint détachement de notre cœur.
La vie chrétienne est un combat; le démon à qui une Ame échappe, prend sept esprits plus mauvais que lui ^, pour nous tenter avec de nouveaux elTorls; et il ne faut jamais cesser de le combattre.
Dans ce combat, saint Paul nous apprend une éternelle abstinence; c'est-à-dire qu'il faut nous sevrer du plaisir des sens , et n'y jamais attacher son cœur. « Car celui qui entre en lice dans le combat de la lutte, s'abstient de tout; il le fait pour une couronne qui se fane et se flétrit en un instant; mais celle que nous voulons emporter est éternelle'. »
C'est pour réparer et expier les défauts de notre retraite, de nos combats contre les tentations, de notre abstinence, que Jésus-Christ est poussé dans le désert : son jeûne de quarante jours figure celui de toute la vie, que nous devons pratiquer en nous abstenant des mauvaisfs œuvres, et contenant nos désirs dans les bornes de la loi de Di,eu. Ce doit cire là le premier effet du jeûne de Jésus-Christ. S'il nous appelle plus haut, et qu'il nous attire, non pas siniplfmenl au renoncement [).'ir le cœur, mais encore à un délaissement edeci if du monde, heureux daller jeûner avec Jésus-Christ, faisons notre félicité de son désert!
1. LU4:., ir. 1. —2. Mnlth., iv. 1. —3. Hfnrc, i. 12. — 4. Joan., XVIII. H. — .5. /. Joan-, 11. 10. — C. Moiih., xii. 45. — 7. /. Cor., IX. U,&.
Ile ELEVATION.
La quarantaine de Jésus-Christ , selon saint Marc.
L'ÉvANGÉLiSTE saint Marc, le plus divin de tous les abrévialeurs, abrège en ces termes l'évangile de saint Mallhieu : « Il fut dans le désert quarante jours et quarante nuits; et il était tenté du diable; et il était avec les bêles; et les anges le servaient'.» Où l'on voit en même temps comme dans un tableau, Jésus-Christ seul dans le désert; où le diable est son tentateur, les bêtes sa compagnie , et les anges ses ministres.
Pourquoi Jésus avec les bêtes, et quelles compagnes lui donne-t-on dans le désert? Fuyez les hommes, disait cette voix à un ancien solitaire. Les bêtes sont demeurées dans leur élat naturel, et pour ainsi parler, dans leur innocence; mais parmi les hommes tout s'est perverti par le péché. Toute chair a corrompu ses voies^. On ne trouve parmi les hommes que dissimulation, infidélité, amitié intéressée , couimcrce de flatteries pour s'amuser les uns les autres, mensonge, secrètes envies avec l'ostentation d'une trompeuse bienveillance, inconstance , injustice et corruption. Fuyons du moins en esprit, les bêtes nous seront meilleures que la conversation des hommes du monde.
Nous serons exposés à la tentation avec Jésus- Christ notre modèle; mais comme lui nous aurons aussi les anges pour ministres. A la lettre ils viennent servir le Sauveur dans le besoin où il voulut être après un si long jeûne; mais en même temps nous devons nous souvenir qu'ils sont esprits administrateurs pour ceux qui sont appelés au salut^ ; et qu'en l'honneur du Sauveur ils se rendent les miaistres de ceux qui jeûnent avec lui dans le désert, qui aiment la prière et la retraite, et qui vivent dans l'abstinence de ce qui contente la nature, n'y donnant jamais leur cœur.
IIP ÉLÉVATION.
Les trois tentations et le moyen de les vaincre.
Après qu'il eût jeûné quarante jours et quarante nuits , il eut faim'' : car il avait bien voulu se soumettre à celle nécessité. Elanl donc pressé de la faim selon la faiblesse de la chair qu'il avait prise, le diable profita de celle occasion pour le tenter : Si vous ('les le Fils de Dieu, ordonnez que ces pierres se changent en pain; ou comme l'exprime saint Luc : Dites à celte pierre qu'elle se change en pai7i^. Etrange tentation, de vouloir persuader au Sauveur, qu'il se montrât le Fils de Dieu, et fit preuve de sa puissance, pour satisfaire aux goûts et aux besoins de la chair. Entendons que c'est là aussi le premier appas du monde : il nous atlaque par les sens, il étudie les dispositions de nos corps, et nous fait tomber dans ce piège. Telle est donc la première tentation , qui est celle de la sensualité.
La seconde tentation, ainsi qu'elle est rapportée par saint Matthieu, est d'enlever Jésus-Christ dans la cité sainte, et le mellre sur le haut du temple, en lui disant : « Si vous êtes le Fils de Dieu, jelezvous en bas; car il est écrit : Que les anges ont reçu un ordre de Dieu pour vous ganlr-r dans toutes vos voies : ils vous porteront dans leurs mains, de peur
1. Af»rc. I. 13. — 2. Gen., vi. 22. 4. Mullh., jv. 2, 3. — 5. Luc, rv, 3.
— 8. Heh., I. 14.
VINGT-TROISIEME SEMAINE
que vos pieds ne se heurtent contre une pierre'. » Nous éprouvons celte tentation , lorsque séduits par nos sens , sans craindre notre faiblesse , nous nous jetons comme dans un précipice, dans l'occasion du péché, sous l'espérance téméraire d'un secours extraordinaire et miraculeux. G"est ce qui arrive à tous les pécheurs, lorsqu'ils méprisent les précautions qui font éviter les périls oîi l'on a souvent succombé : ce qui est tenter Dieu de la manière la plus insolente.
La troisième tentation vient directement flatter l'orgueil. Le démon nous élève sur une montagne , d'où il nous découvre tous les empires du monde, qu'il promet de nous donner si nous l'adorons^. Voilà comme il flatte la sensualité, la témérité et l'ambition : et voyez comme il sait prendre son temps : il attaque par le manger celui qui est comme épuisé par un si long jeûne : il porte à une téméraire confiance en Dieu, celui qui vient de le contenter par le sacrifice d'un jeûne si agréable : et dans une preuve de vertu si étonnante , il tente, par l'ambition décommander à tout le monde, celui qui se commandant si hautement à lui-même, mérite de voirie monde entier à ses pieds, et gouverné par ses ordres.
Telles sont les profondeurs de Satan^. Que j'ai peur, dit le saint Apôtre'', qu'il ne nous déçoitepar ses finesses, ainsi qu'il a séduit Eté ! Et encore ^ : Ne 710US laissons point tromper par Sata^i : car nous n'ignorons point ses pensées, ses adresses, ses artifices; comme il sait prendre le temps, et se prévaloir de notre faiblesse.
Nous n'avons à lui opposer que la parole de Dieu. A chaque tentation, Jésus-Christ oppose autant de sentences de l'Ecriture. Lisons-le nuit et jour : passons notre vie à méditer la loi de Dieu : c'est le moyen d'opposer sa parole à notre ennemi , et de le renvoyer confus.
IVe ÉLÉVATION.
Quel remède il faut opposer à chaque tentation.
On oppose à la tentation des remèdes ou particuliers ou généraux.
Les remèdes généraux sont le jeûne, la prière, la lecture, la retraite, où est renfermé le soin d'éviter les occasions ; à quoi on peut ajouter l'occupation et le travail.
Pour bien comprendre les remèdes particuliers, allons à l'école du Fils de Dieu, et voyons ce qu'il pratique.
A la tentation de la sensualité , et en particulier à celle de la faim , il oppose, qu'on ne vit pas seulement du pain; que Dieu a envoyé la manne à son peuple pour le soutenir dans le désert; qu'il n'y a donc qu'à s'abandonner à sa providence paternelle; qu'il nourrit tous les animaux jusqu'aux corbeaux, jusqu'aux serpents, et jusqu'à un ver de terre, sans qu'ils sèment, ni qu'ils labourent : qu'il ne faut point désirer le plaisir des sens : que sa parole, que sa vérité est le véritable soutien et le nourrissant plaisir des ùmos. Et tout cela est compris dans cette parole de l'Ecriture, citée à cette occasion par le Sauveur : L'homme ne vit pas seulement de pain,
1. MnUh.,i\. 5,6. — 2. Idem, S. —3. Apoc.n. 21. —4. //. Cor., XI. 3. — 5. Jilem, i\. 11.
B. — T. II
mais encore de toute parole, ou de toute chose qui sort de la bouche de Dieu '.
A la seconde tentation , Jésus-Christ oppose ces mots : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu^. Celui qui entreprend des choses trop hautes, que Dieu ni ne lui ordonne, ni ne lui conseille, sous prétexte qu'il fera en sa faveur quelque chose d'extraordinaire qu'il n'a point promis, tente le Seigneur son Dieu. Il tente encore le Seigneur son Dieu, lorsqu'il veut entendre par un effort de son esprit, ses inaccessibles mystères, sans songer que celui qui entreprend de sonder la majesté sera opprimé par sa gloire^. Ceux-là donc tentent le Seigneur leur Dieu, et n'écoutent pas ce précepte : Ne cherchez point des choses plus hautes que vous'^. Celui aussi qui entreprend de grands ouvrages dans l'ordre de Dieu , mais 'le fait sans y employer des forces et une diligence proportionnée, tente Dieu manifestement, et attend de lui un secours qu'il n'a point promis. Il en est de même de celui qui se jette volontairement dans le péril qu'il peut éviter : car s'il le peut, il le doit, et non par une téméraire confiance hasarder volontairement son salut. Celui qui dit par le sentiment d'un faux repos , je m'abandonne à la volonté de Dieu, et je n'ai qu'à le laisser faire , au lieu d'agir avec Dieu et de faire de pieux efforts, flatte la mollesse, entretient la nonchalance, et tente le Seigneur son Dieu, qui veut que nous soyons coopérateurs de sa sagesse et de sa puissance. Dites donc, en faisant ce que vous pouvez de votre côté , comme il l'ordonne : je me repose sur Dieu , je le laisse faire : car alors on ne songe qu'à se tirer du trouble, de l'agitation, de l'inquiétude : autrement vous tentez Dieu , et vous vous jetez à terre du haut du pinacle, dans l'espérance de trouver entre deux les mains des anges.
Pourquoi opposer à la tentation -de l'ambition , ces paroles : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu , et le serviras seul^? les hommes ambitieux s'adorent eux-mêmes : ils se croient les seuls dignes de commander aux hommes, et de remplir les grandes places : ils ont une merveilleuse complaisance pour les conseils qu'ils ont imaginés pour y parvenir : ils se mettent au-dessus de tous les hommes, dont ils croient faire des instruments de leur vanité : tous ceux-là s'adorent eux-mêmes, et veulent que les autres les adorent. Ceux qui s'imaginent avoir ce que le monde appelle esprit supérieur; qui, ravis de la prétendue supériorité de leur génie à manier les hommes et les affaires; croient s'élever audessus de tout le genre humain , s'adorent euxmêmes, et se croyant les artisans de leur grandeur, les fabricaleurs de leur fortune, les auteurs de leurs beaux talents, de leur habileté, de leur éloquence : ils disent : Notre langue est de nous : et nous nous sommes faits nous-mêmes : qui est au-dessus de nous 6 ?
En s' adorant eux-mêmes , et en adorant leur propre orgueil , ils adorent en ([uelque sorte le diable qui l'a inspiré. Car le propre de ce superbe esprit, est d'avoir voulu s'égaler à Dieu, et s'adorer lui-même; et il règne sur ceux qu'il attire dans ses sentiments et dans ses révoltes.
I. Malth., IV. 4. — 2. Idem, 7; /)tu(., m. 1(). — 3. Prov., XXV. 27. — 4. Eccli., III. 22. — 5 Matth., iv. 10; Dexit.. vi. 1.!; X. 20. — 0. Pfi., XI. .">.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Pourquoi Jésus-Clirisl ne dit-il rien ù la vanterie du démon . qui se glorifie d'avoir tous les empires en sa puissance, el de les distribuer à qui il lui pUiU, avec toute la gloire qui y est attachée ' ? Il est vrai qu'en un certain sens, il est le maître de l'univei-s. par le péché quil y a introduit, par le rogne de l'idolâtrie qui était comme universel. Il est vrai encore qu'en remuant les passions el l'ambition des hommes, il donne des fondements à la plupart des conquêtes et des empires qui en ont été l'ouvrage ; il n'est pas vrai toutefois qu'il donne les empires; parce que ces violentes passions des hommes n'ont que l'etTel que Dieu veut, et que c'est lui qui donne la victoire. Mais Jésus-Christ le laisse se repaître de sa fausse gloire, et content d'apprendre aux hommes à adorer Dieu, il leur apprend à la fois que par là ils renverseront le superbe empire du démon, déjà prêt à tomber à terre.
Ye ÉLÉVATION.
De la puissance du démon sur le genre humain.
Quand Dieu créa les purs esprits, autant qu'il leur donna de part à son intelligence, autant leur en donna-l-il à son pouvoir : et en les soumettant à sa volonté, il voulut pour l'ordre du monde que les natures corporelles et inférieures fussent soumises à la leur; selon les bornes qu'il avait prescrites. Ainsi le monde sensible fut assujéti à sa manière, au monde spirituel et intellectuel : et Dieu fll ce pacte avec la nature corporelle, qu'elle serait mue à la volonté des anges, autant que la volonté des anges, en cela conforme à celle de Dieu, la déterminerait à certains effets.
Concevons donc que Dieu, moteur souverain de toute la nature corporelle, ou la meut, ou la contient dans une certaine étendue, à la volonté de ses anges. Parmi les esprits bienheureux, il y en a qui sont appelés des vertus, dont il est écrit : Anges du Seigneur, bénissez le Seigneur; bénissez le Seigneur, vous (qu'il appelle) ses vertus ou ses puissances^. El encofe Anges du Seigneur, louez le Seigneur : Vertus du Seigneur, louez le Seigneur^- C'est peut-être de ces vertus ou de ces puissances qu'il est écrit : Dieu sous qui se courbent ceux qui portent le monde *• Et quoi qu'il en soit, nous voyons dans toutes ces paroles une espèce de présidence de la nature spirituelle sur la corporelle.
Combien la force des anges prévaut à celle des hommes el des animaux, el quelle domination elle est capable d'exercer sur eux sous l'ordre de Dieu; il l'a lui-même déclaré par le carnage effroyable que m un seul ange dans toute l'Egypte, dont il fil mourir tous les premiers-nés , autant parmi les animaux que parmi les hommes '5; el encore par celui qui se lil si promptemeiil dans l'armée de Sennachérib qui assiégeait Jérusalem*.
On pourrait pourtant demander si Dieu conserve le même pouvoir aux anges déserteurs el condamnés : mais saint Paul a décidé la question, lorsque l»our exciter les fidèles à résister vigoureusement à la tentation, il les avertit que nous n'atons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre des prinr^js et des puissances, qu'il appelle encore, à
1. /.M*., IV. C. — '<i. Pt., Cil. 20,21.-3. nfin.,ut. 5H, 01 ; Pi., rxi.vii(. 2. —4. Job., ix. \'t. — 5. Jixod., il. 4, .5; xii. 12, ■a, t/i XIII. l'>. — '■> IV. rteg.,THix. «ï.
cause de leur origine, des vertus des deux', après même qu'ils en ont clé précipités : pour nous montrer qu'ils conservent encore dans leur supplice , la puissance comme le nom qu'ils avaient par leur nature. Et il ne faut pas s'en étonner, puisque Dieu qui les pouvait juslemenl priver de tous les avantages naturels, a mieux aimé faire voir en les leur conservant, que tout le bien de la nature tournait en supplice à ceux qui en abusent contre Dieu. Ainsi l'intelligence leur est demeurée aussi perçante et aussi sublime que jamais; et la force de leur volonté à mouvoir les corps, par celle même raison leur est resiée, comme du débris de leur effroyable naufrage.
Que si l'on dit que la force de la volonté des anges venait de la conformité à la volonté de Dieu qu'ils ont perdue, on ne songe pas que Dieu veut encore les faire servir de minisires à sa justice; et en cela leur volonté sera conforme à celle de Dieu ; parce qu'ils feront encore par une volonté mauvaise, la même chose que Dieu fait par une volonté qui est toujours bonne.
Ainsi tous les avantages naturels sont demeurés aux démons pour leur supplice. Dieu leur a tout changé en mal, et leur noblesse naturelle se tournant en faste, leur intelligence en finesse el en artifice, el leur volonté en partialité et en jalousie, ils sont devenus superbes, trompeurs el envieux, el réduits par leur misère au triste et noir emploi de tenter les hommes : ne leur restant plus au lieu de la félicité dont ils jouissaient dans leur origine, que le plaisir obscur el malin que peuvent trouver des coupables à se faire des complices, et des malheureux à se donner des compagnons de leur disgrâce. Dieu nous veut apprendre par là quelle estime nous devons faire des dons naturels, de la pénétration, de l'intelligence el de la puissance : puisque tout cela reste aux démons , qui n'en sont ni moins malheureux , ni moins haïssables. El leur pouvoir sur les hommes, loin de diminuer, s'est plutôt accru dans la suite par le péché qui nous a faits leurs esclaves. Au commencement Dieu avait mis l'homme au-dessous de l'ange; mais seulement, comme dit David, U7i peu au-dessous^. Mais par le péché, le démon qui nous a vaincus , est devenu notre maître ; el nous, comme dit Jésus-Christ lui-même, enfmits du démon^, esclaves livrés à ce tyran , non-seulement nous ne saurions nous tirer de cette servitude, mais nous ne pouvons pas môme faire de nousmêmes le moindre effort pour en sortir; en sorte que le démon est appelé par Jésus-Christ : le prince du monde''.
Ainsi notre délivrance ne consiste plus qu'en ce que cet esprit superbe qui domine sur tous les esprits d'orgueil, ayant osé attenter d'une manière terrible contre la personne du Fils de Dieu, encore qu'il n'y trouvât rien qui fût à lui : in me non habet quidquam^ : par là a perdu son empire. Qui ne serait étonné de lui voir enlever le Fils de Dieu sur une haute montagne et sur le pinacle du temple? Gomment fut-il permis à cet esprit impur, non-seulement de loucher à ce corps innocent et virginal, mais encore de le transporter où il voulait, comme s'il en eût été le maître? Mais c'est là
1. Ephes.,\i. 11 ,\■^■ — 2. /'.«., v;n. 'J. — 3. Joan., xiv. 'M, Il — 4. filem, xir. Ul; xiv. 30;xvi. Il , — :>. Ihiil,., xiv. .'io.
VINGT-QUATRIÈME SEMAINE
qu'il a perdu ses forces : il ne peut plus rien parce qu'il a voulu trop pouvoir. Le Fils de Dieu l'a vaincu en le laissant faire, et il a promis à ses fidèles d'anéantir sa puissance.
Cette promesse est contenue dans ces paroles de l'Apôtre : Dieu est fidèle; et il ne permettra pas que vous soyez tenté par-dessus vos forces ' . Les anges saints viendront à votre secours^. Vous avez pour bouclier la foP, pour armes invincibles le jeûne et la prière'^, et Jésus-Christ même pour soutien. Souvenez-vous seulement qu'il est dit de lui : Il n'est pas demeuré dans la vérité; la vérité n'est pas en lui; il est menteur et père du mensonge^ : ce sont les paroles du Sauveur. Ainsi ayant perdu à jamais la vérité, il ne lui reste plus à vous proposer que le faux, l'illusion, la vanité même. Songez aussi que le même Sauveur a dit de cet esprit mensonger, qu'il est homicide dès le commencement^. Il a tué nos premiers parents, et par lui la mort est entrée'' . Il vient donc à vous avec un esprit homicide : les plaisirs qu'il vous propose sont un poison; ses espérances un piège; la vengeance où il vous anime, une cruauté contre vous-même; et le couteau qu'il vous présente contre votre ennemi, plus contre vous que contre lui , vous percera le sein, pendant qu'il ne fera que lui effleurer la peau.
Vie ÉLÉVATION.
Comment Jésus-Christ a été tenté.
Un saint Pape a remarqué^, et après lui tous les saints Docteurs, que la tentation nous attaque en trois manières, par la suggestion, par la délectation et par le consentement. La suggestion consiste dans une pensée, soit que le démon la jette immédiatement dans l'esprit, soit que ce soit en nous proposant des objets extérieurs. Le démon n'a pas pu aller plus avant dans la tentation du Fils de Dieu : mais à notre égard , quand la pensée est suivie d'une complaisance volontaire, et que l'esprit s'y arrête; on doit croire que le consentement qui, comme disait saint Jacques^, enfante la mort, suivra bientôt.
Arrêtez donc la tentation dès le premier pas qui est innocent, et qui a pu être dans le Fils de Dieu; mais rejetez-la aussi de même. Car si vous lui laissez le moyen de vous chatouiller les sens, et si le démon qui peut même, comme vous voyez, remuer les corps, se met à agiter les humeurs, quelle tempête ne s'élèvera pas dans votre intérieur? Cependant Jésus dormira peut-être : réveillez-le donc promptemenl; réveillez la foi endormie; coupez court et rompez le premier coup. Prévenez le plaisir naissant, ou des sens, ou de l'ambition , ou de la vengeance; de peur que se répandant dans toute votre âme, il ne l'entraîne trop facilement au consentement si artificieuscment préparé.
VIP ÉLÉVATION.
Le diable se retire, mais pour revenir.
Et après que toute la tentation fut accomplie, le diable se retira pour un temps*''. Il ne quille donc jamais prise, quoique repoussé et vaincu : il revint plus d'une fois tenter Jésus-Christ; et apparemment
1. f.Cor., X. 13. -- 2. Ps., xc. 11, 12, 15, 16. — 3. Eph., vi. 11. — 4. Matth., XVII. 20. — 5 Joan., viii. 44. -- 6. I<lem — 7. Snp., H. 24. — 8. Greg. Mag., l- i. in Evang-, hnm. xvi , n. I. -- 9. .T/ic, I. 14, 15—10. 'T.hc., iv. 13.
il fit de nouveaux efforts dans le temps de sa passion et à l'heure de sa mort, qui est le temps que plusieurs entendent dans cet endroit de saint Luc. Quoi qu'il en soit , nous devons entendre qu'il faut toujours veiller, et se tenir prêt.
Il est naturel à l'homme de se relâcher après le travail. Jamais il ne fait si bon recommencer le combat, que lorsqu'après une pénible victoire on cesse d'être sur ses gardes : c'est alors qu'on périt. On se dit à soi-même : Il faut se donner un peu de repos; j'ai vaincu par un grand effort; qu'ai-je à craindre? Les flots sont calmés, les vents apaisés, le ciel serein ; on s'abandonne au sommeil ; l'ennemi revient et reprend toutes les dépouilles qu'il avait perdues.
Mais croyons que le grand effort de la tentation est dans les approches de la mort ; parce que premièrement c'est le temps de la décision; et secondement, c'est le temps de la faiblesse. 0 Dieu! jamais je ne suis plus faible; tout s'émousse dans la vieillesse, et le courage plus que tout le reste : Mon Dieu! ne me délaissez pas dans le temps de ma défaillance*. Quand la force me manque, et que je n'ai point de ressource ni de courage; mes esprits sont offusqués; j'ai dans le cœur une réponse de mort^ et le désespoir : Mon Dieu, aidez-moi. Voici le temps dont saint Luc disait : il le quitta jusqu'au temps^ : jusqu'au temps de défaillance et d'horreur, jusqu'au temps où dans le dernier affaiblissement les moments sont les plus précieux.
VINGT-QUATRIÈME SEMAINE
Suite du témoignage de saint Jean-Baptiste.
PREMIERE ELEVATION
Jean déclare qu'il n'était rien de ce qu'on pensait.
Après les merveilles qui parurent au baptême de Jésus-Christ, il y a sujet de s'étonner qu'il disparaisse tout d'un coup , pour s'enfoncer dans le désert durant quarante jours et autant de nuits. Après cela il revint et commença de prêcher. Pendant sa retraite dans le désert, et après, Jean continuait à lui rendre témoignage. Et ce fut alors que Jérusalem étonnée de la prédication du saint précurseur, lui députa, pour ainsi dire, dans les formes, des prêtres et des lévites du nombre des pharisiens qui l'interrogèrent juridiquement. Qui êtes-vous , lui dirent-ils? Car ils en avaient conçu une si haute opinion, qu'ils ne crurent rien moins de lui, sinon qu'il était le Christ. Mais il confessa , et ne le nia pas , et il confessa qu'il n'était point le Christ''. Celte façon de parler de l'évangélisle fait entendre qu'il prenait plaisir à le répéter. Moi le Christ! Je ne le suis pas; non, encore un coup je ne le suis pas. Quoi donc! êtes-vous Elie?Non, dil-il. Qu'il j aime à dire ce qu'il n'est pas, et à se réduire dans le néant ! Etes-vous prophète ? Non : toujours non , et toujours non : ce n'est qu'un non partout; et Jean n'est rien à ses yeux. Il est pourtant prophète, et plus que prophète^, et le plus excellent de lous
1. Ps., Lxx. 9, 10, 11. 12. — 2. //. Cor., i. 9. — 3. Luc. — 4 ./o^K, I. 19, 20, 21. — r>. Afntth., \i.9,W. \i.