‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 269 sur 851 · V/II · texte numérisé non relu

V/II

LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

ment de se tenir prêt. Combien Jésus le répète-t-il? El cependant nous sommes sourds. Il semble n'avoir destiné les derniers jours de sa vie, qu'à nous préparera la mort, et que ce soit là son unique affaire : c'est en efiet celle d'où tout dépend.

Dix vierges*. C'est un état saint, qui n'est pas donné à tout le monde : ainsi qu'il le dit ailleurs : Tous 7i' entendent pas cette parole , mais ceux à qui il a été donné"^. En voici dix qui ont entendu cette haute parole, à qui ce don excellent a été donné : et néanmoins il y en a cinq qui périssent. Tremblez donc, vous tous qui avez reçu ce don, et apprenez à le faire valoir.

Cinq étaient folles^ : sans précautions, sans prévoyance.

Ces folles ne prirent pas de l'huile. Elles disent : L'huile nous manque, nos lampes s'éteignent. La charité leur manque : les bonnes œuvres leur manquent : la charité, le plus excellent de tous les dons, sans quoi tous les autres , et même celui de la prophétie, et même celui du martyre, n'est rien; ni par conséquent celui de la virginité.

Elles sommeillèrent , et elles dormirent^. Celles qui ont de l'huile leur provision, peuvent demeurer tranquilles : mais les autres, elles doivent profiter du temps pour acheter de l'huile, et amasser de bonnes œuvres.

Donnez-nous de votre huile^. Ainsi parlent ceux qui, sans se soucier de faire eux-mêmes de bonnes œuvres, mettent toute leur espérance aux prières et aux mérites des saints.

Remarquez : Elles s'éveillent toutes : toutes elles se lèvent : toutes elles préparent leurs lampes^ : et néanmoins cinq périssent : et sont exclues du festin. Ce ne sont point des personnes vicieuses, ni insensibles, ni tout à fait sans bonnes œuvres : elles commencent beaucoup, et n'achèvent rien. Oh I combien périront par ce défaut I

Nous n'en avons pas pour nous et pour vous''. Chacun de nous portera son fardeau au tribunal de Jésus-Christ. Que chacun s'éprouve soi-même : car en cette sorte il aura sa gloire en lui-même, et non dans les autres^ : car encore qu'en un autre sens, nous devions par la charité porter les fardeaux les U71S des autres, néanmoins en ce dernier jugement, chacun sera jugé, non selon les œuvres des autres, mais selon les siennes'''.

Allez à ceux qui en vendent*^ : V^ous à qui l'huile manque : vous qui ne méritez pas de véritables louanges, allez à ceux qui les vendent : allez aux flatteurs, qui par un bas intérêt vous feront accroire avec tous vos vices que vous êtes vertueux.

Pendant qu'elles allaient acheter : pendant que leurs flatteurs les amusaient, par la vaine opinion qu'ils leur donnaient de leur sainteté : l'Epoux viiit : elles vinrent tard ; et la porte leur fut fer-

mée

Elle est fermée pour ne s'ouvrir plus : et votre exclusion est sans remède.

Seigneur, Seigneur! ouvrez-7ious*^. Voyez qu'elles ne sont pas de celles qui n'ont point de soin de bien faire, ou qui négligent entièrement leur salut. Ce sont des vierges, séparées des sens et des plaisirs :

1. Match., XXV. 1. — 2. Jdem , xix. 11, 12. — 3. Ihid., xxv. 3, 8.-4. Ibid.,1. — 5. Ibid., 8. — 6. lbid.,1. — 7. Ihid., xxv. 9. — 8. Gai., VI. 2,4,5. — 9. .1/aH/)., xvi. 27. — 10. Idem., xxv. 9. — 11. Ihid., 10. — 12. Itjid.,\\.

il n'est pas dit qu'elles souillent leur chasteté : elles ont des lampes : elles dorment à la vérité, et ne sont pas sans beaucoup de langueur; mais enfin elles s'éveillent : elles vont avec diligence acheter de l'huile : elles font imparfaitement quelques bonnes œuvres : enfin elles accourent et avancent jusqu'à la porte : elles frappent même , et disent : « Seigneur, Seigneur ! » Mais « tous ceux qui m'appellent. Seigneur, Seigneur! n'entreront point pour cela dans le royaume des cieux'. Je n'ai pas, trouvé tes œuvres pleines devant mon Dieu 2. »

La pénitence tardive frappe vainement , parce qu'elle n'est pas pleine, ni sincère. Viendra le temps qu'encore qu'on frappe, on n'entrera point. C'est ce que disait saint Jacques : « Vous demandez , et vous n'obtenez pas, parce que vous demandez mal^ » Ce qui arrive à ceux qui demandent la prolongation de leurs jours, non pour faire pénitence, mais pour les employer à leurs convoitises. Vient enfin le dernier moment, et les hommes croient qu'on demande bien; mais celui qui sonde les cœurs, sait le contraire , et il nous renvoie , avec les hypocrites et les infidèles, où il y aura des pleurs, et un éternel grincement de dents''.

En vérité , je vous le dis : Je ne vous connais pas'^ . C'est la vérité éternelle qui vous parle, et qui se prend elle-même à témoin. Vos flatteurs vous promettent tout; mais moi je vous tiens un autre langage. Et quel langage? /e ne vous connais pas. Malgré vos bons désirs , vos volontés imparfaites, vos commencements de vertu , je ne connais en vous ni mon image que j'y avais formée; ni le caractère de chrétien, ni celui d'homme raisonnable, ni rien enfin de solide ni de véritable. Allez, je ne vous connais point; vous n'êtes donc pas de mes brebis : car je connais mes brebis, et je leur donne la vie éternelle'^. Vous n'avez donc rien à prétendre, vous que je ne connais pas. Oh ! que me serviront tant d'amis, tant de connaissances! tout le monde, toutes les cours vous louent, vous connaissent; de grandes entrées partout; mais que vous sert tout cela, si Jésus-Christ ne vous connaît pas?

Cherchez pourquoi Jésus-Christ ne connaît pas ceux qui semblent le connaître si bien, et qui l'appellent deux fois : Seigneur, Seigneur. C'est que celui qui dit, qu'il le coyinaît, et ne garde pas ses commandements, est U7i i7ie7iteur' . Mais il en garde une partie : Je ne tous con7iais pas. Soyez parfait, comme votre Père céleste est parfait^ : autrement il ne vous connaît pas.

XGo JOUR.

Parabole des dix talents, et des dix mines. (Malth., x.w. 14-30; Luc, xi.x. 12-27.)

La parabole des talents, et celle des mines, semble avoir été prononcée en confirmation des dernières paroles que nous avons lues de saint Luc : Celui à qui 07i donne beaucoup , 07i lui redema7ide beaucoup.

A chacun selû7i sa vertu ^ ; il parle aussi des grâces qui sont données en récompense , ou du moins en conséquence d'autres grâces : mais il faut toujours se souvenir qu'il y a les premières grâces qui ne sont

1. M'ttth., VII. 21. — 2. Apoc, III. 2. — 3. Jac, iv. 3. — 4. Matth., XXIV. 51. — 5. Idem, xxv. 12. — 0. Joan., \. U, 18. — 7. /. Joan., II. 4. — 8. Malth., v. 48. — 9. Idem, xxv. 25.

MÉDITATIONS SUR L'EVANGILE

pas données de celle sorle, el qui sont absolument graluiles , ce qui parait en d'autres lieux de l'Evangile. Ici nous avons à considérer la distribution des grAces qui sont les suites des autres, el l'ordre des récompenses. Et ce qu'il y a premièrement à observer, c'est la proportion et les convenances. On donne à chacun selon sa certxi : chacun travaille et prolite à proportion de ses talents; chacun est récompensé selon son travail. « Celui qui a cinq talents, gagne cinq talents. Celui qui en reçoit deux en gagne deux'. Celui dont la mine en a produit dix, reçoit dix villes : et celui dont la mine en a produit cinq, reçoit cinq villes ^ : » et il ne reste qu'à admirer l'exactitude de la divine justice, par rapporta l'exactitude et à la fidélité d'un chacun.

Celui qui enfouit son talent et sa mine, est jeté lui-même tlans le cachot, et dans les ténèbres : et non-seulement il ne reçoit rien, ce qui lui était dû triip visiblement; mais encore il est puni de sa négligence.

Outre la récompense particulière que chacun reçoit à proportion de son travail, tous reçoivent la commune récompense, d'entrer dans la joie de leur Seigneur^, et d'être reijdus participants de sa Odélité.

Tout est donc ici dans une entière proportion : la peine, la récompense. Il y en a une commune à tous pour la fidélité qui l'est aussi : il y en a de particulières selon la diversité du travail : et tout l'ordre de la justice est accompli. 0 Dieal je chanterai vos louanges sur votre justice, et sur votre vérité.

Il parait par la même raison de proportion et d'égalité, que si celui qui avait reçu cinq talents ou deux talents, avait été paresseux, il aurait été plus puni que celui qui n'en avait reçu qu'un; et il n'y a plus à chacun qu'à examiner ce qu'il a reçu, pour "voir ce qu'il a à craindre. 0 mon Dieu I que vous ai-je rendu pour la foi que vous m'avez donnée; pour tant de saintes instructions; pour tant de lumières; pour tant de crimes pardonnes; pour tant de temps, et pour votre longue patience! 0 Dieu! que vous ai-je rendu? et ne vous ayant rien rendu , que dois-je craindre?

Entrez dans la joie de cotre Seigneur : jetez ce maucais sertiteur dans les ténèbres extérieures'^ . L'un est mis dedans, l'autre dehors : l'un dans la joie, el dans la lumière, l'autre dans le dé.sespoir et dans les ténèbres. 0 heureux soft de l'uni 0 cruel partage de l'autre!

Entrez dans la joie de votre Seigneur. « La joie entre en nous, lorsqu'elle est médiocre : mais nous entrons dans la joie, » dit saint Augustin, « quand elle surmonte la capacité de notre âme, qu'elle nous inonde, qu'elle regorge, et que nous en sommes absorbés; qui est la parfaite félicité des saints. »

Ce qui fait le malheur de ces ténèbres, c'est qu'elles sont extérieures. La seule séparation rend le malheur des réprouvés extrême et insupportable : de là ce pleur éternel , de là ce grincement de dents. Si vous n'êtes mis dedans; si vous n'entrez dans la joie; toutes sortes de maux tombent sur vous, el la seule séparation vous les attire.

Chassez le seniteur inutile, et mettez-le où règne

XXT 21, 53.-4. /.i*/n, nv. 5«, »J.

le désespoir. S'il n'avait rien reçu , il n'aurait pas tant à s'affliger; mais il a eu le talent ; il l'a négligé : c'est pourquoi son déplaisir n'a point de mesure.

Pleur, et grincement de débits*. Profonde tristesse dans l'un, et rage dans l'autre. Il est en fureur contre lui-môme, parce qu'il n'a à imputer qu'à luimême le malheur dont il est accablé.

Je sais que vous êtes un homme difficile : vous moissonnez où vous n'avez point semé: vous ramassez oïl vous n'avez point répandu^. A Dieu ne plaise, que Dieu soit ainsi : car, où n'a-t-il pas semé, et quels dons n'a-t-il pas répandus? Mais Jésus-Christ nous veut faire entendre par cette espèce d'excès, combien est grande la rigueur de Dieu dans le compte qu'il redemande. Car il n'y a rien qu'il n'ait droit d'exiger de sa créature infidèle et désobéissante, dont le fonds étant à lui tout entier, il a droit de punir son ingratitude des plus extrêmes rigueurs.

Serviteur mauvais et paresseux^ : Mauvais, parce qu'il est paresseux : qui doit tout à la divine justice, seulement pour n'avoir rien mis à profit pour elle.

Tu seras jugé par ta bouche''. La lumière de la vérité qui parle en nous, prononcera notre sentence : chacun avouera son crime, et ordonnera son supplice. On aura d'autant moins de consolation, qu'il ne restera aucune excuse, ni par conséquent aucune espérance, aucun adoucissement : car on prononcera cela même contre soi, qu'il n'y en doit avoir aucun. De là cette profondeur et cet abîme de tristesse. 0 mon Dieu, la seule vue m'en fait horreur : que sera-ce du sentiment et de l'effet?

Otez-lui son talent : ôtez-lui sa mine , et donnezla à celui qui en a dix^. Comment est-ce que les élus profitent des grâces que les réprouvés auront perdues? Tiens bien ce que tu as, dit-il, de peur qu'un autre ne reçoive ta couronne^. Les justes profitent de tout, et autant de la nésgligence des autres qui les instruit, que de leur propre travail.

A celui qui n'a pas, ce qu'il semble avoir lui sera ôté\ Ce qu'il semble avoir; il n'a rien en effet, parce qu'il ne garde rien. Un panier, un vaisseau percé n'a jamais d'eau , parce que celle qu'il reçoit , il la perd dans le même instant. Ame cassée et brisée, où l'eau de la grâce ne tient pas, elle n'a jamais rien de propre : et cependant ce qu'elle semble avoir, lui sera encore ôté. Elle demeurera sèche, dépouillée, sans bien, sans lumière, sans aucune consolation même passagère; et il est juste : car il fallait lui ôler tout ce qu'elle gardait mal. 0 mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! puis-je souffrir la vue de ma pauvreté, de ma douleur, de mon désespoir en cet état malheureux? Il faut donc prévenir ce mal pendant qu'il est temps.

XCIe JOUR.

Jugement dernier. (Matlh., xxv. 31, jusqu'à la fin.)

Après avoir préparé ses fidèles au jugement dernier avec tant de soin, il est temps qu'il nous fasse voir ce jugement; et c'est ce qu'il fait dans le reste de ce chapitre.

1. Matlh., xxv. 30. - 2. rdem, 24. — 3. Ibid.,2(j. — 4. Luc, ' XIX. 22.— 5. Idem, 24. -0. Apoc, ni 11. -- 7. MaUh.,\\v.

LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

Quand le Fils de l'homme viendra en sa majesté' , et tous ses anges avec lui '. Quelle majesté! quelle suite ! que d'exécuteurs de sa justice ! ]\Iais comment viendra-t-il? dans une nuée éclatante'^ : du plus haut des cieux; de la droite de son Père. Avec ses anges. Il est donc le Seigneur des anges comme des hommes. Il s'assiéra dans le siège de sa majesté : et toutes les nations seront assemblées devant lui^. Quelle journée! quelle séance! Qui ne tremhlera alors? « Devant ce grand Roi assis dans le trône de son jugement, » qui « dissipera tout le mal par un coup d'œil; qui osera alors se glorifier d'avoir le cœur pur; et qui osera dire : Je suis innocent*? » Qui pourra paraître devant celui, qui a les yeux comme un flamheau ardent , comme la flamme du feu le plus pénétrant et le plus vif, qui sonde les cœurs et les reins , et qui donne à chacun selon ses œuvres^. Toutes les consciences seront ouvertes en un instant , et tout le secret en sera manifesté à tout l'univers. Où se cacheront ceux qui mettaient toute leur confiance à se cacher : dont les actions étaient honteuses, même à dire et à penser^? et qui verront tout à coup leur turpitude révélée devant tous les anges, devant tous les hommes; et ce qui renferme en un mot toute confusion et toute honte, devant le Fils de l'homme, dont la présence, dont la sainteté, dont la vérité convaincra et confondra tous les pécheurs? Voilà celui que vous nommiez votre Maître : pourquoi ne gardiez-vous i)as sa parole? Voilà celui que vous appelliez votre Sauveur : quel usage avez-vous fait de ses grâces? Voilà celui que vous attendiez comme votre Juge : comment ne trembliez-vous pas à son approche , et à la seule pensée de son jugement? Vous croyez avoir tout gagné en vous cachant, en détournant vos yeux, en gagnant du temps. Vous y voilà maintenant devant ce tribunal : la sentence va être prononcée : sans délai : en dernier ressort : et elle sera suivie d'une prompte et inévitable exécution.

XGIIe JOUR.

Séparation des justes et des impies. (Ibid.)

« Il les séparera les uns des autres, comme un pasteur sépare les brebis d'avec les boucs. » Il dit ailleurs, que « les anges feront cette séparation; et sépareront les justes d'avec les impies. Les uns seront à la droite, et les autres à la gauche'. » Que n'aura point à craindre alors la troupe des impies? Ce qui est cause que Dieu ne répand pas sur elle toute sa colère , c'est le mélange des bons et des mauvais : et il épargne les uns , pour l'amour des autres. Après la séparation, quelle vengeance! Mais quelle horreur aura-t-on des mauvais? Ils se cachent ici parmi la foule, et se mêlent avec les bons : là, que toute leur difformité paraîtra, et qu'on les comparera avec les justes plus resplendissants que le matin^, et avec le Fils de l'homme qui est la justice même, qui les pourra souffrir : et qui se pourra souffrir soi-même? 0 montagnes! cachez-nous : ô collines! tombez sur nous^. Dans quelle compagnie es-tu , malheureux? On a honte de se trouver avec un seul scélérat : tu seras avec tous les méchants, et tu en augmenteras le nombre

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