‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 273 sur 851 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qu'ainsi vous pardonneriez à Ninive; que les paroles de vos prophètes seraient méprisées; et que sans se soucier de vos menaces ni rompre le cours de leurs crimes, les peuples s'attendraient toujours à vous fléchir par la pénitence, après avoir impunément accompli leurs mauvais désirs. « Seigneur, je vous prie, faites-moi mourir : la mort me sera plus douce que la vie. En même temps il se retira de la ville', » et attendait dans le voisinage , quel en serait le sort : car à peine voulut-il croire , que Dieu pardonnât tant de crimes, et augmentât la licence par cet exemple d'impunité. Mais Dieu qui le voulait revêtir de l'esprit de la nouvelle alliance, qui est une alliance de miséricorde, de réconciliation et de pardon , et lui ôter cet esprit dur qui devait comme régner en ce temps-là à cause de la dureté du cœur de l'homme, sécha, comme on sait, la branche verte qu'il avait fait élever sur la tète de Jonas, pour le défendre de l'ardeur brûlante du soleil , et des vents de ces pays-là, qu'il avait excités exprès^. Et comme Jonas s'en affligea jusqu'à désirer la mort : « Tu l'affliges , » lui dit le Seigneur^, « de ce rameau vert que tu n'as pas fait , et la naissance duquel ne t'a coûté aucun travail : et tu ne veux pas que j'aie pitié de l'ouvrage de mes mains , et de cette ville immense , » si digne de compassion : quand ce ne serait qu'à cause du nombre infini des « enfants qui ne connaissent pas le bien et le mal, et de tant d'animaux? » Car, ô Seigneur! votre bonté s'étend jusqu'à eux, conformément à cette parole du Psalmiste : « Vous sauverez les hommes et les animaux , parce qu'il vous a plu , ô mon Dieul de multiplier votre miséricorde*. « Prenons donc l'esprit de douceur; et ne nous laissons point transporter par ce zèle , qu'on voit paraître même dans les saints de l'Ancien Testament : car Jésus dit à ses disciples, qui le voulaient imiter, et à l'exemple d'Elie^, faire descendre le feu du ciel : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes®. »

Ne blâmons donc pas le zèle de Jonas, qui était convenable au temps ; et louons Dieu au contraire, de lui avoir inspiré la douceur, qui devait un jour paraître en Jésus-Christ , et de l'avoir forcé à prêcher sa miséricorde. Ne condamnons pas aisément le saint prophète ; parce que ces mouvements des prophètes, et la communication de Dieu avec eux, sont un grand mystère , qu'il ne nous est pas permis de pénétrer. Non, que je m'attache opiniâtrement à vouloir excuser de faute ce saint homme : car Dieu se plait quelquefois à faire paraître son bras dans le crime même , et à s'assujétir les âmes les plus rebelles. Mais c'est que ce qui se passe entre Dieu et ses prophètes, est bien caché; et qu'il leur fait sentir sa secrète volonté par des voies bien éloignées des nôtres. Et il ne faut s'étonner, ni de ses paroles , ni même de sa fuite. Car Dieu pousse ces âmes qu'il tient sous sa main, et les ramène lui-même; et il veut leur faire sentir par des expériences réelles, la force invincible de cette main souveraine sous laquelle ils sont. Souvenons-nous du saint homme Job , que Dieu reprend avec tant de force , de son ignorance, et des paroles qu'il avait proférées^; et de qui néanmoins il dit ensuite par deux et trois

1. Jon., IV. 3,5.-2. Idem, 8, 9. —3. Ibid.. 10. 11. —4. Ps., XXXV. 7,8. —5. IV. Reij., i. 10.— 6. Ltic, ix. 55.— 7. Joi., xxxvni, XXXIX, XL, xn.

fois, qu'il a parlé droitement'. Suspendons donc notre jugement dans les violentes agitations de ces âmes prophétiques ; et gardons-nous bien de tirer à conséquence ce qui se passe en elles; soit que ce qui leur arrive soit une simple permission de Dieu; soit qu'on y puisse trouver, en approfondissant la matière , une réelle influence de sa main , dans tout ce qui nous y paraît un grand péché. Si Jonas paraît si troublé des miséricordes de Dieu, croyons que c'était, selon l'esprit de ces temps, un zèle pour la justice, et pour la vérité de sa parole. S'il fuit devant Dieu, entendons qu'il voudrait pouvoir se fuir lui-même , plutôt que de fournir aux hommes une occasion de mépriser Dieu : et en quelque sorte qu'il faille juger de celte fuite, admirons la main de Dieu qui le soutient; qui lui envoie parmi la tempête ce sommeil mystérieux qui témoigne la tranquillité de son âme , et figure celui de Jésus- Christ dans la nacelle. Imitons son intrépidité, à la vue de la mort présente ; sa charité , lorsqu'il veut mourir pour sauver les compagnons de son voyage ; sa prière et sa prophétie jusque dans le ventre de la baleine. Prions donc avec lui, et à son exemple, en quelque état que nous soyons, en quelque abîme que nous nous sentions plongés. Admirons aussi l'efficace de sa prédication; et ne faisons pas moins pour Jésus-Christ, nous qui sommes chrétiens, que les Ninivites , qui n'étaient que des infidèles, éloignés de l'alliance de Dieu , firent pour Jonas. Enfin en contemplant ces vives figures que le Saint-Esprit nous a tracées de Jésus-Christ , préparons-nous à entendre la vérité qui a été accomplie en sa personne. Amen , amen.

LA CENE

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