‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 275 sur 851 · I. Lue., sxil. 8, lu et leq · texte numérisé non relu

I. Lue., sxil. 8, lu et leq

cl leur ordonna d'en amener une ânessc qu'ils y trouveraient avec son ànon, les assurant, « qu'aussitôt qu'ils diraient que le Seigneur en avait affaire, on les laisserait aller '. Il avait donc plusieurs disciples de celle sorte, el à la ville el à la campagne , dont il connaissait la fidélité et l'obéissance : et cependant il ne les découvrail à ses disciples que dans le besoin ; leur apprenant par ce moyen la discrétion avec laquelle ils devaient ménager ceux qui se fieraient à eux , quand ce ne serait que pour ne leur point faire de peine inutile , el ne leur point attirer de haine sans nécessité. Celle discrétion des disciples leur fait taire encore dans leurs évangiles, et si longtemps après la mort du Sauveur, le nom de celui dont il avait ainsi choisi la maison, aussi bien que celui où il envoya quérir l'ànon et l'ânesse. Ils ne taisaient pas de même d'autres noms : el par exemple , non-seulement on a remarqué que celui qui lui aida à porter sa croix, élail un nommé Simon Cyrénéen; mais on circonstancié encore, qu'il était père d'Alexandre et de Rufus^, connus parmi les fidèles. Tout se doit faire avec raison : il y a des personnes qu'il faut nommer pour mieux circonslancicr les choses ; il y en a d'autres qu'une certaine discrétion oblige de taire.

Saint Pierre et saint Jean trouvèrent les choses comme Notre Seigneur les leur avait dites. Le porteur d'eau ne manqua pas de se trouver à l'endroit de la ville par où ils entraient, el d'aller à la maison que Notre Seigneur avait choisie : comme l'ànon s'était trouvé à point nommé à l'entrée de ce village, lié à une porte entre deux chemins. Il se trouva aussi là, avec beaucoup d'autres personnes inconnues , un homme, qui demanda aux deux disciples ce qu'ils voulaient faire de cet ânon^. Et il semblait que le hasard l'eût fait parler; mais non : car c'était précisément celui qui devait laisser aller cet animal au premier mol des disciples, selon la parole de leur maître. Enfin il se trouva que cet ànon n'avait jamais été monté. Car il le fallait ainsi pour accomplir le mystère, el pour montrer que le Sauveur devait un jour monter et conduire un peuple indocile, c'est-à-dire le peuple gentil, qui jusqu'à lui n'avait point de loi, ni personne qui l'eût pu dompter. Tout est conduit, les petites choses comme les plus grandes; el tout cadre avec les grands desseins de Dieu.

Voilà donc tout disposé. Le grand cénacle tapissé est prêt; on y attend le Sauveur. Voyons maintenant les grands spectacles qu'il y va donner à ses fidèles. Contemplons, croyons, profilons; ouvrons le cœur plutôt que les yeux.

IIo JOUR.

La Pâque. La vie du chrétien n'est qu'un passage.

Lisons les paroles de saint Jean (xni , 1) : « Devant le jour de Pâques, Jésus sachant que son heure élail venue de passer de ce monde à son Père; comme il avait aimé les siens, qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. »

On sail que le mol pâque signifie passage. Une des raisons de ce nom, qui est aussi celle que saint Jean regarde en ce lieu , c'est (jue la fêle de Pâques fut instituée, lorsque l'ancien peuple devait sortir de

1. Mallli., XXI. 2, .S; Marc, xi. 2, 3; Luc, xix. 30, 31. — 2. Marc, xv. :;!. — ;'.. /dt:m, xi. 1,0, (i.

LA GÈNE. — PREMIÈRE PARTIE

l'Egypte , pour passer à la terre promise à leurs pères; ce qui était la figure du passage, que devait faire le peuple nouveau, de la terre à la céleste patrie. Toute la vie chrétienne consiste à bien faire ce passage : et c'est à quoi Notre Seigneur va diriger plus que jamais toute sa conduite, ainsi que saint Jean semble ici nous en avertir.

La pren>ière chose que nous devons remarquer, c'est que nous devons faire cette Pàque, ou ce passage, avec Jésus-Christ. Et c'est pourquoi cet évangéliste commence le récit de cette pàque de Notre Seigneur par ces mots ; « Devant le jour de Pâques, Jésus sachant qu'il devait passer de ce monde à son Père. »

0 Jésus! jenie présente à vous pour faire ma pàque en votre compagnie : je veux passer avec a^ous du monde à votre Père, que vous avez voulu qiii fût le mien. Le monde passe , dit votre Apôtre ' : la figure de ce mo7ide passe^; mais je ne veux point passer avec le monde, je veux passer à votre Père. C'est le voyage que j'ai à faire, je le veux faire avec vous dans l'ancienne pàque , les Juifs qui devaient sortir d'Egypte, pour passer à la terre promise, devaient paraître en habits de voyageurs, le bâton à la main une ceiiiture sur les reins , afin de relever leurs habits, leurs souliers mis à leurs pieds , toujours prêts à aller et à partir; et ils devaient se dépêcher de manger la pâque^, afin que rien ne les retînt, et qu'ils se tinssent prêts à marcher à chaque moment. C'est la figure de l'état oii se doit mettre le chrétien pour faire sa pàque avec Jésus- Christ, pour passer à son Père avec lui. 0 mon Sauveur t recevez votre voyageur, me voili prêt; je ne liens à rien; je veux passer avec vous de ce monde à votre Père.

D'où me vient ce regret de passer? Quoil je suis encore attaché à cette vie? Quelle erreur me retient dans ce lieu d'exil? Vous allez passer, mon Sauveur! et résolu que j'étais de passer avec vous, quand on me dit que c'est tout de bon qu'il faut passer, je me trouble, je ne puis supporter ni entendre cette parole. Lâche voyageur! que crains-tu? Le passage que tu vas faire , est celui que le Sauveur va faire aussi dans notre Evangile : craindrastu de passer avec lui? Mais écoute : « Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde*. » Qu'y a-t-il de si aimable dans ce monde? que tu ne veuilles point le quitter avec le Sauveur Jésus? Le quitterait-il, s'il était bon d'y demeurer? Mais écoute, encore un coup, chrétien : Jésus passe de ce monde pour aller à son Père. S'il fallait seulement sortir du monde, sans aller à quelque chose de mieux, quoique ce monde soit peu de chose, et qu'on ne perdit pas beaucoup en le perdant , on pourrait y avoir regret , parce qu'enfin on n'aurait rien de meilleur. Mais , chrétien , ce n'est pas ainsi que tu dois passer. Jésus passe de ce monde, mais pour aller à son Père. Chrétien, qui dois passer avec lui, tu passes à un Père; le lieu d'où tu sors, est un exil; tu retournes à la maison paternelle.

Passons donc de ce monde avec joie; mais n'attendons pas le dernier moment, pour commencer notre passage. Lorsque les Israélites sortirent d'Egypte, ils ne devaient pas arriver d'abord à la terre

1. /. Joan., II. 17. - 2. /. Cor., vu. 31. — 3. Exoi.. xii. 11. 4. Joan., XIII. 1.

B. — T. II

promise : ils avaient quarante ans à voyager dans le désert; ils célébraient néanmoins leur pàque, parce qu'ils sortaient de l'Egypte , et qu'ils allaient commencer leur voyage. Apprenons à célébrer notre pàque dès le premier pas : que notre passage soit perpétuel : ne nous arrêtons jamais; ne demeurons point, mais campons partout à l'exemple des Israélites : que tout nous soit un désert, ainsi qu'à eux; soyons comme eux toujours sous des tentes; notre maison est ailleurs : marchons, marchons, marchons; passons avec Jésus-Christ : mourons au monde, mourons-y tous les jours : disons avec l'Apôtre : Je meurs tous les jours*; je ne suis pas du monde; je passe; je ne tiens à rien.

Ille JOUR.

Lavement des pieds . Puissance de Jésus-Christ ; son humilité. (Joan., xiii. 1-15.)

« Comme il avait toujours aimé les siens, il les aima jusqu'à la fln^. » En ce moment de son passage, lorsqu'il les allait quitter, il les aima plus que jamais, et leur donna des marques plus sensibles de son amour. C'était la consolation qu'il leur voulait laisser en les quittant. En effet, tout ce qu'il leur dit est plus tendre, tout ce qu'il fait plus rempli d'amour; témoin l'eucharistie qu'il leur va donner. Mais voici par où il commence. « Après le souper, le diable ayant déjà mis dans le cœur de Judas, flls de Simon Iscariote, le dessein de le livrer : Jésus sachant que son Père lui avait tout mis entre les mains, et qu'il était sorti de Dieu, et qu'il y retournait; il se leva de table, quitta ses habits, et mit un linge devant lui; puis ayant versé de l'eau dans un bassin, il commença à laver les pieds de ses disciples, et les essuya avec le linge qu'il avait attaché autour de lui^. » Voilà notre lecture d'aujourd'hui. Qu'elle est belle! qu'elle est ravissante! Mon Sauveur, vous me remplissez de consolation par la lecture de votre Evangile! En quelque endroit que je l'ouvre, j'y trouve partout ces consolations , et des paroles de vie éternelle; mais je ne sais si j'y ai lu rien de plus touchant que cet endroit. Mon Sauveur, augmentez ma joie dans cette sainte lecture, afin que la chaste délectation dont elle me remplit, m'ôte tout le goût des joies du monde. Mais pour cela il faut peser toutes les paroles.

« Après le souper* : » saint Jean va parler d'un autre souper, « où il était couché sur le sein de Jésus; où Jésus donna à Judas le morceau Irenipé^. » Voilà donc un autre souper. Il y en eut deux, dont le dernier se fit après le lavement des pieds ; et ce fut celui où il institua l'eucharistie : souper de cérémonie, qui peut-être fut précédé du souper de l'agneau pascal. Je n'entre pas dans ces questions, je ne cherche qu'à m'édilicr : et il me suffît d'entendre que le festin où l'eucharistie fut instituée, fut un festin particulier, (lui fut tout plein de mystère, comme nous le verrons bientôt Que le premier donc soit celui où l'on satisfit au besoin. Voilà Jésus qui se lève, et qui sort de table; et pour préparer ses disciples au mystérieux festin qu'il leur préparait, il leur lave les pieds.

« Jésus sachant que son Père lui avait tout remi.';

1. /. Cor., XV. 31. —2. Joan., xiii. 1. — 3. Idem, 9, 3, 4,5. - 4. Idem. 2. —5. Ihid., 23, 26.

uv:

mi:ditati(»ns s un i; évangile.

entre les mains, el qu'il élail sorti de Dieu et retournait î\ Dieu'. » ArriMons-nous : saint Jean est ici tout occupe des grandeurs et de la puissance de Jésus; et il nous veut remplir de cette idée, alin que la peinture qu'il nous va faire de son humilité el de' son amour, soit plus vive. Arrèlons-nousdonc, encore un coup, et goûtons cette première parole : « Son Père lui a tout remis entre les mains, » selon ce qu'il a dit lui-même : « Tout a été mis entre mes mains par mon Père^. » El ailleurs : « La toutepuissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre'. » Et quoique cette puissance lui appartint naturellement, parce que dès le commencement il était Dieu, toujours résidant en Dieu, et inséparable de lui , et qu'il était ce Verbe Dieu , par qui Dieu ^ tout tiré du néant; le Père par ce moyen ne pouvant avoir aucune créature qui ne soit la créature du j Fils, et ne lui doive le même hommage, conformément à cette parole : « Tout ce qui est à moi, est à vous; et tout ce qui est à vous, est à moi* : » néanmoins cette puissance lui venait de son Père, qui la lui ayant déjà donnée par son éternelle naissance, la lui donnait au temps de sa passion d'une façon particulière; parce que c'était par sa passion qu'il devait tout acquérir, et avoir à titre d'achat et d'acquisition, ce qu'il avait déjà naturellement, et par le droit de sa naissance. Et celui à qui tout est donné d'une manière si excellente, c'est celui qui nous va laver les pieds. Voilà où saint Jean en veut venir. Humilion^nous donc de notre côté. 0 Jésus ! je me soumets à votre empire; à celui que vous avez sur moi, comme créateur, à celui que vous avez comme rédempteur : vous êtes mon souverain Seigneur, mon doux et unique Maître : « Vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d'Israël^. » Quelle obéissance ne vous dois-je pas, étant à vous à tant de titres, et par des titres de cette nature, si authentiques, si immuables, si aimables, si divins?

IVe JOUR.

Tout remis entre les mains de Jésus-Christ , spécialement les élus. (Ibid.)

« Tout lui a été remis en main par son père ®. » Ce tout, qui lui a été remis en main par son père , est principalement ce tout dont il a dit : « Tout ce que mon Père me donne, vient à moi''. » Et ce tout c'est son Eglise; c'est dans son Eglise, spécialement les saints , el parmi les saints ceux qui le sont jusqu'à la fin; et en un mol, les élus. Voilà ce tout bienheureux, qui est spécialement remis par le Père entre les mains de Jésus, et dont il a dit lui-même; € Ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. » El un peu devant : « Vous avez donné puissance sur tous les hommes, à votre Fils, alin qu'il donne la vie éternelle à tout ce que vous lui avez donné*. » Ajoutons toujours : et celui à qui le Père a remis en main loul ce qui lui est de plus cher, c'est-à-dire ses élus, ses bien-aimés; c'est celui qui va nous laver les pieds. Mon Sauveur, vous vous abaissez jusque-là! Il est juste que je m'abaisse devant vous. Mon Sauveur, que je sois de ce tout que votre Père vous a donn^, afin que vous lui donniez la vie éternelle! J'en serai, si je suis fidèle à votre grâce; si je garde

l. Joan., XIII. 3. — 2. Matth., xi. 27. — ?.. Idem, xxiii. 2s. - 1 Joan., x*ii. 10 — 5. hUtn, i. 4t>. — 0. Matlh., xi. Z7. - 7. Jonn., SI. TTi ■ — ». /rlem, xvxi. 6. 2.

vos commandements. Donnez-moi ce que vous me commandez, afin que je sois de ce troupeau béni, dont vous avez dit : « Mes brebis entendent ma voix, je les connais, el elles me suivent; et je leur donne la vie éternelle. Ce que mon Père m'a donné esl plus grand que loul; lui-même qui me l'a donné, est audessus de toutes i hoses, et l'on ne peut rien ôter de mes mains, non plus que des siennes, parce que mon Père et moi ne sommes qu'un'. » Qu'y a-l-il à craindre après cela? Rien du tout, sinon de manquer à sa vocation; il n'y a qu'à s'abandonnera ces mains toutes puissantes, el à dire à Jésus : 0 Seigneur! J'espère en vous ; je me livre à vous; je ne serai point confondu-.

Yo JOUR.

Jést0i^hrist , vrai Dieu, et vrai homme. (Joan., xiii. 3.)

La même lecture, et s'arrêter à ces paroles : « Jésus sachant que tout lui élail remis entre les mains, et qu'il était sorti de Dieu, et qu'il retournait à Dieu 3. Sorti de Dieu sans altération, sans succession, sans ordre de temps, avec une inexplicable pureté, comme le rayon sort du soleil, sans s'en séparer, et toujours portant en lui-même toute la vertu de son principe; ce qui fait que saint Paul l'appelle, « l'éclat et le rejaillissement de la gloire de son Père* : » sorti néanmoins, non par extension comme le rayon qui n'est que la lumière étendue, et portée bien loin au dehors; mais sorti de Dieu, comme la pensée sort de l'espril en y demeurant toujours : sorti de lui, par conséquent, comme quelque chose de vivant, ou plutôt comme la vie même; ce qui fait dire à saint Jean, que la vie était en lui^ : c'est-à-dire, qu'elle y élail comme dans le Père, qu'elle y était comme dans sa source; selon ce qu'il dit lui-même de sa propre bouche : « Gomme le Père a la vie en lui-même; ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en lui-même^. » Il est donc sorti de Dieu de cette manière, vivant de vivant, vie de la vie; sorti par la parfaite connaissance qu'il a éternellement de lui-même, comme sa pensée, son intelligence, sa sagesse; comme sa parole intérieure, par laquelle il se dit à lui-même loul ce qu'il est; comme l'expression vive et naturelle de ses perfections et de tout son ôlre; comme portant en lui-même toute sa beauté ; comme étant sa vive et parfaite image, et l'empreinte de sa substance'^. Sorti par conséquent comme un autre lui-même, comme son Fils, de même nature que lui; Dieu comme lui; mais un même Dieu avec lui, un même Dieu que lui; parce qu'il ne sort pas par l'effusion d'une partie de sa substance; mais il sort de toute sa substance, puisque sa substance ne souffre pas de division ni de partage : de sorte que sa substance, sa vie, sa divinité lui est communiquée tout entière; lui est commune avec le Père, à qui il ne reste rien de propre el de particulier que d'êlre Père : comme il ne reste à la source que d'être lasource, tout le reste, pour ainsi parler, passant tout entier dans le ruisseau.

Voilà, autant qu'il est permis aux hommes de bégayer, voilà, dis-je, ce que c'est que sortir de Dieu. Ce sont les expressions dont se sert l'Ecriture

1. Joan., X. 27. 28,29, .30. — 2. Ps., xxx. 1. —9. Joan., xiii. 3.-4. //e*r.,i.3. — 5. Joan., t. 4.-6. fdem, v. 20. — 7. Jfehr.,

LA CEXE. — PREMIERE PARTIE

sainte, pour aider notre faible intelligence, pour l'élever au-dessus d'elle-même. Et tout cela nous est dit en abrégé dans le Symbole de Nicée, lorsqu'il y est dit, que le Fils de Dieu est engendré , et sorti de la substance de son Père , Dieu de Dieu , lumière de lumière , vrai Dieu d'un vrai Dieu , de même substance que son Père, et un même Dieu avec lui , parce que le Seigneur notre Dieu est un seul Dieu, et que tout ce qui est Dieu et vrai Dieu, ne peut être qu'un; l'unilé étant la substance et l'essence même de la divinité. Mais pourquoi se perdre aujourd'hui dans ces sublimes pensées? si ce n'est pour considérer avec saint Jean par une ferme et vive foi, que vous, mon Sauveur, étant Dieu, égal à Dieu, et un même Dieu avec votre Père, d'où vous êtes sorti en demeurant éternellement dans son sein; néanmoins vous avez voulu vous rabaisser jusqu'à laver nos pieds, vous humiliant de cette sorte devant votre créature, pour nous apprendre à nous humilier, non-seulement devant vous, mais encore devant nos frères, devant nos égaux, devant des hommes faits comme nous, devant nos inférieurs , si notre bassesse naturelle nous permet de mettre quelqu'un en ce rang.

y Je JOUR.

Jésus-Christ , Dieu de Dieu, sorti de Dieu. (Joan., xiii. 3.)

Encore la même lecture , le même mot : Sorti de Dieu*. Vous êtes, mon Sauveur, sorti de Dieu; sorti premièrement dans l'éternité, conformément à celte parole de Michée : Sa sortie est dès les jours de l'éternité^, d'une parfaite coexistence avec Dieu, de qui vous sortez; autrement, vous ne seriez pas le rayon de ce soleil; vous ne seriez pas l'éclat de sa gloire, ni l'empreinte de sa substance, puisque sa substance c'est l'éternité : vous ne seriez pas sa pensée, vous ne seriez pas son Fils, le Fils parfait d'un Père parfait; d'un Père toujours parfait, pour produire, pour engendrer, comme pour être. Vous êtes donc sorti de Dieu dans l'éternilé, avant tous les temps; mais sorti de Dieu dans le temps, lorsque votre Père qui vous engendre, et vous porte éternellement dans son sein , unit à votre personne qui lui est égale et coéternelle, dans le sein de la bienheureuse Vierge, la nature humaine tout entière, c'est-à-dire, une âme unie à un corps humain, afin que le même qui est Dieu parfait, fiJl aussi homme parfait; Fils de Dieu et Fils de Marie, | le même Fils, le même Dieu. En cette sorte, ô Je- | sus ! vous êtes encore sorti de votre Père éternel , | parce que vous n'avez point eu d'autre Père que '' lui; et que la mère que vous avez eue est demeurée | vierge, n'ayant été rendue féconde qu'à cause que ! le Saint-Esprit est surtenu en elle, et que la vertu i du Très-Haut l'a couverte de son ombre^. Conçu | d'une manière si pure et si divine, celle dont vous ' êtes né ne l'est pas moins; puisque conçu du Saint- Esprit, vous êtes né de Marie toujours vierge; et vous sortez en cette sorte pour paraître aux hommes, comme vous dites vous-même : Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde* : non que vous soyez venu où vous n'étiez pas; mais vous avez paru, où vous ne paraissiez pas : et voilà

1. Joan.. XIII. 3. — 2. Miclt.,v. i. — 3. Luc . , i. X>. — l. Jonn., XVI. 28.

votre sortie dans le temps, lorsqu'étant fait homme mortel, vous avez paru parmi les mortels.

C'est ainsi que vous êtes venu dans le monde en qualité d'homme; mais en môme temps vous êtes demeuré comme Dieu dans le sein de votre Père, selon ce que disait saint Jean votre précurseur : « Personne n'a jamais vu Dieu; mais le Fils unique qui est dans le sein de son Père, nous en a raconté les merveilles', nous l'a fait connaître. Et comme vous dites vous-même : « Personne n'est monté au ciel, que celui qui est descendu du ciel, à savoir le Fils de l'homme qui est dans le ciel ^ : » vous en êtes descendu , et vous y êtes. Comme Dieu vous ne quittez jamais le ciel , qui est le lieu de la gloire de votre Père , et vous ne le pouvez jamais quitter. Comme homme mortel, vous avez quitté cette gloire, qui vous était natèrelle, et vous nous avez paru dans la bassesse : Et vous vous êtes fait homme, et vous avez habité au milieu de nous, et nous avons vu votre gloire, comme la gloire du Fils unique plein de grâce et de vérité^.

Mais comment est-ce que saint Jean a dit qu'il avait vu votre gloire? Est-ce à cause qu'il vous a vu ressuscité, et montant aux cieux? ou même qu'il vous a vu transfiguré sur le Thabor? Tout cela entre dans sa pensée; mais il déclare qu'il vous a vu dans votre gloire, lorsqu'il vous a vu plein de grâce et de vérité; plein de la grâce des miracles, et guérissant tous les maux de nos corps; plein de la grâce qui nous sanctifie, puisque vos apôtres vous disaient : « 0 Seigneur, augmentez-nous la foi^ ; et que cet affligé vous criait du fond de son cœur : Je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité'^. C'est donc ainsi que saint Jean vous a vu plein de grâce; et par la même raison il vous a vu plein de vérité; parce que vous annonciez la vérité aux hommes par vos prédications , et qu'en même temps vous la leur mettiez dans le cœur par l'inspiration de votre grâce, les illuminant tout ensemble et au dedans et au dehors. Nous avons donc vu votre gloire, même au milieu de vos bassesses; parce que nous y avons vu la vérité et la grâce dont vous étiez plein, et plein non-seulement pour vous, mais encore pour nous; puisque nous avons tous reçu de votre plénitude, et grâce pour grâce*^, comme le disait saint Jean-Baptiste votre précurseur.

Nous voyons donc alors votre gloire au milieu de vos infirmités; et si nous ne la voyons pas tout entière; si en même temps que nous vous voyons des yeux de la foi , comme le Fils unique de Dieu, nous vous voyions des yeux du corps comme le dernier des hommes, comme l'homme de douleurs et tout rempli d'infirmités, comme un ver et non pas comme un homme; c'est que vous cachiez volontairement votre gloire; vous en suspendiez l'elTet : ce n'était point par force que vous étfez dans l'abaissement; c'était par amour et par bonté. Et néanmoins avec celte gloire dont vous étiez plein, et que vous aviez apportée en sortant de Dieu , vous venez nous laver les pieds! Quand donc j'aurais do la gloire, je la voudrais supprimer. Mais je n'en ai point : je n'ai rien; je ne suis rien ; et il ne s'agit que d'abaisser, ou plut(M il ne s'agit que de tenir bas un pur néant.

l.Joan.,1. IS. —2. Idem, m. 1.3. — 3. Ibid., i. 14. — 4. Lw.. XXVII. 5. — 5. ,1/nrc., ix. 2.1. — 6. Joan.. i. 10.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

Vile JOUR.

J^tus-Christ sorti de la gloire de Dieu , y derail retourner. vJoan., xiii. 3.)

Les mûmes paroles : Sachant qu'il était t^orti de Dieu, et qu'il y retournait'. Celui qui csl sorti de Dieu de celle manière, ne peut pas quil n'y retourne. Il y avait en lui une grandeur, qui devait enlin l'emporter. Il ne pouvait s'abaisser que par condescendance, pour s'approcher de nous; pour nous apporter ses grâces; pour nous donner un parfait modèle d'humilité, de douceur, de patience, de toutes les vertus ; pour se rendre la victime de nos péchés. Pour cela il fallait qu'il descendit jusqu'au tombeau: mais, comme dit saint Pierre, il n'y pouvait pas être détenu '-. El il fallait que la vie qui était en lui, prévalût. Il fallait donc aussi que s'il quittait sa gloire, il la reprit bienlôl; s' il s' humiliait jusqu'à la mort, et à la mort de la croix, Dieu devait ensuite l'exalter et lui donner un nom qui fût au-dessus de tout 7iom^, pour accomplir aussi ce qu'il a demandé à son Père : « Mon Père , gloriliez-moi en vuus-raème de cette gloire que j'ai eue en vous, avant que le monde fût*. » C'est ce que veut dire saint Jean par ces paroles : « Sachant qu'il sortait de Dieu , et qu'il y retournait. » Car il n'était pas possible, qu'il demeurât toujours séparé d'une gloire qui lui était si naturelle; et non-seulement il y devait retourner, mais encore nous y ramener avec lui : ce qui aussi lui a fait dire : « Mon Père , je veux que là où je suis , ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi; afin qu'ils contemplent ma gloire, que vous m'avez donnée, parce que vous m'avez aimé avant la création du monde^. » La contempler, c'est en jouir, c'est y participer, selon ce que dit saint Jean : « Nous lui serons semblables, parce que nous le verrons comme il esl^. » El c'est l'accomplissement de ce qu'il a dit : « Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un , comme nous sommes un ; et «jue le monde sache que vous les avez aimés , comme vous m'avez aimé'. »

Que ceux qui aiment Jésus-Christ, goûtent ces paroles; et qu'ils goûtent encore celles-ci : « Je m'en vais vous préparer la place : et quand je m'en serai allé, et que je vous aurai préparé la place, je reviendrai , et je vous retirerai à moi ; afin que là où je suis, vous y soyez aussi*. » Voilà donc la manière dont Jésus-Christ devait retourner à Dieu; voilà ce que veulent dire ces paroles de saintJean : tétait sorti de Dieu, et y retournait. El lorsqu'il fut sur le point d'accomplir ce glorieux retour, étant tel, et se sachant tel, comme le remarque saint Jean, il voulut bien nous laver les pieds. Silence, silence, encore un coup; taisez-vous mes pensées; laissezmoi contempler Jésus aux pieds de ses apôtres, à nos pieds de tous , et aux pieds de tous ses fidèles, qu'il regardait dans ses apolres.

VIII'- JOLR.

J^tut-ChrUl en tient au latemenl det pieds. (Joan., xiir. 4.) Lisez t. 'i et 5. Il «e leta de table, et il posa ses habilu; les habits d'honneur que portaient les pcr-

1. Jonn., XIII. 3. — 2. Art., II. 21. — 3. Philip., il. 8,9. — 4 Jo'in., XVII. 5. — .',. [ilem, xv. 12, 24. — 6. /. Joan., m. 2. — 7. Joan., XTii. », W. — 8. Idem, xiv. 2, 3.

sonnes libres, et ne se laissant que celte sorte d'habits que ceux qui servaient avaient accoutumé de garder. Et ayant pris un linge , il se l'attacha devaiit lui : de mot à mot, il s'en ceignit. Se ceindre, en général, était la posture de celui qui allait servir, selon ce qui est écrit : Que vos reins soient ceints; et un peu après : Soyez comme les serviteurs qui attendent leurs maîtres; et un peu après : Le maître se ceindra lui-même, et fera asseoir à table ses fidèles serviteurs ; il viendra lui-même les servir*. Voilà en général ce que c'est que se ceindre; mais se ceindre d'un linge, est l'habit d'un service encore plus vil, qui est celui de laver les pieds. El remarquez que Jésus fait tout lui-même : lui-même il pose ses habits; il se met lui-même ce linge; il verse l'eau luimême dans le bassin : de ces mêmes mains qui sont les dispensatrices de toutes les grâces; de ces mains qui sont les mains d'un Dieu , qui a tout fait par sa puissance ; de ces mains dout la seule imposition, le seul attouchement guérissait les malades et ressuscitait les morts; de ces mêmes mains, il versa de l'eau dans un bassin , il lava et essuya les pieds de ses disciples. Ce n'est pas ici une cérémonie; c'est un service effectif qu'il leur rend à tous, et le service le plus vil ; puisqu'il faut se mettre à leurs pieds pour le leur rendre ; il faut laver les ordures et la poussière qui s'amassaient autour des pieds en marchant nu-pieds, comme on faisait en ces pays-là. Voilà ce que fait Jésus, sachant tout ce qu'il était, dès l'éternité , et dans le temps, et ce qu'il allait devenir par sa résurrection, et son ascension triomphante. Pénétrez-moi, ô Jésus, de votre grandeur naturelle, et de vos bassesses volontaires; afin que. du moins dans ma petitesse naturelle , je n'aie point de difficulté à me tenir bas , et à servir mes frères.

IXe JOUR.

Pierre refuse de se laisser laver les pieds , puis il obéit. (Joan., XIII. 6-9.)

Que saint Pierre était pénétré de ces grandeurs et de ces bassesses de son Maître, lorsqu'il s'écrie tout transporté : Quoi , Seigneur, vous me laveriez les pieds"^! Vous? à qui? à moi! Tu, Mmi. Vous, le Fils de Dieu ! à moi , un pécheur. Il lui disait autrefois : Retirez-vous de moi. Seigneur, car je suis un homme pécheur^ : un homme , un mortel , un néant; mais, ce qui est encore pis, un pécheur : lia! retirez-vous de moi, je ne puis souffrir votre approche. A plus forte raison maintenant, que vous veniez me laver les pieds, et me rendre un service si indigne de vous; un maître à son disciple I un Seigneur, et un tel Seigneur, à son esclave t Ha , Seigneur! quoi que vous disiez, je ne le souffrirai jamais : jamais vous ne me laverez les pieds''.

Le caractère de saint Pierre était la ferveur. Elle n'était pas encore bien réglée; mais elle était extrême; et quoique Jésus lui dît : Vous ne savez pas encore ce que je veux faire , mais vous le saurez bieyitôt, et en son temps; comme s'il eût dit : Laissez-moi faire; je sais pourquoi je le fais; Pierre s'obstine, pour ainsi parler, et contraint Jésus de lui dire : Si je ne vous lave , vous n'aurez point de part avec moi. Et en même temps, avec la môme

1 . //«c , XII. 35, 3rt, ,37. — a. Jonn., xiii 0, 7. — 3. Lur., v. 8. — 1. Joan., XIII. 6.

LA GENE

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