LIVRE VI. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE
C'est donc lui-même qui nous dit que dès lors il avait pleinement connu le don de la grâce, puisque même il l'établissait sur le principe le plus général qu'on put prendre pour l'établir en le fondant sur le litre même de la création , par lequel Dieu est la cause de tout bien en l'homme, à même raison qu'il l'est de tout, l'être, selon les divers degrés avec lesquels on le peut participer.
Et c'est si bien là un des grands principes dont saint Augustin se sert contre les pélagiens, qu'il le répète sans cesse, et en particulier très-amplement dans le second livre Des Mérites et de la Rémission des péchés^ comme il paraît par ces paroles : « Si l'on dit que la bonne volonté vient de » Dieu, à cause que c'est Dieu qui a fait l'homme, » sans lequel il n'y aurait point de bonne volonté, » on pourra par la même raison attribuer à Dieu la » mauvaise volonté , qui ne serait pas non plus que » la bonne, si Dieu n'avait pas fait l'homme; et » ainsi, à moins que d'avouer que non-seulement » le libre arbitre, dont on peut bien et mal user, » mais encore la bonne volonté, dont on n'use ja- » mais mal , ne peut venir que de Dieu, je ne vois » pas qu'on puisse soutenir ce que dit l'Apôtre : » Qu'avez-vous que vous n'ayez point reçu ? que si » notre libre arbitre, par lequel nous pouvons faire » le bien et le mal , ne laisse pas de venir de Dieu , » parce que c'est un bien, et que notre bonne vo- » lonté vienne de nous-mêmes , il s'ensuivra que ce » qu'on a de soi-même vaudra mieux que ce qu'on » a de Dieu, ce qui est le comble de l'absurdité, » que l'on ne peut éviter qu'en reconnaissant que la » bonne volonté nous est donnée divinement, » c'est-à-dire, de Dieu même.
Voilà comment saint Augustin disputait contre les pélagiens : voilà comment il avait disputé si longtemps auparavant contre les manichéens; et il a eu raison de nous dire qu'il avait dès lors aussi vigoureusement soutenu la grâce de Dieu , que s'il eût eu à la soutenir contre ce Pelage présent.
Et il remarque très-bien dans ses Rétractations , que la grâce qu'il soutenait dans les trois livres Du libre arbitre, était la véritable grâce; c'est-à-dire, celle qui n'est pas donnée selon les mérites^; par où il marque toujours et contre les pélagiens et contre les semi-pélagiens la notion de la grâce, par laquelle les uns et les autres sont également confondus. Il dit donc de cette grâce dans ses Rétractations, que s'il n'en a pas parlé davantage dans ses livres Du libre arbitre, c'est qu'il n'en était pas (juestion alors-''; et néanmoins il ajoute, non-seulement qu'il ne l'y a pas entièrement oubliée, non om- NiNO RETicuiMUS '' ; mais encore, qu'il l'a défendue comme il eût pu faire contre Pelage.
Il dit dans les mêmes livres des Rétractations^ , que c'est en vain que les pélagiens lui voulaient faire accroire qu'il était pour eux; et pour montrer combien il est ferme dans ce jugement qu'il porte sur les livres Du libre arbitre, il dit encore, dans le livre De la Nature et de la Grâce , que dans ces livres Du libre arbitre, « il na point anéanti la rjrâce de Dieu, non évacua vi gratiam Dei" : » ce qu'on fait toujours selon lui, lorsqu'on n'en reconnaît pas la
1. LU/., u.De pecc. mer. et rem., c. xviii. — 2. Vid. Lib. de don. pevsev., c. vi, xil, et lot.; L. Relracl., i , c. ix, >i. 3, 4. — 3. Idem, n. 2. — 4. Ibid., n. 0. -- 5. Ibid., n. 3, 4. — 6. Cap.
prévention, et qu'on croit qu'elle est donnée selon les propres mérites, ou des œuvres, ou de la foi même.