‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 724 sur 851 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dixième et dernière vérité : les pécheurs endurcis ne font ni au dehors ni au dedans, tout le mal qu'ils voudraient ; el en quel sens saint Augustin dit que Dieu incline à ^ln mal plutôt qu'à un autre.

Par la profondeur de ces conseils, il arrive, en dixième lieu, que les esprits, ou des hommes ou des anges qui sont déjà livrés par eux-mêmes à la malice , et dans la suite sont endurcis dans celte funeste disposition , non-seulement n'opèrent pas au dehors le mal qu'ils prétendent , mais ne font pas même au dedans actuellement tous les péchés qu'ils voudraient. Dieu tient leur volonté en sa main , en sorte qu'elle n'échappe que par où il le permet : d'où il résulte qu'il fait ce qu'il veut, même des volontés dépravées : ce qui fait dire à saint Augustin-, « qu'il incline la volonté d'un pécheur déjà » mauvaise par son propre vice, à ce péché plutôt » qu'à un autre, par un juste et secret jugement;» et dans le chapitre suivant : « Qu'il agit dans le » cœur des hommes pour incliner, pour tourner » leur volonté où il lui plaît, soit au bien, selon sa » miséricorde, soit au mal, selon leur mérite, par » un jugement quelquefois connu , quelquefois ca- » ché, mais toujours juste. »

Ceux qui trouvent cette expression de saint Augustin un peu dure, peuvent s'en prendre à l'Ecriture , où il s'en trouve si souvent de semblables ou de plus fortes, qu'on est induit quelquefois à les imiter, et surtout lorsqu'il s'agit d'attérer par quelque chose de fort l'orgueil humain , et d'établir une vérité à laquelle il ne veut pas s'assujélir. Grégoire de Valence, en expliquant le passage dont il s'agit, el comment Dieu incline les cœurs , non-seulement au bien, mais encore au mal, remarque qu'il est auteur, dans les méchants , de tout ce qui précède le péché; où il faut comprendre, non-seulement la force mouvante, c'est-à-dire, le libre arbitre, par lequel il se détermine d'un côté plutôt que d'un autre , mais encore la disposition et présentation des divers objets d'où naissent tous les motifs par lesquels la volonté est ébranlée. Suarcz ajoute, qu'il n'y a aucun inconvénient à reconnaître qu'une volonté déjà mauvaise par son propre dérèglement el dans une pente, ou plutôt dans une déterminalion actuelle au mal, ne devenant pas jilus mauvaise lorsqu'elle se porte à un objet plutôt qu'à un autre, puisse aussi y être appliquée par une secrète oi)ération de Dieu, qui n'ayant parce moyen aucune part ni au fond, ni au degré du mal , est libre à divcpsider ces mouvements selon les desseins de sa justice el de sa sagesse éternelle; d'où saint Thomas a pris occasion de dire que Dieu pousse au mai' en quelque façon, les volontés déjà mauvaises

1, Pt., xu. 8. — 2. De graliâ et Ub., arb. c. xx, xxi. — .'i. .V. T/tom. in liom. tx.

(car il le faut toujours supposer ainsi), en les tournant d'un côté plutôt que d'un autre; ce qu'il faut néanmoins entendre, non d'une impulsion positive qui cause un mouvement déréglé, mais au sens qu'on incline l'eau à précipiter sa chute en levant la digue, et qu'on détermine son cours d'un côté plutôt que d'un autre, par l'ouverture qu'on lui laisse libre, en tenant le reste fermé. On dit même communément , qu'on fait tomber une pierre en coupant la corde qui la tenait suspendue, et ce n'est pas seulement un langage populaire, mais encore un langage philosophique de dire , que l'on opère en quelque sorte un mouvement, lorsqu'on en lève l'obstacle. Dieu donc, sans pousser les hommes ni au mal en général, ni au mal en particulier, tourne la volonté déjà mauvaise et déterminée au mal , à un mal plutôt qu'à un autre , non en lui donnant sa mauvaise pente, ni en la déterminant positivement à aucun mal , mais en lui lâchant ou lui tenant la bride, ce qui n'est point, à le bien entendre, la pousser au mal; mais au contraire, en la retenant d'un certain côté, la laisser tomber de l'autre de son propre poids.

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