CHAPITRE PREMIER
Principe de saint Augustin : explication de l'Ecole.
Pour entendre à fond la doctrine de saint Augustin , qui est en ce point celle de toute l'Eglise , il en faut venir au principe fondamental d'où dérive et 011 aboutit toute la théologie de ce Père, qui est que « la grâce n'est pas donnée selon les mérites, gratiam Del non secundum mérita nosîra darl. »
Quoique la doctrine précédente soit un des fondements de la foi et qu'elle ait toujours été trèsclairement soutenue par les docteurs les plus éminents de l'Ecole, il faut néanmoins avouer qu'elle y avait été un peu obscurcie dans les deux ou trois derniers siècles, et jusqu'au concile de Trente. La source de l'erreur venait de ce principe qu'on avait introduit : « Facienti qnod in se est Deus non denegat gratiam : Dieu ne dénie point la grâce à celui qui fait ce qu'il peut. » Car on l'entendait assez communément non pas de celui qui fait ce qu'il peut par la grâce, ce qui, comme on a vu, est très-véritable, mais de celui qui fait ce qu'il peut, même par la nature; et on s'était imaginé une certaine proportion de cougruite ou de convenance entre Tune et l'autre, qui faisait juger convenable, congruum , que Dieu accordât sa grâce à celui qui faisait tout ce qu'il pouvait par les forces de la nature. C'est à peu près en ces termes que s'en explique Durand de Saint-Porlien , élève de l'ordre des Frères-Prècheurs àl'évèché de IMeaux; homme d'esprit sans difficulté, mais qui, de l'aveu commun de tous les docteurs, donnait trop au raisonnement et à la nature, comme il paraît par l'opinion sur le concours rejetée de toute l'Ecole, et qui se faisait un plaisir de contredire saint Thomas , quoiqu'il fût le docteur de son Ordre ; ce qui a beaucoup affaibli son autorité , non-seulement dans sa Compagnie , mais encore dans toute l'Eglise.
Il faut pourtant avouer qu'en ce point il était d'accord avec .une grande partie des scolastiques jusqu'au concile de Trente , et que même depuis ce concile il y a eu encore un faible parti qui a soutenu la maxime. Voici donc comme MoHna, qui semble dans ces derniers temps en être le chef, explique la chose dans son livre de la Concorde : Il faut, dit-il, ajouter aux deux disputes précédentes que , toutes les fois que le libre arbitre tâche par ses forces naturelles, ou qu'il est prêt à faire tout ce qu'il peut de lui-même, tant pour apprendre et embrasser ce qui regarde la foi , que j)Our la douleur de ses péchés et sa justification , Dieu lui confère la grâce prévenante et les secours pour faire ces choses ainsi qu'il le faut pour son salut-. Non qu'il soit rendu digne par un tel effort de recevoir de tels secours, ou qu'il les mérite en
i . Ce livre a été publié pour la première fois par M. Lâchai , dans l'édilion Vives ; le manuscrit se conserve à la liililiotliécjue du séminaire de Mcaux. 2. Concord. lib. arb., qusest. U . art. 13, disp. 11.
aucune sorte, mais parce que Jésus-Christ nous a obtenu cela par ses mérites; et parce que, parmi les lois que lui et le Père éternel ont établies sur la distribution gratuite des secours et des dons que le même Jésus-Christ nous a mérités, celle-ci, en a été une des plus convenables à la raison , que toutes les fois que par nos forces naturelles nous tâcherions de faire ce qui est en nous, les secours de la grâce par lesquels nous ferions ces choses comme il faut pour le salut , nous seraient présents, prxsto nobis essent , afin que par ce moyen notre salut fût toujours en notre main et qu'il ne tînt qu'à nous de nous convertir à Dieu. » Ce qu'il tâche ensuite de prouver par ces paroles de saint Ambroise sur ce passage de l'Epître à Timothée : ^( Dieu veut que tous les hommes soient sauves , mais, dit-il, à condition qu'ils s'approcheront de lui, » etc. ; et par celles d'OEcuménius sur le même endroit. Il allègue aussi saint Thomas, dans sa Somme aux Gentils, que « Dieu, autant qu'il est en lui , est prêt à donner sa grâce à tous les hommes'; » ce qu'il conclut en disant que, « comme Dieu prévoit ce que tous ceux qui écoulent l'Evangile tâcheront de faire ou de ne faire pas par leurs propres forces naturelles , c'est assez pour rendre inexcusables ceux qui n'ont pas prêté leur consentement surnaturel à la foi, que Dieu soit prêt, prœsto, à les prévenir au même instant qu'il prévoit qu'ils feraient effort de croire par leurs propres forces naturelles. »
Telle est la doctrine de Molina, qui en cela est abandonné par la plupart des docteurs de sa Compagnie, comme dans ce qu'il enseigne que « le libre arbitre peut , avec le concours général de Dieu, produire un consentement à la foi selon la seule substance de l'acte et purement naturel-. »
11 ajoute « qu'après ce qu'il a dit de la production de l'acte de foi selon la substance de l'acte , il n'y a point de difficulté sur l'espérance^. » El conclut de môme, quoiqu'avec un peu plus d'ambiguïté et par un plus long circuit, que, « avec ce seul concours général , on peut produire par son libre arbitre, l'altrition et la contrition selon la substance de l'acte*. » Ce qu'il finit en répondant, autant qu'il peut, à toutes les objections qu'on oppose à cette doctrine; en quoi il est réfuté par Vasquez, et par Suarez et par les autres savants auteurs de sa Compagnie.
En tout cela, il prétend suivre le commun sentiment des scolastiques; et encore que Suarez et Vasquez prennent soin d'en excuser la plupart, il faut avouer de bonne foi qu'il y en a quelques-uns qu'il est malaisé de défendre.