CHAPITRE IX
En quel sens saint Augustin donne des interprétations restrictices de cette volonté générale.
Après que saint Augustin a si clairement reconnu la volonté générale en Dieu et en Jésus- Christ de sauver et de racheter tous les hommes , on s'étonnera peut-être de trouver dans le même Père tant d'explications où il restreint celte volonté. Car il est vrai qu'il en rapporte jusqu'à trois, dont nous en trouvons deux dans le livre De la correction et de la grâce-, où il dit que << tous, dans le passage de saint Paul, veut dire tous les prédestinés , parce que toutes sortes d'hommes se trouvent dans ce nombre : au même sens que Jésus-Christ dit aux pharisiens : Vous payez la dîme de tous les légumes^, c'est-à-dire de tous ceux qu'ils avaient , où tout genre de légumes était compris, et non point en général des légumes qui sont dans toute la terre. »
L'autre explication de saint Augustin dans le même livre, est que Dieu veut sauver tous les hommes , parce qu'il nous le fait vouloir*; et que non-seulement il nous commande de demander et de procurer leur salut, mais encore qu'il nous en inspire le désir.
Ces deux explications se trouvent souvent répétées dans les livres de saint Augustin , et entre autres dans son Manuel à Laurent", où il en ajoute une troisième , c'est qu'on dit de Dieu qu'il veut sauv'cr tous les hommes, <i parce qu'il n'y a que ceux qu'il veut de sauvés. » Ce qu'il explique ailleurs par l'exemple d'un maître d'école dont on dit très-bien qu'il enseigne tous les enfants d'une ville, encore qu'il y en ait qui ne viennent point à l'école, parce que personne ne la tient que lui, el que tous ceux qui sont en-scignés le sont par son ministère.
Je récite sommairement ces trois explications de saint Augustin qui sont connues; mais si l'on en prétendait conclure que ce Père n'en reçoit point d'autres, on le combattrait lui-même, puisque, dans le même lieu du Manuel où il les raj»porle toutes trois, il y ajoute ct'lle clause : « Et
i. De liai, et gral.. f.ip. 1—2. Dfcorr. et grat.. r. H, n. 41. — ;i. Luc. XI, ii. — 4. De corr. et grat., rap. 15, n. 4". — 5. Enchir., ap. 103, ii. i'.
DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
en quelque autre manière qu'on le puisse entendre . t'tquocumqiiealio modo i)itelli(jipot('st, pourvu, ajoute ce Père, qu'on ne nous oblige point à croire que le Tout-Puissant ait voulu quelque chose qui n'arrive point, lui dont il est écrit expressément qu'il fait tout ce qu'il lui plaît dans le ciel et dans la terre'. D'où il s'ensuit qu'il n'a pas voulu tout ce qu'il n'a pas fait. »
Ces paroles nous font entendre trois choses : la première, qu'après avoir rapporté les interprétations restrictives de la volonté générale, il déclare qu'il ne prétend point exclure les autres; d'où il s'ensuit, en second lieu, qu'il veut encore moins exclure celles qu'il a lui-même proposées en d'autres endroits, et surtout d'une manière si exacte et si authentique dans le livre De l'esprit et de la lettre; et de là, en troisième lieu, il faut encore conclure qu'il range parmi les volontés de Dieu , qui ne peuvent être empêchées , celle par laquelle il veut sauver tous les hommes et les amener à la vérité , parce que ne le voulant qu'avec cette loi que s'ils refusent par leur libre arbitre de se conformer à ce qu'il veut d'eux, ils soient inévitablement punis (ce qui fait tout l'acte complexe de cette v^olonté de Dieu) , il s'ensuit qu'elle ne peut jamais être éludée , parce qu'en résistant à la volonté que Dieu avait de les gratifier, ils retombent dans celle qu'il a, supposé leur défection, de les punir, comme ce Père nous l'a si précisément expliqué dans le livre De l'esprit et de la lettre.
Il faut donc , selon ce Père , ou plutôt selon tous les Pères et selon l'Ecriture même, distinguer en Dieu deux sortes de volontés : l'absolue, pariaquelle il veut déterminément et distinctement telle et telle chose, par exemple sauver les élus; et la conditionnelle, par laquelle il veut telle chose, supposé que telle autre soit , par exemple sauver tous les hommes, pourvu qu'ils se conforment à sa volonté. Ces deux volontés ont leur effet : la volonté absolue l'a bien clairement, puisque les élus bien certainement sont sauvés , parce que Dieu , par sa bonté , leur a préparé des moyens certains pour parvenir au salut. La volonté conditionnelle l'est aussi , quoique d'une autre manière par deux moyens : le premier, parce qu'en effet tous ceux qui accomplissent la condition et qui veulent ce que Dieu veut, sont sauvés; le second , parce que Dieu voulant sauver ceux qui le voudront et en même temps par le même acte perdre ceux qui ne le voudront pas, ils seront inévitablement perdus, sans que personne les puisse arracher à la justice de Dieu nia ses mains vengeresses, qui, selon saint Augustin dans le livre De l'esprit et de la lettre, est un dos moyens par lesquels la volonté de Dieu est invincible, c'est-à-dire inévitable et toujours assurée de son effet.
De ces deux sortes de volontés sont nées les deux manières générales d'expliquer cette parole de saint Paul : « Dieu veut sauver tous les hommes*, » et les autres de cette nature. Si, par ces mots Dieu veut, nous entendons la volonté conditionnelle par laquelle il veut sauver si l'on se conforme à ses désirs, et perdre si l'on y résiste, il ne faut pas do restriction dans ce mot de tous, et c'est la sorte d'interprétation que saint Augustin a