CHAPITRE XII
Saint Augustin n'admet pas que « Dieu ôte aux réprouvés la force d'obéir afin qu'ils cessent de le faire. »
En conséquence de cette doctrine , quand on objecte à saint Augustin que Dieu, selon ses principes, « ôte la force d'obéir à ceux qui cessent de le faire, » il rejette bien loin de lui cette conséquence. C'est à la fin de sa vie et dans le livre Du don de la perséve'rance , qu'il récite que les Marseillais , ses adversaires , lui faisaient cette objection en ces termes : « C'est ôter toute la force à la correction que de dire dans l'assemblée de l'Eglise et en présence de l'assemblée de la multitude* : La sentence déterminée de la volonté de Dieu par la prédestination, est qu'il y en ait parmi nous qui, en recevant de Dieu la volonté d'obéir, viennent à la foi ou qui y demeurent en recevant la persévérance. Pour vous qui êtes encore arrêtés dans les plaisirs du péché , si vous n'en êtes point encore sortis, c'est à cause que le secours de la grâce médicinale ne vous a pas relevés. Mais si vous êtes du nombre des élus , quoique non encore appelés , vous recevrez bientôt la grâce qui vous fera vouloir être élus et l'être en effet ; et si vous êtes du nombre des réprouvés , quoique vous obéissiez encore , les forces d'obéir vous seront ôlées , afin que vous cessiez d'obéir. »
Je rapporte tout au long celte objection, où saint Augustin a ramassé tout le venin de ses adversaires, c'est-à-dire toutes les mauvaises conséquences qu'ils tiraient de sa doctrine, afin qu'en reconnaissant ce qu'il approuve ou ce qu'il improuve , on en voie le véritable plan.
Il improuve donc premièrement qu'on dise à tout un grand peuple en la seconde personne : « Si vous êtes réprouvés, les forces d'obéir vous seront ôtées, afin que vous cessiez de le faire ^, » parce que c'est en quelque façon leur jeter au front des vérités dures, et plutôt des imprécations qu'une exhortation salutaire. Mais celajegarde la manière de s'expliquer et non pas le fond , et c'est le fond maintenant dont il s'agit. Mais pour entendre ce fond, il n'y a qu'à remarquer soigneusement ce que saint Augustin a retranché de la proposition qu'on prétend tirée de sa doctrine.
Cette proposition est " qu'on ôtera aux réprouvés les forces d'obéir, afin qu'ils cessent de le faire; » mais saint Augustin n'approuve ni cel afin ni cette soustraction des forces , puisqu'il tourne la proposition en cette sorte : « S'il y en a qui obéissent et qui ne soient pas prédestinés, ils ne sont dans l'obéissance que pour un temps , et ils n'y
demeureront pas jusqu'à la fin^ » ce qui en effet est incontestable. 11 a donc manifestement retranché la soustraction des forces. Pourquoi? si ce n'est que par une suite de ce principe : « Dieu ne délaisse personne le premier. » D'où il a encore conclu que même les justes qui tombent pouvaient persévérer, s'ils voulaient , c'est-à-dire comme on a vu , que le pouvoir de persévérer leur demeure ; qui est aussi en d'autres paroles ce qu'il met ici, que les forces d'obéir leur demeurent et ne leur sont pas ôtées même quand ils tombent.
11 continue à tourner ainsi la proposition, que « ceux qui ne sont pas prédestmés ne sont que pour un temps dans l'obéissance, et n'y persévéreront pas jusqu'à la fin ^ ; » qui sont précisément les mêmes termes qu'il avait déjà employés ; il les répète par deux fois, afin qu'on en sente l'importance ; et pour une troisième fois il dit encore que tout ce qu'on peut conclure de la doctrine, c'est ceci : « Si vous êtes réprouvés, vous cesserez d'obéir ^ » Ainsi il ôte partout, avec une précaution manifeste, la soustraction des forces. Par ce moyen il rejette l'endroit de l'objection où il est porté qu'elles sont ôtées aux justes qui tombent; et tout ce qu'il en avoue, c'est qu'en effet ils cesseront à la fin de persévérer, sans qu'il soit vrai néanmoins que les forces d'obéir à Dieu et de garder ses commandements lui soient soustraites.
Et ce qui montre que c'est là sans difficulté le sens et l'intention de saint Augustin , c'est la réflexion de saint Prosper sur les paroles de ce Père : car il remarque expressément que c'était une calomnie de lui imputer que Dieu ôtait aux justes qui tombent les forces de lui obéir : « Cette imputation, dit-il, que l'on fait au défenseur de la grâce est calomnieuse : c'est le discours de ses ennemis et non sa doctrine. » 11 montre lui-même qu'il n'a jamais dit de telles choses; et il déclare combien lui déplaît cette manière de prêcher, qu'il rend plus tolérable aux auditeurs en la corrigeant, en l'émondant, en la réformant, en tempérant ce qu'elle a de vrai et en retranchant ce qu'elle a de faux*. Il y avait donc du faux aussi bien que du rigoureux et du dur dans ces expressions des adversaires de saint Augustin; et ce faux manifestement n'est autre chose que ce que nous avons vu, que saint Augustin y a lui-même effectivement retranché , comme le remarque saint Prosper.
Et en effet, si saint Augustin n'avait cru que la prédication que ses adversaires lui imputaient était non-seulement dure et peu convenable, mais encore certainement fausse , il n'aurait que changé la phrase et n'aurait rien ôté du fond : or est-il que visiblement il a affecté de changer le fond en retranchant deux ou trois fois ces forces ôtées. Après quoi il conclut ainsi : « Ne pouvait-on pas dire la même chose plus véritablement et plus convenablement tout ensemble ^ » en disant que les forces d'obéir ne sont pas ôtées aux justes qui tombent, mais qu'en effet à la fin ils cesseront d'obéir? On voit donc que saint Augustin trouve la proposition qu'on lui impute, non-seulement peu convenable quant à sa manière mais encore fausse dans son fond; et que ce n'est pas sans rai-
1. De dono »«•«., cap. XV. n. 3*t; cap. xxii.n. 57,01. cap. XX, D. 61.
2. Idem , 1. De dono r>ers., cap. xx. n. 57. — 2. Idem, n. l'A . — H. Ibid. —
i. liesp. adGent.,ii\cepl. !). — 5. De donnpers., n.Ol.