‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 830 sur 851 · LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE

son que saint Prosper a conclu de ses paroles, non-seulement qu'il avait tempéré ce qui était dur dans l'objection des Marseillais, mais encore corrigé et retranché ce qu'elles avaient de faux et d'insoutenable.

Par là donc il demeurera pour certain que selon saint Augustin et saint Prosper, les forces d'obéir ne sont pas ôtées au juste qui tombe , par conséquent qu'elles lui restent : ce qui fait qu'on leur peut dire véritablement, selon les mêmes docteurs, qu'ils peuvent persévérer s'ils le veulent, qu'il ne tient qu'à eux de persévérer; et, comme dit le même saint Augustin, que par cette saine doctrine rien ne dépérit à la prédestination ou à la grâce de persévérer^ si évidemment enseignée dans tous ces endroits : qui est pour la troisième, quatrième et cinquième fois ce qu'il s'agissait de prouver.

La même vérité parut encore dans le second concile d'Orange. On ne doute point que ce concile n'ait établi clairement en plusieurs chapitres tirés de saint Augustin , la grâce qui donne l'effet : et - ceux qui en douteraient en seront bientôt convaincus : mais il n'est pas moins constant qu'il a établi aussi clairement que le concile de Trente a fait depuis , une grâce pour accomplir les commandements de Dieu , donnée à tous les fidèles. Ce qui paraît par ces paroles du chapitre xxv : « Nous croyons aussi, selon la foi catholique, qu'après avoir reçu la grâce du baptême, tous les baptisés, s'ils veulent fidèlement travailler, peuvent et doivent , avec le secours et la coopération de Jésus-Christ , accomplir les commandements de Dieu. » Et un peu après : « Nous croyons encore que dans chaque bonne œuvre , ce n'est pas nous qui commençons pour ensuite être aidés par la miséricorde divine; mais c'est lui qui sans être excité par aucuns mérites précédents , nous inspire premièrement et la foi et son saint amour, afin que nous recherchions fidèlement le sacrement de baptême , et qu'après l'avoir reçu nous puissions avec son secours accomplir ce qui lui est agréable ^ )) Et tout cela qu'est-ce autre chose que de dire avec saint Augustin que Dieu n'abandonne jamais les fidèles le premier, qu'ils peuvent demeurer s'ils veulent, et que les forces d'obéir leur sont conservées? Il y en a pourtant parmi ceux-là qui ne demeurent pas dans la justice, quoiqu'ils eussent reçu de Dieu le pouvoir d'y demeurer; et cela s'accorde parfaitement avec la grâce de préférence, si clairement reconnue dans le concile d'Orange , selon les principes et dans les propres termes de saint Augustin, comme on a dit. Par conséquent il est prouvé encore une fois, et par une nouvelle démonstration , que ces deux sentiments conviennent ensemble.

Il ne reste qu'une objection contre cette doctrine, mais bien faible et qui consiste dans une équivoque qu'il sera aisé de démêler. On nous dit donc que c'est en vain que nous prétendons établir par saint Augustin une grâce qui donne à l'homme un véritable et suffisant pouvoir d'obéir, séparé de l'action même, puisque ce Père a dit cent fois que le pouvoir, par exemple le pouvoir de croire et d'aimer, est du fond de la nature : Passe habere fidem siciit passe habeve charilatem

\. De donopers.,n. Cl. — 2. Concil. Araus.. cap. 25. B. — T. 11.

naturœ est homimnn* : et qu'il n'y a que l'acte qui soit de la grâce : Habere autem fidem quemadmodiim habere charitatem gratue est fideliuni'-. Mais tout cela, comme on vient de dire, roule sur une équivoque, étant constant qu'outre ce pouvoir que Pelage et saint Augustin après lui niellent dans la nature , il y a un pouvoir de grâce dont Jésus- Christ dit : « Vous ne pouvez rien sans moi^. » Ce qui est ainsi expliqué dans le concile de Carthage : « Si quelqu'un dit que la grâce de la justification nous est donnée afin que nous puissions plus facilement accomplir par la grâce ce qu'il nous est ordonné d'accomplir par le libre arbitre, comme si nous pouvions, quoique difficilement, accomplir sans grâce les commandements de Dieu, qu'il soit anathème*. » Ce qu'il prouve parcelle parole de Notre Seigneur, que nous venons d'alléguer : « Vous ne pouvez rien sans moi ; » et encore : « Personne ne peut venir à moi qu'il ne lui soit donné d'en-haut^ » Ce pouvoir est reconnu par saint Augustin, lorsqu'il .dit que pour être vraiment chrétien , « il faut sans hésiter reconnaître une grâce sans laquelle on ne puisse en façon quelconque faire aucun bien qui appartienne à la piété : » i't omnino )iihil boni tiiiie illa qiiod ad pietatem pertinet, veramque justitiain fieri passe non dubilet. C'est en ce sens qu'il reprend Pelage, qui disait que « nous avions le pouvoir, » ou , comme il parlait, (( la possibilité de ne pécher pas, soit que nous voulions, soit que nous ne le voulions pas, et cette possibilité est de la nature'. » Saint Augustin ne peut souffrir ce discours « dans une nature blessée et perdue comme la nôtre : » Quid tantam de naturx possibilitate prcvsumitur? Vulnerata, saiiciata, afflicta , perdita est'. Il dit même de la nature entière et saine en Adam , qu'elle ne peut pas persévérer sans la grâce ; et il^ ne cesse de répéter qu'il a élé donné au premier homme « un secours sans lequel il ne pouvait persévérer quand il le voudrait*. » C'est donc une vérité incontestable qu'outre le pouvoir improprement dit, radical et très-éloigné, de faire le bien, que saint Augustin a reconnu dans le fond de la nature, et qui n'est autre chose en elle qu'une capacité purement passive d'être aidée et élevée par la grâce, il y a le pouvoir actif cl véritable qui est de la grâce même.

Mais ici s'élève encore une nouvelle difficulté, en ce qu'il semble que dans l'étal uù nous sommes, saint Augustin ne dislingue pas la grâce qui donne à l'homme le pouvoir de faire le bien d'avec celle qui lui donne l'acte : « En sorte, dit ce saint docteur, que la puissance vient aux saints avec l'effet, lorsque la nature est aidée et guérie; ce qui nous arrive quand la charité est répandue dans nos cœurs^ » Ce qu'il explique plus amplement en ces termes, dans le livre F>e la correction et de la grâce : << Comme les fidèh's ne peuvent rien s'ils ne le peuvent et ne le veulent, le pouvoir el la volonté de persévérer leur est donnée par la grâce ", » et même, comme on verra, par la même grûce.

1 De nat. et grat.. cap. vu. n. 8. — i. Lil.. i Pe gml. Christ., cap. iti el passim. — 3. Jonn.. xv. .% — i. C.oncO. tlarlh.. cap. v. — 5 Joan.. XIX. 11 . — «. Ile nat. et grat., cap. xlix . n. 59. — 7. W''" . et seii cap. i.. i.i . i.n . i.m , n. 112 —H. De corr el grat.. cip. m. n. SI. cap. XII. — y. I^e nat. et yrû/..cap. xui.n. W. — 10. l^corr. et grat., cap. xii, n. 38.

DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES

C'est encore ici une nouvelle équivoque ; et afin de la démêler, il ne faut que se souvenir qu'il est familier à saint Augustin de reconnaître un certain pouvoir de faire le bien , qui ne consiste en autre chose que dans le vouloir ardent que nous en avons. Car, au milieu des difficultés et des tentations où nous vivons, assurément nous ne pouvons faire le bien , si nous ne le voulons que faiblement.

En ce sens , lorsque Dieu nous donne une forte volonté ou , pour nous faire mieux entendre , un fort et ardent vouloir, il nous donne en même temps et le pouvoir et le vouloir et le faire, puisque le pouvoir comme le faire se trouve dans le vouloir même, quand il est fort et ardent. Car, comme dit saint Augustin dans la suite du même passage qu'on vient de citer, du livre De la correction et de la grâce, « la volonté des justes est tellement enflammée par le Saint-Esprit, qu'ils peuvent faire le bien, parce qu'ils le veulent avec cette force; et ils le veulent avec cette force, parce que Dieu opère en eux un tel vouloir ^ » Un vouloir ardent et si efficace qu'il est suivi de l'exécution, c'est le cas où l'on peut tout ce que l'on veut, pourvu qu'on le veuille bien ; et dans les choses dont l'exécution est le vouloir même, lorsque le vouloir est fort, l'exécution est infaillible. Je m'explique par un exemple : « On ne va pas à Dieu par des pas, mais par des désirs, dit saint Augustin ; et y aller, c'est le vouloir, mais le vouloir fortement, et non pas tourner et agiter deçà et delà une volonté languissante : » Et hoc erat ire quod velle, sed velle fortiter, non semisauciam hàc et illàc jactare voluntatem. On reçoit donc en ce sens le pouvoir d'aller à Dieu, quand on reçoit une volonté si forte, si fervente : avec cette volonté on reçoit aussi l'action , parce que agir en cette occasion, c'est vouloir, pourvu qu'on veuille de toute sa force ; et cela même n'est autre chose que l'actuel accomplissement des commandements, puisque les accomplir n'est autre chose que d'être fortement et entièrement déterminé à le faire. En ce sens et par ce moyen, selon les principes de saint Augustin qu'on vient d'entendre , tous ceux qui accomplissent les commandements reçoivent ensemble et le pouvoir et la volonté de les accomplir*, parce qu'étant très-certain , comme on a vu, qu'on ne fait que ce qu'on peut et ce qu'on veut, il est vrai en un certain sens, que Dieu leur donne l'un et l'autre par la même grâce, c'est-à-dire, comme on vient de dire, par la forte volonté et l'ardente charité qu'il leur inspire : Ut quoniam non perseverabiint nui et possint et velint, perseverandi eis et po.ssibilitas et voluntas divinœ gratix largitate donetur^.

C'est là cette grâce de préférence tant prêchée par saint Augustin, et réservée par ce Père à ceux-là seuls qui persévèrent dans le bien jusqu'à la fin. Ceux-là seuls ont reçu de Dieu jusqu'au dcrniermoment la volonté qui peut tout, parce qu'elle est forte, et sans laquelle en un certain sens on ne peut rien, parce qu'on ne veut rien qu'imparfaitement et qu'on n'a que de faibles volontés.

Mais SI les justes qui n'ont que de ces faibles

i . De eorr. et grat., tx\ii . n . 38. — 2. Idem. cap. XLri; De corr. et grat., cap. xii.

.1. De nal. et grat..

volontés pour persévérer, ne pouvaient faire le bien en un autre sens par un pouvoir très-réel et très-véritable , en sorte qu'il ne tient qu'à eux et qu'ils tombent uniquement par leur faute, saint Augustin n'aurait pas dit, comme on a vu , qu'ils persévéreraient s'ils voulaient, et que les forces pour obéir ne leur ont pas été soustraites , parce que Dieu qui les a sanctifiés ne les quitte pas le premier et ne les quitterait jamais , s'ils ne l'abandonnaient auparavant.

Ainsi , selon la doctrine de ce Père, ils peuvent en un sens persévérer, et ils ne le peuvent pas en un autre : ils le peuvent , puisqu'il leur reste des forces véritablement suffisantes pour cela; et ils ne le peuvent , parce que , par leur négligence volontaire et libre, ils n'ont jamais une volonté assez forte pour surmonter les obstacles qui s'opposent à leur salut.

Ces propositions qui semblent contradictoires , qu'on peut et qu'on ne peut pas persévérer toutes les fois qu'actuellement on ne persévère pas , sont conciliées par saint Augustin en cette sorte : « Si, parmi les infirmités où il était convenable de nous laisser en cette vie pour nous rendre humbles, Dieu laissait en la main des hommes leur volonté, en sorte qu'ils demeurassent s'ils voulaient \ » c'està-dire, comme on a vu, qu'ils pussent demeurer « dans un secours sans lequel ils ne pourraient pas' persévérer, sans que Dieu opérât en eux qu'ils le voulussent; la volonté succomberait par sa faiblesse , et ainsi ils ne pourraient point persévérer, parce que par leur faiblesse et par leur langueur, ou ils ne le voudraient point du tout, ou ils ne le voudraient pas assez fortement pour le pouvoir. »

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