‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 832 sur 851 · LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE

foi qu'avec les secours ordinaires il n'y en point les forces pour obéir leur restent entières et ne qui ne pèchent. C'est la doctrine constante de saint { leur sont pas soustraites; mais ils ne les emploient Augustin dans le livre Des mentes et de la remis- pas, et c'est pour cela qu'ils périssent et périssent sion des pèches , a qu'il est commandé à tous les par leur faute, hommes et par conséquent à tous les justes de ne , On voit eucore dans le livre De l'esprit et de la

pécher pas : On ne peut nier, dit-il , que Dieu ne nous commande d'être si parfaits dans la justice, que nous ne péchions point du tout'. » D'où ce Père conclut très-bien « que l'homme aidé de Dieu peut, s'il veut, être sans péchés » C'est donc de Dieu qu'il a ce pouvoir de ne pécher pas. Et néanmoins Dieu qui le commande, qui en a donné le pouvoir avec le précepte, sait, « dit le même saint Augustin, que personne ne l'accomplira. » De celte sorte, si tous les hommes et même les justes pèchent, ce n'est pas manque d'une grâce qui leur donne le pouvoir de ne point pécher : mais

lettre, la même question résolue par le même principe; il y répète comme certain ce qu'il a dit dans le livre qu'on vient de citer, que l'homme peut vivre « sans péché, si , aidé du secours divin , sa volonté n'y manque pas '. »

Et parce qu'on lui objecte qu'il « était absurde de reconnaître comme possible ce dont on ne voyait aucun exemple ^ » il raconte une infinité de choses possibles qui n'ont jamais été accomplies, comme le passage du chameau dans l'ouverture d'une aiguille, l'envoi de douze mille légions d'anges que Dieu pouvait envoyer, s'il eût voulu,

c'est, dit saint Augustin , que Dieu qui sait tout, à son Fils pour le tirer des mains de ses ennemis

« sait qu'il n'y aura aucun homme qui déploie tou- et cent autres choses semblables que Jésus-Christ

tes les forces de sa volonté^ » pour surmonter son dit qui se peuvent faire sans pourtant que jamais ignorance et sa faiblesse. Et dans la suite : « Les | elles se soient faites. Ainsi , dit-il , il ne laisse pas pélagiens nous objectent comme une chose bien '■ d'être véritable qu'on peut être sans péché, quoi-

rare et qui nous est inconnue , que nous ne pé- qu'il n'y ait point d'exemple qu'on y ait été en

chons pas si nous voulons, et que Dieu ne nous effet.

commanderait pas ce qui serait impossible à la A cela on lui répondait que les exemples qu'il

volonté humaine^. » Il avoue donc à ces hérétiques alléguait de choses qui se pouvaient faire sans

que nous pourrions tous ne pas pécher, si nous s'être faites en effet, regardaient les œuvres de

voulions, et que cela ne nous est pas impossible; Dieu, et non pas celles des hommes , « au lieu

« mais ils ne voient pas, continue-t-il, que pour que ne pécher point est une œuvre de l'homme

surmonter certains obstacles, on a besoin de même, par lequel il serait parfaitement juste; et

toutes les forces de sa volonté , magnis et totis vi- ainsi qu'il ne faut pas croire , s'il est au pouvoir

ribus voluntatis; et que Dieu ayant vu dans sa de l'homme de l'accomplir, que personne ne l'ac-

prescience que nous ne les emploierions pas par- complisse^. » A quoi ce Père répondait à son tour,

faitement, a prononcé par son prophète que nul en dernier lieu, « que ne pécher pas, quoique ce

homme aussi ne serait jamais (parfaitement) jus- soit une œuvre de l'homme , c'est aussi en même

tifié » (et exempt de tout péché devant lui). temps un présent de Dieu et un ouvrage de sa

Demandez donc à saint Augustin pourquoi Dieu puissance*. »

a donné aux justes ces forces qui ne devaient ja- Tout cela conclut que ce pouvoir de ne pécher

mais être déployées et ce pouvoir que personne ne pas que Dieu met en l'homme, selon saint Augus-

devait jamais mettre en usage : en résolvant cette tin, est un don de Dieu, encore que ce pouvoir

question, je résoudrai celle que vous me proposez; n'ait son accomplissement dans aucun homme

et si l'une est indissoluble, je ne rougirai pas d'à- mortel ; et ainsi on ne peut nier qu'il n'y ait des

vouer qu'il en est de même de l'autre. Acquiesçons secours divins qui n'ont jamais leur effet,

donc tous ensemble à la vérité de la foi , encore Saint Augustin rapporte à cette occasion cette

que nous ne puissions en pénétrer le fond. parole du Sauveur : « Si vous avez la foi en vous-

II n'y a rien de plus précis sur ce sujet-là que même, vous direz à cette montagne : OU'z-vous ce passage de saint Augustin dans le même livre : ; et vous jetez dans la mer, elle vous obéira\ et

si l'on demande « pourquoi l'homme qui peut par rien ne vous sera impossible ^ » Où il remarque

sa volonté , avec le secours de la grâce , être sans péché en cette vie , n'y est pas , je pourrai répondre très -facilement et très -véritablement, c'est qu'il ne veut pas. Et si l'on demande encore pourquoi il ne le veut pas, cela nous engagerait dans un long discours ^ » Sans y entrer plus avant, il conclut que « l'homme a deux vices qui empêchent sa volonté , l'ignorance et la faiblesse , » dont le remède, dit-il, « appartient à la grâce qui aide la volonté des hommes , gratix Dei est quœ hominum adjiivat voluntates. » Tout cela est vrai ; mais on a vu qu'ils ont reçu par cette grâce (car elle seule les pouvait donner) des forces qu'ils n'emploient pas. J'en dfs de même des justes qui ne persévèrent pas dans la justice : Dieu ne les abandonne pas, ils peuvent demeurer s'ils veulent,

1. lih. II De peccat. merit. et remiss., cap. 16, n. 23. — 2. Idem. cap. 0. n. 7. — 3. Ibid., rap. 39. — i. Wid., cap. 3. — 5. Ibid.. cap. 17.

avec attention , à son ordinaire, que Jésus-Christ ne dit pas : Rien ne sera impossible ni à mon Père ni à moi; << mais rien ne vous sera impossible''. » C'est donc une chose que Dieu a mise en la puissance de l'homme et qu'il ferait, s'il avait la foi , quoiqu'il n'y en ait point d'exemple et qu'il ne soit pas nécessaire qu'il s'en trouve aucun. « Ainsi, dit-il, il est sans exemple, qu'il se trouve parmi les hommes une justice parfaite, et toutefois elle ne leur est pas impossible. Car elle s'accomplirait, s'ils y employaient autiinl de volonté qu'il en faut pour accomplir une telle chose : Ficretenim, si tnnta ailhibcrctur vohnitas, <juniUa su/Jhit tant.v rei*. » Où il persiste toujours, selon les principes qu'on a vus, à attribuer ce défaut de la justice des

1. De spir.et htt..ta\>. I. n. 1. — 2. Idrm. — i Ibid., d. 2. — *. IM- — r.. mtth., XVII, 11). — 0. De sjiir. et Ji«., cap. xxx\. n. (W. -- 7. Idem. K. Ibid., cap. XXXIV, n. (Vi.

DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES

hommes à celui de leur volonté , qui ne déploie pas toutes ses forces , c'est-à-dire qui ne fait pas tout ce qu'elle peut pour accomplir tout ce que Dieu lui a commandé.

Et pourquoi Dieu a-t-il donné à l'homme un pouvoir si inutile? Que ceux-là le cherchent qui croient pouvoir pénétrer le fond de ses conseils. Le même saint Augustin , dans le 'même livre De l'esprit et de la lettre, nous a déjà dit « que Dieu pousse l'àme raisonnable à croire en lui par des inductions et des vues, et par la prédication de l'Evangile, au dehors et au dedans, où personne n'a en sou pouvoir ce qui lui viendra dans l'esprit ; mais c'est à la propre volonté de donner ou de refuser son consentement'. »

Nous avons déjà rapporté ce passage pour une autre fin. Il s'y agit de la grâce chrétienne et intérieure à laquelle on peut consentir et par ce moyen croire en Dieu. Saint Augustin conclut de là « que Dieu opère en nous le vouloir; que sa grâce nous prévient en tout , encore que ce soit à nous d'y consentir ou de n'y consentir pas ; que nous recevons tout de lui , et que nous n'avons ses dons qu'en y consentante » Voilà donc de vrais dons de Dieu et la vraie grâce chrétienne ; mais a-t-elle donc toujours son effet? Ecoutons ce que nous dira saint Augustin sur une aussi grande question. Voici ce qu'on trouve après les paroles précédentes : « Si après cela on nous jette dans cette profonde question, pourquoi Dieu induit tellement les uns à donner ce consentement qu'il leur persuade en effet de le donner, et qu'il ne le donne pas de la même sorte aux autres , je n'ai qu'à répondre : « 0 profondeur des conseils de Dieu ! » Et encore : « Y a-t-il en Dieu de l'iniquité ? » Celui qui en veut savoir davantage, qu'il cherche de plus grands docteurs, mais qu'il craigne de rencontrer des présomptueux ^ »

11 y a ici deux profondeurs : l'une , pourquoi Dieu donne aux uns cette effective persuasion qu'il ne donne pas aux autres; l'autre, pourquoi ceux à qui il ne donne pas cette dernière et infaillible persuasion, ne laissent pas de recevoir ces inductions intérieures de la grâce auxquelles il ne tient qu'à eux de consentir, puisqu'on voit manifestement qu'avec ces inductions que nous avons vues être une vraie grâce chrétienne , Dieu sait qu'ils ne consentiront jamais , et que cette grâce , quoique suffisante pour induire le consentement , par leur faute leur sera toujours inutile. Voilà sans doute deux questions très-importantes, dont la seule résolution est de s'abîmer par la foi dans la profondeur des conseils de Dieu, et d'imposer un étemel silence au raisonnement humain.

Qu'on cesse donc de chercher avec une si subtile curiosité d'où vient qu'il y a des grâces qui ne manquent jamais leur effet, et d'autres qui le manquent toujours , bien que ce soit par notre faute! C'est un abîme impénétrable , qu'on peut bien regarder avec tremblement et sonder peut-être en quelque façon avec modération et avec réserve, mais qu'on ne peut espérer sans présomption d'enfoncer tout à fait.

Saint .Augustin dans le livre premier à Simplirien, question II, qui est l'endroit de ses ouvrages

i. De $yir. et lilt . cip. ,\.\xiv, n 00. — 2, Idem. — 3. Ibid.

OÙ il avoue qu'il a commencé à connaître parfaitement la saine doctrine sur la grâce et la prédestination , en expliquant ce passage de saint Paul : Non est volentis, etc. « 11 ne dépend pas de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde' ; » et le conciliant avec celui-ci de Notre Seigneur : « Il y a plusieurs appelés et peu d'élus^, « de ces deux sortes d'inductions ou persuasions même intérieures, par lesquelles Dieu nous appelle et nous attire à la foi, l'une avec effet et l'autre sans effet : l'une de la manière, dit saint Augustin, qui produit efficacement la bonne volonté , et l'autre de la manière qui ne la produit pas de même : et la raison qu'il apporte d'une si grande différence, c'est que « ceux qui , appelés d'une certaine façon , ne consentent pas , s'ils étaient appelés d'une autre , alio modo vocati , pourraient appliquer (soumettre) leur volonté à la foi , passent acconimodare fidei voluntatem. En sorte, continue-t-il , que plusieurs étant appelés d'une façon (selon la parole de Notre Seigneur) , parce qu'ils ne sont pas tous disposés de même , ceux-là seuls suivent la vocation qui se trouvent propres à la recevoir. Par ce moyen il demeure toujours véritable (selon la parole de saint Paul) qu'il ne dépend point de celui qui veut, mais de Dieu qui fait miséricorde, parce que c'est lui qui appelle de la manière convenable et propre celui qui suit : d'où il s'ensuit qu'il consentira plutôt qu'un autre e »

On voit que saint Augustin , ici comme ailleurs, ainsi que nous avons vu, appelle du nom de vocation les grâces , tant extérieures qu'intérieures , par lesquelles les hommes sont induits à croire; et que la raison primitive de ce que l'un suit plutôt que l'autre, c'est que Dieu à qui sont connus tous les moyens d'appeler les hommes , a choisi pour ceux qui devaient croire les moyens proportionnés à leurs dispositions et propres à les convertir; en sorte que leur vocation a été de celles « qui produisent efficacement la bonne volonté , » vocatio efficax bonœ voluntatis, comme nous a dit le même saint. Ce qu'il explique encore plus clairement par ces paroles : « Ceux dont Dieu a pitié (selon saint Paul) sont appelés de la manière qui était propre à se faire suivre. )> Et un peu après : « Celui dont il a pitié , il l'appelle de la manière qu'il sait être propre à faire qu'il ne rejette point un Dieu qui l'appelle , » et au dehors par sa parole , et au dedans par sa grâce. Et encore plus clairement : " Etant certain que la même chose souvent dite d'une façon touche l'un et dite d'une façon touche l'autre, qui osera dire que Dieu manquât de moyens pour attirer à la foi » tous les incrédules , « et Esaù môme, » qui en est une figure éclatante? Il se faut ici bien garder de croire que ces manières différentes de dire les choses, dont les effets sont si divers , soient des manières purement extérieures. Si ces vocations extérieures si diversement exprimées n'étaient accompagnées des intérieures que Dieu sait diversifier encore en plus de manières, la vocation n'aurait aucun effet; et Dieu qui veut qu'elle en ait dans ceux dont il a pitié de cette façon particulière qui ne convient qu'à ceux qui croient affectivemenl , il les appelle de la vo-

1. Kom., f\ , 10. — 2. Mallh., xx , ifi. — .3. J)e prœdeal. Sanctor., cap. IV; Jje donopergever., cap. xxi, n. 5.').

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