‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 833 sur 851 · LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE

cation dont il connaît l'efficace. Mais ceux qu'il n'appelle point avec cette force ni par des moyens si touchants et toujours suivis de l'effet, sont-ils destitués par là de vocation et de grâce? Point du tout. « La vocation, dit saint Augustin, est venue à eux, mais une vocation qui n'était pas telle qu'ils pussent en être touchés , en sorte qu'ils fussent propres (disposés à la recevoir). » Ainsi ils sont appelés, mais non pas élus; et dans cet événement 1 effet de miséricorde de Dieu ne dépend pas tellement du pouvoir de l'homme, que Dieu le regarde en vain , s'il ne veut pas consentir à la vocation , parce que si Dieu voulait en avoir pitié de cette façon particulière qu'on vient de voir, il les pouvait appeler de sorte qu'ils fussent touchés, qu'ils entendissent, qu'ils crussent : et c'est ainsi que se justifie la parole de Notre Seigneur : « Plusieurs sont appelés, et peu élus, » parce que les élus sont ceux qui sont appelés convenablement , congruenter ; » c'est-à-dire de cette manière si convenable aux dispositions particulières , que l'effet de la conversion s'en ensuit toujours. « Mais ceux dont les cœurs ne convenaient pas avec la vocation divine et n'y étaient accommodés ni ajustés avec elle par la proportion et la correspondance que Dieu sait, illi autem qui non congniebant neque contemperabantiir vocationi Del, ceux-là sont appelés , quoiqu'ils ne soient pas élus. » Et tout cela est appuyé sur ce fondement que saint Augustin avait posé dès le commencement de cette dispute : « Il est clair que nous voulons inutilement nous convertir et que nous tentons vainement un si grand ouvrage , si Dieu n'a pitié de nous; mais je ne vois pas comment on peut dire que Dieu ait vainement pitié de nous si nous ne voulons pas le suivre, puisque si Dieu a pitié de nous (toujours de cette manière efficace et singulière), il est certain que nous le voudrons , à cause qu'il appartient à cette même miséricorde de faire que nous le voulions S » et que c'en est là l'effet.

Celte parole de saint Augustin est de même force que celle-ci dans le livre Du don de la persévérance : « Cette grâce qui est répandue secrètement dans leurs cœurs n'y est rejetée d'aucun cœur, quelque dur qu'il soit, parce que le dessein primitif qui la fait donner, c'est afin qu'elle ôte toute dureté de cœur^ »

On voit par la convenance de ces deux passages avec combien de raison saint Augustin a dit que dès lors , quand il écrivait ce livre à Simplicien, q'uoique ce fût si longtemps avant Pelage, il avait parlé de la grâce aussi correctement que depuis qu'il fut obligé d'en traiter plus expressément contre cet hérésiarque ^ C'est encore ce qui lui fait dire que dans ce livre où il disputait si fortement pour le libre arbitre , la grâce enfin l'a emporté; et la dispute aboutit à faire voir qu'il n'y a rien de plus clair ni de plus certain que cette parole de l'Apôtre : « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? » Dans ce livre donc, où la victoire de la grâce est si manifeste , où il en établit si fortement l'efficace, il ne laisse pas d'établir non-seulement cette grâce singulière et de préférence pour ceux qui croient, mais encore dans

I De dono\icrsever., cap. xxi . n. 5."). — 2. De prœdtsi. Sanctor., wp. VIII , u. 13. — 3. Idem, cap. xlviii; De dono persever., cap. xxi, n. D.).

ceux qui ne croient pas la grâce plus générale , d'une vocation qui ne pouvait pas ne pas être sin- \ cère et véritable, puisqu'elle venait de Dieu : mais qui toutefois en même temps , n'était pas , propre, ni convenable, ni proportionnée et accomi modée aux dispositions de l'homme. Qu'on demande donc maintenant pourquoi ils reçoivent une telle grâce, si véritable et si inutile , et qu'on I fasse le procès à Dieu qui la donne, l'Apôtre nous répondra, et saint Augustin après lui : « 0 homme, qui êtes-vous pour disputer contre Dieu? » Et encore : « 0 vous qui disputez contre Dieu, n'étesvous pas des hommes? » Et enfin: « L'homme sensuel et animal ne peut comprendre ce qui est de Dieu : » et cependant, le téméraire! il entreprend d'en juger! J'avoue qu'on peut être ému de cette parole où saint Augustin reconnaît que celte vocation , cette grâce des incrédules « n'est pas de celles dont les hommes puissent être émus; » de manière que par ces douces convenances et proportions, ils soient actuellement persuadés de se rendre. Mais que dirons-nous? Quoi? que Dieu ne vouUiit pas qu'ils fussent touchés ni qu'ils pussent l'être? ou qu'il ne leur a donné un tel attrait que pour les rendre plus coupables? A Dieu ne plaise que nous croyions d'un Dieu .si bon et si véritable une telle illusion, ou que sa grâce soit un piège. Il veut que cet incrédule se convertisse, et il lui donne pour cela cet attrait caché. Que si l'on dit qu'il ne peut pas en être touché, c'est dans le sens où l'on dit aussi, comme on vient de le voir, qu'on ne veut pas assez fortement : mais au reste , et en vérité, cet incrédule peut croire s'il veut, et c'est à quoi Dieu l'attire.

11 ne s'agit pas d'expliquer ici ces convenances, ces proportions, ou, comme parle l'Ecole, ces congruités de saint Augustin, qui peuvent tant sur les cœurs. Mais pour montrer que ce Père a retenu ces sentiments et ces expressions jusqu'à la fin de ses disputes et de sa vie, il faut entendre ce qu'il dit dans le livre Du don de la persévérance sur cette parole de l'Evangile : « Si l'on avait fait ces miracles à Tyr et à Sidon , ils auraient fait pénitence dans le sac et dans la cendre'. » « On voit par là, dit ce saint docteur, qu'il y en a qui ont naturellement dans leur esprit , naluraliter in ipso ingénia, un don divin d'intelligence qui les porterait à la foi, s'ils écoutaient des paroles ou qu'ils vissent des prodiges convenables à leurs pensées , à leurs dispositions , à leur génie , congrua suis jnentihus^. » Il y avait donc quelque chose de surnaturel et de caché dans l'esprit de ces infidèles, pour les induire à la foi. Car sous prétexte que saint Augustin dit qu'ils avaient ce don céleste naturellement, il ne faut pas croire qu'on put trouver un pouvoir de croire et une facilité qui ne vînt pas de la grâce, ce serait une erreur grossière et très-opposée aux principes de saint /Augustin. .Mais il faut entendre naturelletncnt covnme l'entend ce même saint dans cet autre endroit de saint Paul : « Les Gentils naturellement accomplissent les œuvres de la loi', » non pour exclure la grâce « mais parce que la grâce n'est autre chose que la réparation de la nature , l'exclusion de la

1 V(i(/;i. XI, i\. — i. De dono pen., c»\>. xiv. n. .i:«. — 3. nom II. I».

DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES

maladie et du vice qui la corrompt, et le renouvellement de l'image de Dieu naturellement imprimée dans nos âmes'. » Quoi qu'il en soit, on ne doit pas s'imaginer que les Tyriens et les Sidoniens pussent avoir autrement que par la grâce ces dispositions cachées que saint Augustin y reconnaît : elles leur étaient inutiles : elles ne devaient avoir aucun effet : la condition sans laquelle ce quelque chose de divin leur était donné ne devait jamais arriver : ces miracles et ces paroles dont ils avaient besoin ne leur ont jamais été accordés. Pourquoi? « Parce que, dit saint Augustin, comme il ne leur était pas donné de croire, ce par oîi ils auraient cru leur a été refusé : » Sed quia ut crederent non erat eis datmn , unde crederent est negatum-. Connaissez par là deux vérités : l'une, qu'on trouve dans saint Augustin une grâce de préférence qu'inspire la foi actuelle; et l'autre, que sans l'avoir on a néanmoins une grâce plus générale et quelque chose de confus , mais de divin qui porte à croire. Ce que c'est que ce quelque chose et pourquoi il est accordé sans aucun fruit , ne le demandez pas , si vous êtes humble ; et si vous êtes sage, ne prétendez pas le trouver.

On demandera sans doute en ce lieu s'il est vrai , comme on vient de voir, que saint Augustin ait reconnu une grâce de cette nature, d'où vient qu'il en est si peu parlé dans ses ouvrages contre les pélagiens, et qu'il semble n'y avoir voulu établir aucune autre grâce que celle qui fléchit les cœurs de cette manière, aussi douce qu'invincible, dont nous avons tant parlé. La réponse à cette question est facile et naturelle.

Saint Augustin n'a presque parlé que de cette grâce, parce que c'est celle-là, comme on a vu , qu'on demande principalement, et on peut dire uniquement dans les prières , dans l'Oraison dominicale, dans toutes les autres prières publiques et particulières que nous avons rapportées. Si l'Eglise dans ses prières, ne demande que la grâce qui donne l'effet ; si les fidèles, à son exemple ne désirent que celle-là par tous leurs vœux; si d'ailleurs il est constant que les prières de l'Eglise sont les instruments les plus clairs et pour ainsi dire les plus vivants de la tradition sur la doctrine de la grâce, il n'y a point à s'étonner que saint Augustin, qui avec raison fait tant valoir cette preuve et l'emploie à toutes les pages , en ait pris l'esprit et ne se soit étudié, pour ainsi parler, à établir d'autre grâce que celle qu'il y trouvait perpétuellement expliquée.

C'est aussi cette grâce singulière et de préférence qui convertit les cœurs , qui les fait persévérer dans le bien et qui même forme on eux les bonnes prières, que les pélagiens attaquaient avec le plus d'obstination et d'ingratitude : car leur principal dessein était d'établir que le coup qui inclinait l'homme à la piété et faisait le discernement de ceux qui font bien d'avec ceux qui font mal, venait primitivement du libre arbitre : et c'est pourquoi saint Augustin établit manifestement en ce point l'état de la question entre l'Eglise et ces hérétiques": « Nous voulons, » dit-il, que sans continuer de mettre la grâce dans l'exhortation et dans la doctrine qui se trouvent dans les Ecritures, « ces hé-

i. Deêfir. et lit., cap. 27. —2. De tUmopenever., cap. 21, n. 30.

rétiques reconnaissent enfin cette grâce par laquelle la grandeur de la gloire future est non-seulement promise (au dehors), mais encore crue et espérée (au dedans), par laquelle non-seulement la sagesse est révélée, mais encore aimée par les fidèles; par laquelle enfin, non-seulement on les porte au bien, mais on leur persuade actuellement de le suivre : Nec suadetur soluni omne qiiod bommi est, verum et persuadetur '^ : » qui sont les vrais caractères de cette grâce qui fléchit, qui change, qui donne l'effet. Et après l'avoir si bien et si clairement proposée, saint Augustin conclut en ces termes : Hanc débet Pelagius gratiam confiteri , si vult non solum vocari, verum etiam esse Cliristianus : « C'est la grâce que Pelage doit confesser, s'il veut non-seulement être appelé chrétien , mais encore l'être en effet. »

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