LIVRE XIII. - SAINT AUGUSTIN ET LA GRACE EFFICACE
« Nous surmontons, dit-il, quand Dieu nous aide : » Eo adjuvante, vlncimiis. Oui, sans doute, quand il nous aide de ce secours qui donne l'effet. Car pour le secours suffisant qui ne donne que le pouvoir de faire , et non pas le faire , c'est avec un tel secours que les justes tombent : ce qui n'est donc pas le secours avec lequel on triomphe infailliblement, lorsqu'on est secouru. Mais la seconde raison est encore plus indubitable, selon les principes de Vasquez. Car saint Innocent parle d'un secours qui peut être entièrement soustrait : « Il est nécessaire, dit-il, et que nous triomphions quand Dieu le donne , et que nous soyons vaincus quand il cesse de le donner : » Necesse est , eo non adjuvante , vincamur. Il parle donc d'un secours dont la soustraction est suivie de. notre chute. Or est-il que Vasquez ne suppose pas que le secours suffisant puisse être soustrait; au contraire, il suppose qu'il ne le peut jamais être. C'est pourquoi il parle ainsi : « Ce secours qui vous est soustrait (dans le passage du pape Innocent) est le secours efficace et congru. Car quand il dit : Dieu ne nous aidant pas : Deo non abjuvante, c'est de même que s'il disait : Dieu permettant; mais lorsqu'on dit que Dieu permet, on n'entend pas qu'il refuse le secours suffisant, mais le secours congru : » c'est-à-dire, comme on a vu selon son style, le secours qui donne l'effet , qui est efficace. « Donc, continue-t-il , par les paroles de saint Innocent, il est nécessaire que nous tombions ou que nous soyons vaincus , si nous sommes destitués et du secours congru et du don spécial de persévérance. » 11 ajoute après , que cette nécessité n'est pas une nécessité absolue ou antécédente, mais de cette sorte de nécessité qu'on appelle conséquente et qui n'ôte point le libre arbitre. Ce que j'avoue sans difficulté : et c'est assez pour la question que nous traitons, qu'on puisse dire en un très-bon sens avec la décrétale de saint Innocent, que sans la grâce qui donne l'effet, « on ne peut vaincre les erreurs humaines, et que cette grâce nous étant ôtée, notre chute est nécessaire » et inévitable.
Le même Vasquez trouve encore la même façon de parler dans les Capitules de saint Célestin,dans la première Epître de ce Pape aux Evèques de la Gaule, ch. vu'. C'est le sixième qu'il a voulu dire, où nous lisons ces paroles que Vasquez rapporte : « Qu'aucun homme, même celui qui est renouvelé par la grâce du baptême , n'est capable de surmonter les tentations du malin esprit et les concupiscences de la chair , si par un secours journalier il n'obtient la persévérance d'une bonne vie , » ce qu'il prouve par les paroles de saint Innocent que nous venons de réciter. Vasquez demeure d'accord que « par ce secours qui donne la persévérance d'une bonne vie, » il faut entendre le secours que personne n'a jamais , selon saint Augustin , que celui qui persévère en effet. Et néanmoins , dit le même Vasquez , ce Pape enseigne que si l'on n'a ce don de persévérance , on n'est pas capable de surmonter les tentations : ou, si l'on veut le traduire ainsi, qu'on n'y est pas propre, neminem idoneum; c'est-à-dire , explique Vasquez, qu'on ne le peut-.
1. In I. part , dispul. 08, rap. iv. — 2. Cœlesl., Epist. i ad F.piic. GaU., cap. vi.
Cet auteur fait une remarque sur saint Augustin, qui est dans les endroits du Livre de la correction et de la grâce , où ce Père parle du don de persévérance; il dit en plusieurs endroits que, dans l'état d'innocence, « Adam avait un secours sans lequel il ne pouvait pas persévérer, >» parce que c'était un secours qui lui en donnait le pouvoir; mais qu'ensuite venant à parler du don particulier qui nous donne dans l'état présent la persévérance actuelle, il ne dit pas que sans ce don l'on ne peut pas persévérer, mais que sans ce don on ne le fait pas, on ne le veut pas'.
La remarque de Vasquez a ses raisons ; mais si on la pousse jusqu'à nier que saint Augustin ait dit souvent que sans la grâce qui donne l'effet on ne peut rien , on sera contraire â la vérité et à Vasquez même. Jésus-Christ a dit dans l'Évangile : « Personne ne peut venir à moi si mon Père ne le tire ^ ; » et Vasquez remarque très-bien , avec saint Augustin , que cette proposition est expliquée par cette autre du même Sauveur : « Personne ne peut venir à moi , s'il ne lui est donné par mon Père ^ ; ». ce qui, au rapport du même Vasquez* , est prouvé par saint Augustin en cette sorte : « Celui-là , dit-il , est tiré à Jésus-Christ, à qui il est donné de croire en lui. » C'est ici manifestement la grâce efficace", qui donne le croire même : et c'est ainsi que le prend Vasquez aussi bien que saint Augustin. C'est donc de cette grâce que Jésus-Christ dit : « Personne ne peut , » Nemo potest. On peut donc dire très-bien, non pas seulement selon les hommes, mais encore selon Jésus-Christ, que sans la grâce qui donne l'effet, en un sens très-véritable on ne peut rien , et Vasquez l'entend ainsi après saint Augustin.
Et en effet, jl ne faut qu'entendre ce Père, lorsqu'il explique amplement cette parole de Noire- Seigneur : « Que veut dire cette parole : Personne ne peut venir à moi ; » ce qu'il faut entendre croire en moi, « s'il ne lui est donné par mon Père. >) Cela est-il donné, à cause de ses mérites, à l'homme qui veut déjà croire; ou si c'est que sa bonne volonté est excitée d'en-haut comme celle de saint Paul , quand même comme cet .\pôlre il serait éloigné de la foi jusqu'à persécuter ceux qui croyaient. » Et un peu après : « La conversion de saint Paul a été un miracle manifeste; mais combien d'ennemis de Jésus-Christ sont soudainement tirés, entraînés à lui par une grâce cachée? Si j'avais inventé cette parole (que Dieu lire et entraîne l'homme), que ne m'opposeraient pas les pélagit-us, eux qui osent résister à Jésus-Christ même qui crie : Personne ne peut venir, si mon Père ne le lire ou ne l'entraîne? 11 ne dit point : Personne ne vienlà moi, si mon Père ne l'y amène, ce qui pourrait laisser entendre que la volonté de l'homme précède en quelque façon , mais lir<' , élève, entraîne celui qui veut déjà venir? Et toutefois personne ne vient, s'il ne le veut; l'homme donc est attiré (tiré , entraîné) d'une manière merveilleuse par celui qui sait opérer dans linlerieur de l'honimo : non (ju'ils croient en ne voulant pas, ce qui ne se peut ; mais que la volonté de ne croire pas soit changée en celle
1. r.(plcst.. Epist. \ ad Epiir. GaU., cap. vi. — i. Joan., vi . U — 3. Idem, M. — ♦. Kail. «lispul. m, cap. 3. — 5. Lib. l <iJ Itumf., rap. III.
DÉFENSE DE LA TRADITION ET DES SAINTS PÈRES
de croire; qu'ils soient changés du non-vouloir au vouloir, qu'ils deviennent voulants de non voulants qu'ils étaient : » ut volentes de twlentibus fièrent^. Voilà donc ce que veut dire tirer; ou de quelque sorte qu'on veuille expliquer ce mot, c'est donner de croire , c'est faire qu'on croie , c'est changer le non-vouloir en vouloir : et si l'on n'a pas cette grâce. Jésus-Christ dit qu'on ne peut pas. On ne doit donc pas hésiter sur cette expression qui est de la Vérité même , et il ne faut que la bien entendre.
Mais nous l'avons déjà appris de saint Augustin- : outre la puissance de faire le bien improprement dite et très-éloignée qui, comme nous avons dit , n'est autre chose que le fond même de la nature, et en elle la capacité radicale et passive d'être aidée et élevée par la grâce , ce Père nous a fait voir deux sortes de pouvoirs actifs de faire le bien donné à l'homme par la grâce : l'un est celui qui nous tire de l'impuissance absolue de faire le bien qui fait dire à Notre-Seigneur : « Sans moi vous ne pouvez rien , » et ce pouvoir est reconnu par saint Augustin même dans l'état de la nature innocente : ce qui fait dire à ce Père qu'Adam avait un secours sans lequel il ne pouvait pas persévérer^. A plus forte raison il faut reconnaître et ce pouvoir et cette impuissance dans la nature blessée et perdue, parce que, dit le même Père, et après lui le concile d'Orange, « si l'on n'a pas pu par la grâce conserver ce qu'on avait , combien moins pourra-t-on sans elle réparer et recouvrer ce qu'on a perdu' ! »
Voilà donc le premier pouvoir que nous accorde la grâce. Mais saint Augustin nous a enseigné qu'outre celui-là, il y en a encore un autre pareillement donné de Dieu, qui consiste dans la volonté ardente et forte d'accomplir le bien qu'il nous commande. Selon cette espèce de pouvoir, on ne peut pas ce qu'on ne veut pas ou ce qu'on ne veut que faiblement, parce que cette faible volonté ne surmontant jamais les grandes difficultés de faire le bien qui reste en nous, quelque pouvoir que nous en ayons d'ailleurs, elle nous laisse dans une espèce d'impuissance qui jamais ne nous est ôtée que par l'inspiration d'une volonté si ferme et si forte, qu'elle surmonte enfin tous les obstacles de notre concupiscence et des tentations du démon.
Selon ce genre de pouvoir, saint Augustin a raison de dire, comme nous avions déjà vu, « que le pouvoir et la volonté de persévérer nous sont donnés par la grâce"; » et nous avons ajouté : en un certain sens par la même grâce , c'est-à-dire par celte grâce qui nous donne l'acte en nous donnant une forte et invincible volonté.
Saint Augustin n'a pas hésité à dire que les fidèles ont besoin de cette grâce. " Ils ont besoin, dit ce Père, d'une grâce non point plus aisée et plus agréable, mais plus puissante que colla qu'Adam a reçue : » Proinde etsi non intérim Ixtiore , tamen potentiore gratia indigent intU'. Cette grâce plus puissante de saint Augustin , c'est celle qui donne l'eiret; car dans la suite, en définissant cette grâce plus puissante qui est celle qui nous est donnée <( par le second Adam qui est Jésus-Christ, il dit
h. Ub. ad htmif.. cap. x. — 2. Vhitupra. —3. .Suprà. — I.Epist. cvi. Ctmeil. Arauâic.. car., xix . — .',. De corr. et nral.. cap. xri , n. 3S. — «. Idem., eap. xi , n. 30.
que cette seconde grâce n'est pas comme la première, par laquelle on peut accomplir la justice, si l'on veut : mais qu'elle peut davantage, parce qu'elle fait encore qu'on veuille : » Secunda plus potest, qua etimn fît ut velitK Voilà donc comme il définit celte grâce qu'il appelait plus puissante, et dont il disait que « les fidèles de cet état ont besoin,» c'est-à-dire qu'ils ont besoin d'une grâce qui donne l'effet ; en sorte , conclut ce Père , « que ce ne serait pas assez ; ou de mot à mot , que ce serait peu, parum esset, qu'ils ne pussent sans cette grâce , ou connaître le bien , ou y demeurer s'ils voulaient , si Dieu ne faisait qu'ils le voulussent ; »' Ut parum sit non posse sine illa vel apprehendere honum, vel permanere in hono si velit, nisit etiani efficiatur ut velit^.
Ainsi il est clair , selon saint Augustin , qu'on a besoin de la grâce qui donne l'acte, indigent, et que ce n'est pas assez sans celle-là d'avoir celle qui donne le pouvoir : non qu'elle ne soit suffisante pour donner le pouvoir, puisque saint Augustin, comme on a vu , suppose partout et même ici , qu'elle le donne , mais parce qu'il faut encore demander une autre grâce pour réduire en acte ce très-véritable mais faible pouvoir.
Quand on nous dit, au reste, que saint Augustin , dans le livre De la correction et de la grâce , en parlant de la grâce de la persévérance que nous avons dans cet état et après la chute d'Adam, ne dit pas qu'elle nous donne le pouvoir, mais seulement qu'elle nous donne l'acte , je ne sais si l'on pense assez à ces paroles : « Le secours pour persévérer qui nous est donné par Jésus-Christ , est d'autant plus grand dans ceux à qui il plaît à Dieu de le donner , que non-seulement sans ce moyen ou ne peut persévérer quand on le voudrait , mais encore qu'il est si grand qu'on ne manque point de vouloir^ » Et un peu après : « Nous avons par cette grâce, non-seulement de pouvoir ce que nous voulons, mais encore de vouloir ce que nous pouvons. » Et dans la suite : « Il est donné aux prédestinés, non-seulement de ne pouvoir être persévérants sans ce don , mais encore que par ce don ils ne soientjamais autre chose que persévérants : » A'o?i solum sine isto dono persévérantes esse non possint , verum etiam tit cum illo dono nonnisi persévérantes sint'. Ce qu'il répète sans cesse et conclut enfin, comme nous l'avons déjà rapporté deux et trois fois, que « la puissance et la volonté, possibilitas etvoluntas, nous est donnée » parla grâce; et que si Dieu ne nous donnait « que le pouvoir de persévérer, si nous le voulions, sans nous donner le vouloir, nous ne pourrions pas persévérer". » Ce qui paraissant contradictoire , comme nous l'avons déjà remarqué, ne reçoit que ce dénoûment, que nous avons aussi observé dans les paroles suivantes de ce Père , qu'outre le pouvoir simple et absolu qu'on reçoit par une certaine sorte de grâce, il y a un autre pouvoir qui consiste dans le vouloir même, et qui est le fruit de la grâce de prédilection et de préférence que nous avons si souvent trouvé, non-seulement dans saint Augustin, mais encore à son exemple et à celui des conciles dans les prières de l'Eglise.
1. De corr. et grat., cap. xi, n. 31. — 2. Idem. — 3. Ihid., n. 32.— 4. Ibid., cap. XII, ii. 3i. —5. Ibid., n. 38.