Oeuvres complètes de Boufflers
Lorsque l'éditeur de ce livre m'eut prié de le faire précéder d'une notice sur Boufflers , je sentis la nécessité où je me trouvais pour le bien peindre , pour mettre le lecteur à même de bien apprécier ses ouvrages, de me reporter aux temps où parurent les principales productions du chantre du Cœur. Curieux de connaître l'étrange société dont cette littérature était l'expression, j'allai trouver un ancien ami de ma famille , jadis page de Ijouis XV, aujourd'hui conteur de profession. Plus d'une *K fois j'avais cherché à l'éviter, connaissant son amour pour la tirade, genre de conversation que j'ai toujours eu en horreur; mais hier, mon parti étant pris, j'affrontai le monologue, et, aussi discret, aussi réservé qu'un confident de la Co- I. a
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niédie Française, j'écoutai sans l'interrompi'c sa
longue réponse à ma courte demande.
«La cour de Louis XV! » s'écria-t-il avec un transport presque juvénile ; « la cour de Louis XV! vous ne pouviez mieux vous adresser :
Beaucoup en ont parlé, mais peu l'ont bien connue ;
pour moi , il me suffit de recueillir mes souvenirs, et je puis vous la peindre en deux mots. Écoutez :
« Les mœurs aimables de la Régence avaient porté la galanterie de la cour jusqu'à cet abandon plein de grâces que vous autres, censeurs impitoyables , vous appelez un libertinage effréné. Depuis lors les hommes n'étaient occupés qu'à augmenter authentiquement la liste de leurs maîtresses, et les femmes à s'enlever leurs amans avec publicité; et, comme s'il en était besoin, le mensonge suppléait encore quelquefois à la réalité. Les maris, réduits à souffrir ce qu'ils n'auraient pu empêcher sans se couvriî" du plus grand des ridicules, avaient pris le parti sage de ne point vivre avec leurs femmes. Logeant ensemble, jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les rencontrait dans la même voiture, jamais on ne les
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trouvait dans la même maison, à plus forte raison réunis dans un lieu public. En un mot, le mariage était devenu un calcul de fortune , mais en même temps un inconvénient dont on ne pouvait se garantir qu'en en retranchant tous les devoirs. Si les mœurs y perdaient, la société y gagnait infiniment ; débarrassée de la gêne et du froid qu'y jette toujours la présence des maris, la liberté y était extrême; la coquetterie mutuelle des hommes et des femmes en soutenait la vivacité, et fournissait journellement des aventures piquantes. L'attrait du plaisir, qui, en faisait la base , bannissait toute espèce de langueur; et de continuels exemples autorisaient à se soustraire aux entraves des principes et de la retenue.
« D'après ce tableau , vous croirez facilement que ce n'était point la passion , encore moins l'estime qui faisait les inclinations. Avoir pour les hommes, enlever pour les femmes étaient les vrais motifs qui faisaient attaquer et se rendre. Aussi , l'on se quittait avec autant de facilité qu'on s'était pris. Souvent, il n'était question que d'une passade d'un ou de plusieurs jours, sans que des deux cotés on abandonnât ce qu'on avait en titre,
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et sans autre point de vue pour ces messieurs que de se vanter, pour ces dames de se livrer aux plaisirs, à la gaieté, à l'occasion. Quelquefois, mais la chose était rare, le goût succédait à la jouissance, et l'on continuait à vivre ensemble, avec des ménagemens mutuels; alors une telle inclination était qualifiée du titre de respectable, et l'on était craint dans la société par la contrainte et l'ennui que ne pouvaient manquer d'y causer deux personnes qui n'y étaient plus occupées que des sentimens réciproques qu'elles s'inspiraient. La retenue qu'il fallait observer avec eux était gênante; bref....
« — Assez, assez, m'écriai-je ; votre tableau paraît si exact et tellement circonstanciel, que je me promènerais dans le séjour que vous venez de me peindre sans crainte de m'y égarer. Mais , dans ce flux de roués , dans ce déluge de coquettes, auriez -vous par hasard rencontré une certaine dame de Boufflers?
« — Oui, nous l'avons connue ! » me répondit mon interlocuteur avec un sourire de fatuité propre à me donner une faible opinion de la vertu de madame de Boufflers, et une grande idée du savoir-faire de séduction de mon ex-page. « Nous
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l'avons connue! mais au reste», ajouta-t-il après un moment de réflexion , et avec un peu moins d'enthousiasme , « elle était généralement connue.
a Du côté de la figure, c'était une des femmes les plus accomplies qui eussent jamais paru ; son esprit était agréable et plein de grâces. Elle fut présentée à la cour par sa belle-mère, colletmonté qui avait conservé toutes les traditions de pruderie de madame de Maintenon , et toutes les simagrées de la fin du feu roi, et qui, n'entendant pas raillerie sur la galanterie, veillait sa belle-fille de très près. Tromper un argus de cette nature était un attrait de plus pour madame de Boufflers. M. de Fimarcon passait pour être le premier auquel elle eût cédé. Mais, comme les rendez-vous avec une jeune femme qui vient de se marier sont fort difficiles , M. de Fimarcon imagina de se faire laquais de madame de Boufflers , et il resta plusieurs jours dans sa maison , portant sa livrée.
« Cette aventure la mit en vogue ; elle fut recherchée par tous les hommes à la mode , et M. de Fimarcon eut des successeurs. Dégagée de tous les préjugés , elle ne borna pas ses goûts aux hommes de la société ; des comédiens , et même des gens de la classe la moins élevée , eurent part à ses
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faveurs. Le duc de Durfort en eut envie : il prit le temps d'une absence de l'amant titulaire pour arranger un souper où il fit venir Chassé, de l'Opéra , comme chanteur. Lorsque le vin eut , à l'ordinaire, excité madame de Boufflers, elle se prit de fantaisie pour cet acteur, et lui fit les agaceries les plus fortes. Chassé, de son côté, se livrait à sa bonne fortune, lorsque les convives, et surtout M. de Durfort, qui n'avait point pris cet arrangement pour les plaisirs de ce comédien , le firent sortir de table et le renvoyèrent. Madame de Boufflers entra dans la plus violente fureur, et, s'arrachant des bras de ceux qui voulaient la retenir , tout échevelée et dans le plus grand désordre, courut jusque dans la rue après Chassé, en criant de toute sa force : Je le veux, je le veux! M. de Durfort eut toutes les peines du monde à la ramener.
a Devenue veuve, madame de Boufflers, depuis long-temps maîtresse de M. de Luxembourg , se fit épouser par lui. Bref....»
— «Mais, lui dis-je en l'interrompant, ce n'est pas sur cette dame de Boufflers que je vous deniandais des renseiguemens. La chanson de Tressan eiit suffi pour me la faire connaître :
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Quand Boufflers parut à la cour, Ou crut voir la mère d'Amour ; Qiacua s'empressait à lui plaire , Et chacDD l'aTait à son tour.
— «Ah! je le vois, vous vouliez parler de madame de Boufflers, espèce de savante, maîtresse d'abord du prince de Conti qu'elle ne put déterminer à l'épouser, ensuite du Roi de Suède. C'était un composé de deux femmes : celle d'en-haut et celle d'en-bas. Celle d'en-bas était galante; celle d'en-haut également fort sensible, et possédant une éloquence mesurée qui était juste et qui plaisait. Mais tout était gâté par une prétention continuelle d'obtenir des louanges; il semblait qu'elle posât toujours pour faire tirer son portrait par son biographe. Elle s'avisa de faire une mauvaise tragédie en prose, V Esclave généreux ^ bien vantée, bien prônée. Mais Rousseau...
— « Si je vous eusse déclaré dès l'abord, reprisje en l'interrompant de nouveau , que j'avais lu les Mémoires de Besenval, la Correspondance de Walpole et de madame du Deffand et les Confessions de Jean-Jacques, je vous aurais épargné une fatigue qui me rend confus. Mais j'avais oublié
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qu'il y avait eu tant de dames de Boufflers, et qu'elles avaient toutes obtenu le même genre de célébrité. Ce n'est ni de la maîtresse de M. de Fimarcon, ni de la maîtresse de M. de Conti que je voulais vous entretenir. C'est de...
— « Alors , ce ne peut être que de la maîtresse du roi Stanislas , de madame la marquise de Boufflers, femme du capitaine des gardes de ce prince, mère du chevalier , auteur Ôl Aline , et si connu par sa triple passion des femmes, des chevaux et des voyages. — Précisément. — Fort jolie femme, plus galante encore; et, s'il est possible, encore plus incrédule. Elle ne concevait pas comment on pouvait aimer Dieu. «Oh! non, s'écriait- « elle un jour, je sens que je ne l'aimerai jamais. <c — Ne jurez de rien, lui dit son fils; si .Dieu se « faisait homme une seconde fois , vous l'aimeriez « tout comme un autre '.» Pas mal, n'est-ce pas ? — Oui , pour un fils. — Ah ! vous êtes trop sévère.
I. Mademoiselle Arnould, ayant appris la conversion de mademoiselle Luzy , de la Comédie Française , s'écria : « Oh ! la coquine , elle s'est faite ■ sainte dès qu'elle a su que Jésus s'est fait honmie.» Rien , comme on le voit par ce rapprochement, ne ressemblait alors aux propos de cour coomie les propos de coulisses. Au fait, c'est toujours de la comédio; et si ce ne «sont pas les mêmes acteurs et les mêmes planches, c'est bien le même public qui paie.
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Je vous assure que le mot était si juste que personne ne songea alors à le trouver inconvenant. »
« Elle présidait la petite cour de Lunéville , et tous les beaux-esprits lui adressaient leurs hommages et leurs madrigaux. Voltaire ne demeura pas muet au milieu de ce concert de louanges , et chacun se rappelle ces vers où, comme pour placer Stanislas au-dessus de Henri , il élevait adroitement sa maîtresse au-dessus de d'Estrées :
Vos yeux sont beaux, mais votre ame est plus belle; Vous êtes simple et naturelle , Et sans prétendre à rien vous triomphez de tous : Si vous eussiez vécu du temps de Gabrielle , Je ne sais pas ce qu'on eût dit de vous , Mais l'on n'aurait point parlé d'elle.
Il n'était pas jusqu'à son propre fils qui ne lui adressât de galantes exhortations, et qui ne lui dît:
Reniez Dieu, brûlez Jérusalem et Rome,
Pour docteurs et pour saints n'ayez que les amours '.
Comment ne pas céder à de tels conseils, lorsqu'on est bonne mère , et que c'est un fils qui les donne.