LETTRE PREMIÈRE
Dii 4 octobre 1764.
Lï mauvais temps et les bonnes façons nous ont retenus deux joufs à Bruyères. Nous voici à Colmar, d'où nous partons, faute d'y trouver madame du Comte, qui fait actuellement ses vendanges. Nous avons voulu nous donner pour peintres ; mais mon habit bleu a donné des soupçons à beaucoup d'officiers du régiment de Penthièvre, avec qui j'ai soupe à table d'hôte; au reste je me suis fort amusé. J'y ai trouvé un autre Sarobert * , qui m'a fait des récits de guerre aussi ornés que
1. Ces neuf premières lettres furent imprimées à la suite des Lettres CHiHoiSEs, isDiEssES ET TARTARES, À J/. PoiV, par uft bénédict'tH (Voltaire), Paris, 1776. Nous n'en connaissons jas d'éditions antérieures.
Nous avonsconsenré ici quelques notes qui s'y trouvent.
2. Sarobert était le capitaine des chasses de Chantilly, espèce de «auvage qui jurait toujours Dieu en buvant, et même en ne buvaut pas. {EJit. de 1776.)
ceux de Doniiereau ; par exemple : « J'ai vu , mordieu, la cavalerie du roi qui battait les ennemis du roi partout où ils se montraient. Mordieu , à Guastalla leur front nous dépassait , et par un à droite et un à gauche nous les avons enveloppés sans tant de manœuvres , mordieu , et nous sommes entrés dedans comme dans du beurre. Ils avaient cejour-là du canon , mordieu , et ils nous en fouettaient tout au travers du nez; c'étaient des boulets comme à l'ordinaire, qui étaient suivis de quatre petites balles grosses comme des œufs, mordieu, et qui faisaient un r r r ravage épouvantable, sacredieu. »
Mesdames de Cambise et de Cucé , qui ont une jolie voix, pourront mettre ces paroles sur l'air, mais le visage de l'auteur manquera toujours. Je serai demain à Bâle, d'où je vous écrirai. Adressezmoi vos lettres, si vous m'écrivez, chez M. de Voltaire, sous le nom de Charles, en le faisant prier de me les garder jusqu'à mon passage. J'ai pris le parti de réformer mon cocher et mon postillon , et deux chevaux , dont l'un , nommé vulgairement la grise, sera vendu à quelque prix que ce soit; et l'autre, appelé par mes gens le grand entier, et par moi Vévéque de Toul, sera donné pour quinze louis. Je vous prierai de vouloir bien charger l'abbé Porquet de cette exécution-là ; qu'il Veuille bien écrire à M. RoUin pour avoir l'argent nécessaire, et qu'il dise à mon piqueur de faire hacher
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de la paille pour ceux qui resteront, et •surtout pour le grand maigre , surnommé la Lanterne , à cause de sa transparence ; et que le susdit abbé Porquet soit toujours bien persuadé qu'il n'a jamais eu d'élève aussi soumis que moi. Adieu , ma très-belle maman; je me réjouis de parler de vous à monsieur de Voltaire , et de lui dire tout ce que j'en pense ; car je parie qu'il n'avait pas assez d'esprit pour sentir tout votre mérite.
Il faut que l'habit du cocher reste, et qu'on l'en dédommage par une petite gratification prise sur la vente du premier cheval ; pour celui du postillon, comme il est en loques , il peut partir.
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LETTRE IL
Du 9 octobre 1764.
Me voici chez le chevalier de Beauteville, qui m'a reçu comme un Suisse qui descendrait du ciel à cheval sur un rayon ' . Il est en vérité charmant. Je suis arrivé au moment de son entrée et des députations des treize cantons qui viennent le reconnaître. Il va y avoir une diète pour différentes affaires , dont le succès est très-incertain ; les dénouemens prévus ôtent de l'intérêt. La ville de Soleure devient le rendez-vous de toute la Suisse; les femmes y sont charmantes : je serais même tenté de les croire coquettes , si les femmes pouvaient l'être.
Ce peuple-ci me représente le peuple gaulois; il en a la stature, la force, le courage , la fierté, la douceur et la liberté. Il n'y a pas plus d'hommes à proportion qu'en Lorraine. Le pays en lui-même est moins bon, mais la terre y est cultivée par des mains libres. Les hommes sèment pour eux , et ne recueillent pas pour d'autres. Les chevaux ne voient pas les quatre cinquièmes de leur avoine
I . Ceci est une allusiou à saiut Denis , qui voyage toujours sur un rayon du soleil dans le Poëme de la Pucelle, quand il n'est pas sur son âne, (iî</«V. de 1776.)
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mangés par les rois. Les rois n'en sont pas plus gras , et les chevaux ici le sont bien davantage. Les paysans sont grands et forts , les paysannes sont fortes et belles. Je remarque que partout où il y a de grands hommes il y a de belles femmes; soit que les climats les produisent, soit qu'elles viennent les chercher, ce qui ne serait pas décent. Cette nation-ci ne s^arause guère, mais elle s'occupe beaucoup. On y est fort laborieux, parce que le travail est un plaisir pour qui est sûr d'en retirer le fruit; il y a autant de plaisir de labourer que de moissonner. Les lois des Suisses sont austères ; mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes : et celui qu'on pend pour y avoir manqué a le plaisir de se voir obéir par le bourreau.
Adieu, madame. Je me porte bien; je suis enchanté de M. Belpré '. L'ambassadeur le traite à merveille. Faites souvenir le roi que dans le pays le plus libre il y a à cette heure le plus fidèle de ses sujets; et vous, chantez de ma part : aimezmoi comme je vous aime.
I. C'était nii garde du roi Stanislas, qui se mêle de peiuture, et qui remporta cinquaule louis d'or de Genève. {Edit. de 1776.)
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