‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 119 sur 134 · Précepteur du chevalier. {Ibidem · texte numérisé non relu

Précepteur du chevalier. {Ibidem

d'Italie. C'est le pays le plus indépendant de toute la Suisse; c'est le seul où les femmes aient constamment conservé leur ancien habillement. Ce sont de petits corsets assez bien faits, des mouchoirs croisés assez singulièrement, de petits béguins de dentelle, et de petits chapeaux pardessus , avec des nœuds de ruban. Je suis occupé d'avoir des vulnéraires de ce pays-ci pour le roi; ils sont infiniment supérieurs à ceux du reste de la Suisse. J'ai dîné et soupe avec le grand et célèbre Haller; nous avons eu pendant et après le repas une conversation de cinq heures de suite, en présence de dix ou douze personnes du pays , qui étaient très-étonnées d'entendre raisonner un Français; mais, malgré l'attention et l'applaudissement de tout le monde , j'ai vu que , pour parvenir à une certaine supériorité, les livres valent mieux que les chevaux. Dans peu de jours je verrai Voltaire, dont Haller n'est pas assez jaloux; et, par échelons , après avoir été d'Haller à Voltaire , j'irai de Voltaire à vous. Mettez-moi toujours aux pieds du roi, et dites-lui que la vue des peuples libres ne me portera jamais à la révolte.

Adieu, maman; je vous aime partout où je suis, partout où vous êtes.

LETTRE V

Du 10 décembre 1764.

Il faut, ou que vous n'ayez pas reçu mes lettres par la négligence de mon palefrenier qui a oublié de les affranchir' ou que vous vous souciiez bien peu du sang de votre sang, de la chair de votre chair, des os de vos os.

Je suis ici dans l'île de Circé , sans être ni aussi fin , ni aussi brave, ni aussi sage, ni aussi cochon qu'Ulysse et ses compagnons. Lausanne est connue dans toute l'Europe par ses bons pastels et la bonne compagnie : je vis dans une société que Voltaire a pris soin de former, et je cause un moment avec les écoliers avant d'aller écouter le maître. Il n'y a pas de jour où je ne reçoive des vers et où je n'en rende; pas un où je ne fasse un portrait et une connaissance; pas un où je ne prenne une tasse de chocolat le matin, suivie de trois gros repas; enfin, je m'amuse au point de vous souhaiter à ma place.

Voici quelques-uns de mes impromptus.

Une fois j'envoyai à une dame de Gentil un portrait du diable avec des cornes et une queue; elle me demanda à quel propos :

Ce n'est point sans raison ^ iwarquise trop aimable , Que j'envoyai chez vous le diable et son portrait :

Je ne sais s'il vous tenterait;

Mais vous , vous tenteriez le diable.

Une autre fois deux autres femmes revenaient du prêche, et me demandaient ce que j'avais fait pendant ce temps-là :

Ce matin , comme de vrais anges , Vous étiez toutes au saint lieu ; Et moi je chantais vos louanges Quand vous chantiez celles de Dieu.

Je vais après-demain à Ferney , où Voltaire m'attend; il m'a écrit une lettre charmante : je me réjouis de vous parler de lui. Vous avez mieux pris votre temps que moi pour le voir, mais ou boit le vin de Tokai jusqu'à la lie. Surtout assurez bien le roi que je reviendrai vrai philosophe chrétien \

Adieu, maman; je vous aime comme on admire le roi dans ma romance pour sa fête.

J'oublie de vous dire quatre bouts-rimés que j'ai remplis dans l'ordre suivant :

I Le roi Stanislas, qui a beaucoup écrit, qui même avait traduit l'Ancien Testament en vers polonais, fit un petit livre intitulé le Philosophe chrétien, pour prouver que les plaisirs innocens ne sont point du tout contraires au système chrétien , ou plutôt au système janséniste. Un nommé Solignac , son copiste , ci-devant jésuite , travailla à ce livre et le mit en lumière. {Edit. de 1776.)

Quand je n'aurais ni bras ni jambe , J'affronterais pour vous la balle et le boulet ; Ranimé par vos yeux je me croirais ingambe j Et je pourrais encor mériter un soujfflet.

Adieu encore une fois ; je vous écrirai de Ferney des choses plus intéressantes.

LETTRE YI.

De Fernov.

Enfin , me voici chez le roi de Garbe , car jusqu'à présent j'ai voyagé comme la fiancée. Ce n'est qu'en le voyant que je me suis reproché le temps que j'ai passé sans le voir : il m'a reçu comme votre fils , et il m'a fait une partie des amitiés qu'il voudrait vous faire. Il se souvient de vous comme s'il venait de vous voir, et il vous aime comme s'il vous voyait. Vous ne pouvez point vous faire d'idée de la dépense et du bien qu'il fait. Il est le roi et le père du pays qu'il habite; il fait le bonheur de ce qui l'entoure, et il est aussi bon père de famille que bon poète. Si on le partageait en deux , et que je visse d'un côté l'homme que j'ai lu, et de l'autre celui que j'entends, je ne sais auquel je courrais. Ses imprimeurs auront beau faire, il sera toujours la meilleure édition de ses livres.

Il y a ici madame Denis et madame Dupuis , née Corneille. Toutes deux me paraissent aimer leur oncle. La première est bonne de la bonté qu'on aime; la seconde est remarquable par ses grands yeux noirs et un teint brun. Elle me paraît tenir plus de la corneille que du Corneille.

Au reste, la maison est charmante, la situation superbe , la chère délicate , mon appartement délicieux; il ne lui manque que d'être à côté du vôtre; car j'ai beau vous fuir, je vous aime, et j'aurai beau revenir à vous, je vous aimerai toujours.

Voltaire m'a beaucoup parlé de Pampan , et comme j'aime qu'on en parle. Il a beaucoup recherché dans sa mémoire l'abbé Porquet, qu'il a connu autrefois ; mais il n'a jamais pu le retrouver : les petits bijoux sont sujets à se perdre.

Adieu, ma belle, ma bonne, ma chère mère; aimez-moi toujours beaucoup plus que je ne mérite, ce sera encore beaucoup moins que je ne vous aime.

Voici un impromptu que j'ai fait dernièrement.

J'arrivai chez une belle dame crotté et mouillé; elle me proposa de me faire donner des souliers de son mari.

De votre mari , belle Iris, Je n'accepte point la chaussure ; Si je lui donne une coiffure , Je veux la lui donner gratis.

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