‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 120 sur 134 · LETTRE VIT · texte numérisé non relu

LETTRE VIT

Du a 4 décembre 1764.

J'ai été hier pour la première fois à Genève. C'est une grande et triste ville, habitée par des gens qui ne manquent pas d'esprit, et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de l'un ni de l'autre. Ce qu'il y a de très-joli à Genève, ce sont les femmes ; elles s'ennuient comme des mortes, mais elles mériteraient bien de s'amuser.

Le peuple suisse et le peuple français ressemblent à deux jardiniers , dont l'un cultive des choux, et l'autre des fleurs. Remarquez encore avec moi que moins on est libre, et mieux on aime les femmes. Les Suisses s'en servent moins que les Français, et les, Turcs davantage.

Vous dont tout reconnaît l'empire et la beauté , Sexe charmant , je plains le Suisse qui vous brave : De quoi peut lui servir sa triste liberté , Si le ciel vous destine à consoler l'esclave ?

En voilà assez sur les femmes en général ; il est temps de revenir à ma mère, qui est femme aussi , mais d'un ordre supérieur. Elle est aux femmes

ce que les séraphins sont aux anges, et les cardinaux aux capucins.

Nous nous sommes amusés hier, une dame Cramer y qui a beaucoup d'esprit, et moi, à faire des couplets. En voici un qu'elle a commencé sur le P. Adam, jésuite, mais aumônier de Voltaire, et que j'ai fini :

Vt faudrait que père Adam Voulût être mon amant; Oui , que la peste me crève , S'il me veut , je suis son Eve , Et je serai dès demain La mère du genre humain.

En voici un que je fis à la dame en même temps que je travaillais à arranger le sien :

Pendant que la chanson s'achève , Payez-moi le prix qui m'est dû , Et si jamais vous êtes Eve , Que je sois le fruit défendu.

Écoutez-en une charmante que Voltaire a faite pour moi à propos de madame Cramer.

Mars l'enlève au séminaire , Tendre Vénus, il te sert; Il écrit avec Voltaire , Il sait peindre avec Hubert; Il fait tout ce qu'il veut faire ; Tous les arts sont sous sa loi :

De grâce , dis-moi , ma chère , Ce qu'il sait faire pour toi.

Adieu , madame. Je vous aime comme il faut vous aimer quand on est votre fils, et même quand on ne l'est pas.

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