‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 123 sur 134 · EN HAUTE SILÉSIE · texte numérisé non relu

EN HAUTE SILÉSIE

Kœnysboulde et Malapane, ce 26 et 27.

Tu te plains de moi, je me plains de toi, nous voilà donc quitte à quitte : quand je pourrai, je reprendrai bien vite entre tes draps, entre tes bras , mon gîte ; et l'Amour qu'Hymen tiendra par la main ne reprendra plus la fuite.

Tu vois bien , à l'arrangement des lignes, que ma première idée n'était point de faire des vers; et tu vois, à l'arrangement des mots, que cela s'est tourné en une chanson sur l'air : Ton cœur et le mien s'accorderont bien.

Il faut à présent te parler de tous mes ennuis , et de quelques momens agréables qui me les ont fiait trouver moins insupportables que je ne m'y serais attendu.

Imagine-toi qu'en sortant de Breslau j'ai été chez monsieur de St..., second gendre de notre bon ministre.

Je suis arrivé dans une grande maison nouvellement achetée, à demi-meublée , mais comblée de monde. La petite baronne voulait fêter le jour de naissance de son mari, et avait prié tous les environs à un grand dîner suivi d'un grand bal, interrompu par un grand souper. Moi qui danse comme tu sais , j'ai vu que ce n'était pas là mon fait, et j'ai voulu m'en aller tout de suite à Oppeln, petite ville capitale de la haute Silésie , où le ministre m'avait adressé à un bailli qui devait me fournir toute sorte de renseignemens au sujet des colonies de la haute Silésie. Point du tout; on m'arrête de force , et je reste jusqu'à quatre grandes heures du matin , immobile au milieu des walses comme un rocher au milieu des vagues; enfin , tout étourdi de tout ce mouvement , et fatigué comme si j'avais dansé depuis le premier coup d'archet jusqu'au dernier, je vais chercher un lit pour me reposer des plaisirs des autres. Après trois ou quatre heures de sommeil, je remonte à cheval sans me donner le temps de déjeûner, et je prends la route d'Oppeln , où je croyais ne pouvoir jamais me rendre assez vite. J'arrive mourant de faim chez monsieur le bailli , avec la lettre ministérielle à la main : monsieur le bailli était à la chasse et devait revenir à midi. Point du tout, à quatre heures il revient à peine avec les compagnons et les victimes de ses plaisirs , deux messieurs et quatre lièvres; il lit avec assez d'indiffé-

rence apparente la lettre du comte , et me dit que je puis rester dans sa maison. Je voudrais, lui dis-je, aller demain visiter les colonies. Il sera temps après-demain , dit-il ; j'ai demain la pèche d'un grand étang, à laquelle je vous invite. Mais, lui dis-je, donnez-moi au lieu de cela un guide, afin que je fasse mes affaires. Point de guide point d'affaires : la pèche sera superbe; il faut que vous la voyiez. Allons, je suis en votre pouvoir, ainsi je cède ; mais au moins promettez-moi de m'expédier après-demain. Oh! après-demain sans faute, à l'heure qu'il vous plaira. Je reste; il tombe une pluie à verse; ainsi point de pèche, car on aurait pu pécher des hommes aussi bien que des poissons , attendu que l'élément était devenu commun aux deux genres ; cependant comme il faut s'amuser quand on ne peut pas s'occuper, on me dit qu'on va faire une partie chez son excellence ( la ville n'avait assurément pas l'air de pouvoir contenir une excellence ). Qui donc? demandai-je humblement à ces messieurs. Le général Manstein, me répond-on. Me voilà enchanté en pensant que je vais voir le vertueux Manstein des mémoires de Dumourier, que je vais trouver un homme parlant français , et dont la conversation doit être pour moi surtout du plus grand intérêt. Je prie donc quelqu'un de l'honorable compagnie qui y allait avant les autres de faire mes très-humbles complimens au général, et de lui demander 1- li)

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pour moi la permission de lui rendre mes devoirs. Dans l'intervalle on se rasseoit, et l'on se meta fumer des pipes énormes : on me demande si j'aime à fumer; je dis que je n'ai jamais fumé; on me plaint , car la pipe, dit-on , estl'amiede l'homme : quoi qu'on fasse, elle vous tient compagnie; elle vous occupe dans vos ennuis et ne vous distrait point dans vos affaires; sans vous empêcher absolument de parler, elle vous invite au silence, et vous laisse à vos réflexions, et puis l'on crache, et cela fait toujours plaisir : à cheval je fume, et je ne pense point à la longueur du chemin , parce qu'un demi - mille de plus n'est qu'une pipe de plus : à mon bureau j'écris sans que ma pipe m'embarrasse, et je fume sans que ma plume me gène, et puis Von crache , et cela fait toujours plaisir ; d'ailleurs , quelque part qu'on arrive , si la chambre est sale, la fumée de la pipe vous empêche de le voir ; si elle est puante , la fumée de la pipe vous empêche de le sentir, et puis Von crache , et cela fait toujours plaisir. Enfin nous allons chez le général; je trouve un bon vieux militaire ne sachant pas un mot de français , mais l'honnêteté et la bonhomie étaient écrites sur son visage dans toutes les langues , puisqu'elles l'étaient pour tous les yeux. Il ne prend pas trop garde à votre serviteur, dont on avait arrangé le nom à la diable, et continue à fumer silencieusement. On arrange une partie d'hombre assez chère , dont tu penses

bien que je ne me mêle pas ; car je ne sais pas Tombre de l'hombre ; et puis , de la petite tabagie où nous étions , nous passons par un mauvais petit escalier à une assez bonne chambre , où nous soupons très-suffisamment, mais très-frugalement; on retourne ensuite jouer, fumer et se taire , et puis l'on va se coucher après avoir promis de revenir dîner le lendemain.

L'impossibilité de se mettre en campagne à cause du déluge dont le ciel semblait donner la seconde représentation à la haute Silésie, m'oblis^e à être de la partie. Même traitement que la veille, même indifférence , même chère , même fumée , même jeu, même silence, mêmes complimens; et puis l'on se quitte pour se retrouver le* soir; on retourne en effet ; mais, comme on ne m'avait rien dit, je ne retourne point , et je reste avec la femme et les enfans de mon hôte. Arrive une ordonnance du général, qui me prie très-instamment de venir : j'obéis ; le général me fait des reproches de mes façons avec lui , et paraît prendre un tant soit peu plus garde à moi que la veille. Quelques questions au sujet de la France, de la révolution, des malheurs des émigrés, du nouvel établissement en Prusse méridionale, auxquelles je réponds dans des termes sans doute barbares, mais d'une manière qui a l'air de les intéresser, me donnent un petit degré de considération de

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plus; mais qu'est-ce que cela, quand d'ailleurs

on ne chasse , ne joue ni ne fume?

Le lendemain, c'était avant-hier, je monte à cheval , et je vais avec l'écrivain du bailli visiter une colonie à un mille et demi , et après m'étre bien fait rendre compte de tout par un homme très-intelHgent , un jeune maître d'école, que je prendrais, si je le pouvais , pour le mien , je reviens dîner chez le bailli : le général y arrive; je vois beaucoup de pourparlers entre lui et diverses personnes de la compagnie, et particulièrement avec le bailli.

Enfin, au bout de quelque temps, le général m'appelle dans une chambre à part. Tenez, dit-il, mon cher ami, il faut que je vous avoue que, dans les premiers momens, je ne vous ai pas connu; mais je me suis fort informé devons; vous êtes un galant homme , vous descendez d'un grand militaire , et vous avez perdu une trèsgrande fortune; vous paraissez même être actuellement dans le malheur et dans le besoin ; faites ce que je ferais à votre place, acceptez les offres et les secours d'un ami : en disant ces mots, il tire un paquet d'or qu'il veut me faire prendre. Tu penses bien comme je remercie et comme je refuse. Je lui dis les larmes aux yeux : Non , mon cher général, je vous jure que, si j'étais dftns le besoin , j'aimerais mieux recevoir d'un digne

homme comme vous que de tout autre, et que, si je pouvais y retomber, je m'adresserais à vous. Clomplimens que tout cela, dit-il. Ali! général, vous entendez à ma voix, et vous voyez à mes yeux que c'est le sentiment qui parle. Eh bien ! acceptez donc, dit-il, l'offrande de l'estime et de l'amitié. Je reçois , lui dis-je , avec une tendre reconnaissance l'assurance de cette estime et de cette amitié ; mais l'hospitalité que je reçois dans les états du roi de Prusse ne me laisse rien à désirer pour le présent ni à craindre pour l'avenir. Là-dessus nous nous sommes embrassés comme deux frères, et il est passé dans l'autre chambre , où je l'ai suivi après avoir laissé à mes yeux et à mon visage le temps de dérougir. Le dhier a été plus gai qu'à l'ordinaire ; il m'a paru qu'on me faisait meilleure mine; et, après dîner, pour donner au général une marque d'amitié , et brûler mon encens pour ainsi dire sur l'autel de la reconnaissance, devine ce que j'ai fait ; non tu ne le devineras pas : j'ai fumé une pipe, la première et la dernière de ma vie.

Hier j'ai pris mon^ chemin par la Pologne , et le temps paraît d'accord avec mes projets. J'ai vu en passant un superbe établissement des marchands de fer de Breslau, pour la fabrication et le dépôt de tous les objets possibles de taillanderie, ce qui nous sera de la plus grande utilité. Je suis à présent à Malapane, on j'ai été recommandé

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par le comte de R.... , neveu, bras droit et successeur désigné du comte d'Kt ; je suis logé et

défrayé par la chambre des mines, et je vois des établissemens dignes de l'Angleterre , des fourneaux de toute espèce et des ouvrages de fonte qui s'étendent depuis le caillou extrait de la mine jusqu'au bas- relief le plus délicat et le plus soigné ; ils viennent de couler un pont en fer qui sera

placé à Berlin presqu'en face du comte de N ;

il y en a un beaucoup plus considérable placé depuis quelques années dans ce pays-ci ; mais je n'ai pas le temps de l'aller voir. On compte en Angleterre en faire un presque aussi large que le Pont-iloyal, et d'une seule arche. L'homme est vraiment en quelque sorte roi des choses ; mais , par malheur , il ne l'est pas de lui-même. C'est à cause de cela que mon projet est de me démettre de mon autorité sur ma personne, et de la confier à une petite reine de ma connaissance qui en disposera suivant son plaisir.

Adieu , ma bonne petite femme ; si tu peux me lire , tu seras plus habile que moi , car c'est à qui sera le plus mauvais de la plume, de l'encre ou du papier : n'importe , aucun des trois ne se refusera à te faire savoir que je t'aime , et que je t'embrassti de tout mon cœur.

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