‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 122 sur 134 · ÉCRITE DES PARAGES D'AFRIQUE, A MADAME DE · texte numérisé non relu

ÉCRITE DES PARAGES D'AFRIQUE, A MADAME DE

En pleine mer, ce ao a^ril 1787.

Mon cher patron me pardonnera sans peine de lui avoir adressé de préférence les détails de ma triste navigation dans les mers d'Afrique , et d'avoir réservé pour son aimable compagnie le récit du peu de choses agréables que j'ai pu rencontrer au milieu de tant d'ennui.

De tout ce que j'ai jamais vu dans mes voyages par terre et par mer , le cap de Serre-Lionne est ce qui m'a le plus frappé par sa beauté; ce n'est point à beaucoup près une beauté soignée; mais son air agreste, et même un peu farouche, la rend mille fois plus piquante. Je ne vous parlerai point d'un fleuve de quatre ou cinq lieues de large , bordé d'un côté par des plaines et des forets immenses qui s'ouvrent pour faire place à cent rivières et à mille ruisseaux empressés de se rendre à la cour de leur monarque; mais je vou-

drais pouvoir tourner vos regards vers l'autre bord, et vous faire admirer un groupe de montagnes en amphithéâtre couvertes de toutes les productions de l'Afrique, se masquant, se découvrant à demi, tantôt entassées sur une même base de roches , tantôt séparées par des baies , des ruisseaux , des torrens et des lacs, mais conservant dans leur variété une liaison , un ensemble et une harmonie que vous sentirez mieux que personne, et que vous y auriez mis vous-même , si vous aviez été chargé de diriger l'ouvrage. Le premier aspect m'a saisi, et mon admiration augmentait à mesure que j'approchais : je côtoyais à cinquante pas de distance une rive élevée en terrasse , couverte de cabanes riantes, au-dessus desquelles des palmiers dispersés sans ordre, mais non pas sans agrément, se remontraient encore dans les eaux; derrière cette terrasse s'élèvent des coteaux plus irréguliers, tout couverts de bananiers, de citronniers, de papayers , de gonsaves , et d'une multitude d'autres végétaux inconnus en Europe; au-delà de ces coteaux, on voit les sommets d'une chaîne de collines verte dont les contours variés se dessinent sur la couleur plus rembrunie des hautes montagnes qui semblent se tenir derrière elles, comme des mères imposantes qui observent une jeune famille : une d'entre ces dernières s'élèvent au-dessus de toutes les autres , et sa cime dégarnie ressemble à un trône où je crois que

personne ne s'est encore assis. Toute cette belle architecture est fondée sur des piles de rochers d'où coulent de toutes parts les plus belles et les meilleures eaux du monde : les unes s'élancent jusque dans la mer en cascades abondantes, et les chaloupes s'approchent sans danger pour les recevoir au passage; d'autres coulent en rivières; d'autres s'étendent en nappes sur des rochers qu'elles ont aplatis; d'autres enfin (et ce sont celles que j'aime le mieux) coulent doucement entre des arbres toujours verts, et m'ont souvent rafraîchi dans mes courses.

Tant de charmans objets ont ranimé mes esprits abattus par de longues contrariétés; je maudissais la nature de ne m'avoir point donné d'ailes pour m'élancer sur ce trône extraordinaire qui frappait toujours ma vue; il me semblait qu'un voyageur assez libre, assez hardi, assez heureux pour atteindre à cette hauteur n'en voudrait jamais descendre ; qu'il y trouverait une zone tempérée au milieu de la zone torride; qu'il y respirerait un air dégagé de toutes les vapeurs malignes ; qu'il y jouirait d'un soleil à la fois plus clair et moins ardent; qu'il s'y nourrirait de tous les végétaux empressés de croître à ses pieds , et qu'il s'y abreuverait de cette eau vraiment pure, dont la source, comme le dit le Dante, est dans la volonté du Créateur. Il ne faudrait parler là ni d'intérêt ni d'ambition ; si cependant on avait celle

!i84 VOYAGES,

d'être réformateur , il y aurait de quoi la satisfaire, car l'intérieur du pays est, dit-on, peuplé d'anthropophages , et l'on pourrait être tenté d'y faire une mission pour engager ces bonnes gens à changer de morale et de régime.

Les productions du sol m'ont encore plus étonné que le paysage , et les chênes de Dodone sont des arbustes en comparaison des arbres de Serre-Lionne. Je n'étais pas doué comme Adam de la faculté de donner à chacun son nom ; aussi je les ignore tous ; mais tous sont d'un bois plus ou moins précieux , tous résistent à la coignée de manière à décourager le bûcheron; presque tous ont de larges feuilles vernissées; tous sont plus ou moins chargées de fleurs, de fruits, de graines, proportionnés à leur taille; et j'en ai rapporté des cosses de trois pieds de long, courbées en lames de sabre , avec des fèves grosses comme des dames de trictrac. La plupart de ces titans du règne végétal sont enchaînés par d'énormes lianes ; j'en ai observé d'aussi grosses que moi , qui , dans leurs différens replis , peuvent avoir au moins trois ou quatre cents toises de long; les unes paraissent des dragons entortillés au pied de l'arbre des Hespérides ; lés autres s'attachent aux grosses branches, forment toutes sortes de nœuds, et retombent de cent pieds de haut presque jusqu'à terre en longs festons, soutenus des deux bouts par les cimes de deux arbres amis dont il sem-

VOYAGES. a85

blent être le lien commun. Toutes ces beautés étaient autant d'obstacles à ma marche ; les intervalles sont si étroits , si embarrassés d'arbrisseaux , de pins et de plantes ( entre autres d'ananas superbes), que je ne pouvais me promener que précédé de haches , comme un dictateur , encore mes licteurs et moi étions-nous souvent contraints de revenir tout écorchés sur nos pas. C'est particulièrement dans la variété des fleurs , des fruits , des graines, des herbes, et même des plantes rampantes, que la nature s'est plu à montrer sa magnificence : si j'avais été botaniste , j'y serais encore ; là rien n'est indifférent ; tout y a une odeur , une saveur , une vertu ou une malignité particulière ; tout est délicieux , salutaire ou funeste; il semble , à cette profusion d'espèces diverses et même contraires, à cette surabondance de sève, inconnue partout ailleurs, et plus encore à la chaleur humide et active du sol , que la terre y soit dans le feu de la composition, et qu'elle ne puisse mettre ni ordre ni choix dans ce qu'elle enfante. A la vue de tant de baumes et de poisons, j'étais tenté de proposer au ministre d'envoyer un détachement d'apothicaires; ils y seraient mieux placés et plus utiles que des soldats. C'est vraiment un meurtre qu'une aussi belle et une aussi bonne terre ne soit pas livrée à une culture savante, qui distinguerait et protégerait les espèces utiles, et qui s'opposerait au progrès du

a86 VOYAGES.

reste : il y faudrait, comme je le disais d'abord, des hommes actifs, intelligens et désintéressés, qui sussent aimer la nature , saisir son esprit, sentir ses besoins et la diriger vers sa perfection; mais, au lieu de cela, il n'y a que des nègres qui ne songent à rien, ou des blancs qui ne songent qu'aux nègres.

J'aurais voulu , ne fût-ce qu'à votre intention , porter plus loin mes connaissances; mais le temps et les moyens me manquaient, et même quelquefois les forces. Il fallait entrer dans les bras de rivières qui ne portaient que de petites pirogues, et remonter à la rame entre des mangliers dont les branches chargées d'huîtres retombaient de tout côté dans la vase, et même s'entrelaçaient d'un bord à l'autre. D'ailleurs cette manière de gravir la hache à la main entre des bois armés d'épines , ou plutôt d'épées , est si fatigante, et le climat est si contraire à la fatigue, que je pouvais à peine donner une heure par jour à mes chères montagnes ; je m'en suis donc séparé, leur disant, selon toute apparence , un éternel adieu , et tournant mes pensées vers la montagne du Peq, vers la terrasse de Saint-Germain, vers le château, les jardins, et surtout le maître et la maîtresse du V....

LETTRE

ÉCRITE DE MALAPANE,

Page 1