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première maison ? ce sont des hommes , de simples hommes de la campagne ; toutes ces idées si simples, mais si grandes, ont pour ainsi dire germé avec les plantes , et sont comme des efflorescences et des fruits nés de la végétation de l'esprit humain. Je sais que plusieurs travaux devenus nécessaires demandent de grands rassemblemens; mais je sais en même temps que les plus nécessaires de ces travaux, ceux des forges, par exemple, et ceux des mines, ne peuvent être en activité qu'à la campagne; et si différens ouvrages dépendans de ces premiers arts sont un peu plus finis, un peu plus recherchés dans les villes que dans les campagnes , accusons-en le long aveuglement des hommes, qui, entrevoyant la fortune dans les villes, et ne voyant que la nature dans les champs, ont, lorsqu'ils l'ont pu, quitté l'une pour l'autre, semblables aux libertins qui laissent là une aimable et modeste épouse pour une courtisane mieux parée; en sorte que, de tout temps et en tout temps , tout ce qui montre à la campagne quelque talent, quelque génie particulier, se croit déplacé parmi ses compagnons rustiques , et va, comme je le disais tout à l'heure, chercher fortune à la ville. Faut-il s'étonner à présent si , d'après ces institutions et ces coutumes absurdes, les campagnes, incessamment dégarnies des hommes industrieux qui contribueraient le plus à leur éclat et à leur prospérité, le cèdent en fait d'in-
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Oiistrie aux villes, qui profitent de leurs pertes? Mais, l'homme a beau faire, la nature prend toujours le dessus, et se venge intérieurement de ceux qui l'ont méconnue. En général, la vie des villes , même les plus agréables , est beaucoup moins heureuse, pour les gens même à qui tout semble rire , que celle des campagnes ; le plaisir fuit ceux qui le poursuivent ; les fêtes , les repas , les jeux, les spectacles imaginés comme autant de remèdes contre l'ennui , perdent bientôt leur vertu et manquent leur effet; les égards, les usages , les procédés imposent un joug impossible à secouer ; la gêne se mêle de toutes les parties , et cet ennui contre lequel on s'était ligué se trouve au milieu de vous sans que vous puissiez ni le fuir ni le chasser; heureux encore si on en restait là, et si toutes les passions attisées, électrisées par tant de contacts, ne s'emparaient pas de l'ame de ces pauvres diables, et ne les tyrannisaient pas jusqu'à leurs derniers momens !
L'orgueil, la cupidité, l'envie, la bassesse, la fourberie , tout cela travaille plus fort à mesure qu'il y a plus d'hommes ensemble; ensorte que, si messieurs les citadins y pensaient bien, ils trouveraient qu'ils ont précisément choisi le moyen d'être malheureux, qu'ils ont laissé l'or pour le clinquant, et abandonné l'Elysée pour le Tartare. Ils verraient que ces bons campagnards qu'ils méprisent, et dont l'ignorance ou la gau-
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chérie est le sujet de leurs fades plaisanteries , tiennent le bon bout, que la nature est pour ces bonnes gens-là, et qu'elle leur donne au moins la liberté, la santé, la force et la paix; ils verraient que, si les mains des campagnards sont moins propres, au moins leur sang est pur; ils reconnaîtraient que, si la ville offre quelquefois des plaisirs plus recherchés , on trouve à la campagne des moeurs plus irréprochables , et qu'à la longue les moeurs valent bien les plaisirs ; ils compareraient un plat bourgeois à un bon métayer; ils compareraient leurs belles fanées à ces belles faneuses qui se reposent de leurs travaux par la danse et par le chant ; ils compareraient leurs enfans pâles et malingres, qu'ils ont tant de peine à élever, aux enfans des campagnards, à ces roses mouvantes qui acquièrent bientôt la force des chênes à l'ombre desquels elles fleurissent ; ils s'apercevraient que la gaieté même après laquelle ils soupirent n'existe réellement qu'à la campagne , et qu'ils n'en ont que l'image ; ils conviendraient enfin qu'à la campagne on s'amuse de tout, tandis qu'à la ville on ne se divertit qu'aux dépens d'autrui ; et que, si l'on y rit quelquefois, c'est de moquerie , tandis qu'à la campagne c'est de joie.
Qu'en penses-tu , ma fille, de cette sortie, ou, pour mieux dire , de ce bombardement général contre toutes les villes? Tu crois peut-être que
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cela vient de ce que , pour me désennuyer , j'aurai lu quelques pages de Rousseau; que c'est son éloquence qui échauffe ma bile , et que je fais comme les petits chiens qui ne manquent pas d'aboyer quand leur maître élève la voix. Point du tout , mon enfant f c'est parce qu'un petit chien ( puisque petit chien y a ) bien tondu , bien peigné , en me voyant passer dans la rue avec ma redingote boutonnée et mon chapeau enfoncé à la Jacques Rosbiff , s'est mis à japper de toutes ses forces comme s'il avait vu passer un gros loup, et qu'il m'a poursuivi en faisant toujours le même carillon pendant deux ou trois rues : j'avais beau ra'examiner, je ne trouvais pas ce qui lui déplaisait dans ma personne; mais, ne pouvant point le ramener par la raison, et n'osant point lui porter un coup de pied, qui aurait pu être trop sensible à sa maîtresse (^ car il avait l'air d'un chien de dame ), je prenais le parti de la modération et du mépris affecté ; cependant ne voilàt-il pas que le petit misérable, redoublant de glapissemens , ameute tous les chiens de la rue contre moi, qui, dociles à ses instigations, se mettent à répéter tout ce qu'il me dit, et je me vois pour le coup chassé dans toutes les règles comme un autre Actéon ; excepté que, par pure décence, je ne pressais point mon allure. Ce n'est pas tout , les polissons, accourant à la voix des chiens, viennent augmenter mon cortège et servir de pi-
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qiieurs à la meute ; car plus ils voyaient les chiens animés, plus ils les animaient encore, suivant la nature et l'habitude de tous les polissons.
J'essayais en vain d'entrer en négociation avec ces messieurs tant à deux qu'à quatre pattes; mais mon allemand, inintelligit)le pour eux comme le leur pour moi, ne faisait qu'augmenter la confusion. Cependant je gardais toujours mon sangfroid , et au lieu de cet Achille qui te faisait frémir à Solinguen par ces grands coups qui renversaient des bataillons de petits écoliers , tu aurais vu la grave retraite d'Ajax , que le divin Homère compare si majestueusement à un âne assailli à coups de pierre par de petits vauriens, et qui n'en marche point un petit pas plus vite. Hélas! ce pauvre âne que tu honores de tes bontés allait bientôt subir le sort du peccata du combat du taureau, lorsque par hasard nous arrivons tous à une porte où il n'était pas permis à toute espèce de monde de passer. La sentinelle, apparemment un peu moins estomaquée de ma figure que toutes les personnes de ma suite; veut bien faire une exception en ma faveur , et la canaille , tant au propre qu'au figuré, est obligée d'abandonner sa proie. Après cela ai-je tort d'être indigné contre les villes , et de tourner toutes mes affections du côté de la campagne, où les enfans, et même les chiens, savent distinguer un honnête homme d'une béte fauve?
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J'ai (iint- cUez le géiu'ral Paulet avec la mort dans le cœur , de l'effort que ces dignes gens faisaient contre leurs chagrins pour me faire une réception plus agréable. Il paraît qu'il avait été admis dans la grande intimité de son feu roi pendant la guerre contre la Russie ; il en est résulté pour moi une conversation infiniment intéressante sur divers détails de cette expédition extraordinaire, où le royaume et le roi ont été à deux doigts de leur perte ; où tous les pactes entre le monarque et la monarchie ont été violés; où le plus pauvre des états de l'Europe a fait une dépense digne de Louis XIV; et où des peuples libres et peu nombreux ont sacrifié l'élite de leur jeunesse à une cause sinon injuste, au moins inconnue. .Rien ne montre mieux l'empire de l'illusion sur les hommes que de voir des gens bien assurés que leur nom ne sortira pas de l'enceinte de leur paroisse croire aussi à la gloire, et lui sacrifier leur intérêt et leur vie. On m'a conté à ce sujet une assez singulière façon dérailler les troupes suédoises dans des momens de désordre et de découragement; on leur dit: Eh bien! soldats, si vous ne marchez point, nous allons l'écrire à vos femmes , et alors la crainte d'être remplacés dans leur absence ou mal reçus à leur retour leur donne un courage de lion, et leur fait affronter tous les dangers auxquels il plaît à leur prudent monarque de les exposer. Quelques soldats d'un
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même village avaient , clans je ne sais quelle occasion montré de la faiblesse, et revenaient ensuite tranquillement chez eux; ils trouvèrent leurs maisons fermées , et des écrevisses à leurs portes.
Quant au feu roi de Suède , je ne sais si c'étaient ces motifs-là qui agissaient aussi puissamment sur lui, mais il a poussé le courage jusqu'à la folie, et a conservé sa présence d'esprit, et même sa gaieté , dans les momens les plus désespérés.
Tous les ordres étaient écrits de sa main; et j'en ai vu plusieurs qui, malgré la complication des choses et des circonstances , m'ont paru de la plus grande clarté ; mais en même temps la distraction et l'insouciance n'ont jamais été portées aussi loin. Il lui est, par exemple, arrivé de se trouver sur une petite île, lui quatrième, au milieu de mille prisonniers, dont la plupart avaient conservé leurs sabres. Jamais guerre, considérée en elle-même , n'a été aussi extraordinaire ; vaisseaux de guerre, frégates, galères, chaloupes canonnières, brûlots, infanterie, cavalerie, artillerie de campagne et de siège , tout cela marchait à la fois, et pour ainsi dire pêle-mêle, dans des mers hérissées d'îles et de rescifs , et dans des terres tailladées par des canaux, des fossés, des ravins et des bras de mer; tantôt les vaisseaux étaient arrêtés par les glaces, tantôt les glaces menaçaient d'effondrer sous les pieds des hommes ;
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mais la guerre a cela de commun avec la folie , à qui elle ressemble en tant d'autres points, c'est qu'elle découvre dans Thomme des forées inconnues au sang-froid et au calcul : est-on brave, elle fait trouver au cacochviiie des nerfs de lion ; est-on poltron,- elle fait trouver au paralytique des jambes de cerf: c'est là aussi où l'on voit encore mieux qu'au jeu les plus grands coups du sort. Une flotte enfermée par trois flottes, obligée de défiler vaisseau à vaisseau , et de passer ainsi en revue devant toute ime ligne ennemie, échappe à une perte certaine et totale , soit par son audace, soit par la faute de ceux à qui elle avait affaire; non-seulement elle échappe , mais elle livre ensuite im superbe combat et met l'ennemi en déroute. Le duc actuellement régnant veut compléter la victoire, et, profitant d'un moment favorable, il fait lâcher un brûlot qui doit porter l'incendie et la désolation dans l'escadre en retraite ; le brûlot part , le capitaine et l'équipage mettent le feu à la mèche , et se retirent suivant la règle dans un petit canot ; à peine le brûlot est-il abandonné à lui-même, que le vent tourne et le renvoie avec impétuosité vers la flotte suédoise au milieu de laquelle il saute et met le feu à sept vaisseaux de guerre qui sautent misérablement et couvrent la mer de morts et de débris : voilà comme ce qui devait manquer réussit, et comme ce qui devait réussir manque ! et puis fiez-vous au calcul.
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Mais il me semble, ma pauvre entant, que voilà plus (le guerre que ton humeur pacifique n'en demande; et cependant, avant de quitter le champ de bataille, il faut que je te dise que mon ardeur militaire me retient ici un jour de plus que je n'avais compté , et cela pour voir un exercice d'artillerie, préparé et différé depuis plus de dix jours à cause du mauvais temps , et qui, par l'ennui et l'impatience des officiers , doit , quelque temps qu'il fasse , avoir lieu demain à cinq cents pas de la ville. J'avais effectivement remarqué à mon passage une tour et quelques fortifications en avant, qui m'avaient d'abord frappé par leur grand air de nouveauté et leur plus grand air d'inutilité ; mais , bientôt après , des batteries de divers calibres dirigées en face de la tour à sept ou huit cents pas de distance, et dix ou douze tentes de canonniers avec quelques hangards de travailleurs et quelques forges de campagne, m'ont appris en les voyant que'la tour n'était qu'un point de mire, et qu'il était sans doute question d'un simulacre d'attaque ; effectivement la pauvre tour, qui n'est que de bois et qui est encore dans tout l'éclat de la jeunesse et de la peinture , n'a pas deux jours à vivre, puisque dès aujourd'hui elle doit être battue à boulets rouges , et les fortifications environnantes doivent sauter par l'effet d'une mine que le major d'Arnfeld, fils du gouverneur général de la Poméranie suédoise, a fait charger
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il V a deux jours ; raais comme le ciel a du y mettre au moins autant d'eau que le major de poudre, ou croit que la petite citadelle pourrait bien échapper au danger qui la menace, comme les personnes menacées d'une grande inflammation, à force de lavage , évitent une mort presque assurée. Nous croyons être bien habiles nous autres pauvres hommes ; et ne sommes-nous pas entourés de menaces ignorées, comme cette pauvre tour qui ne voit pas les boulets qu'on amasse, les fours qu'on prépare , les canons qu'on braque en face d'elle ? et ne sommes-nous pas comme ce malheureux petit ravelin qui n'entend point le mineur qui travaille sous ses fondemens? et ne sommes-nous pas de petits édifices ambulans, les uns mieux, les autres plus mal bâtis, sur lesquels quelqu'un ( et je crois que c'est le diable ) s'amuse à tirer, tout coup vaille, sans que nous puissions prévoir le coup avant la blessure? et n'avousnous pas le plus habile et le plus malin de tous les mineurs ( la mort ) attaché à notre pauvre architecture dès les premiers instans de notre construction ? Il a bien raison , le bon vieux père Hésiode, quand il nous dit que les maux et les infirmités sont des ennemis ailés qui voltigent invisiblement autour de l'homme sans défiance.
Je te rendrai compte de l'exercice quand je l'aurai vu; en attendant, il faut que je te parle d'une connaissance que j'ai renouvelée ici avec
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1^'fl * quelqu'un qui était venu passer trois semaine»
' ^ chez moi : devine où, à Gorée. C'était un des
compagnons du bon M. Sparrman , nommé M. Arrenius, actuellement officier d'artillerie très-distingué, qui s'est fait connaître dans la guerre de Finlande, où, avec une politesse encore plus modeste et plus douce, s'il est possible, que celle celle du comte de Wreigh, il n'a pas laissé de chauffer les Russes d'importance, et qui dans ce moment est envoyé par le duc régent pour lui rendre compte des travaux de Stralsund.
Notre connaissance et notre reconnaissance n'a pas peu contribué à me faire connaître assez avantageusement dans ce pays-ci; et je vois que depuis ce moment-là les officiers m'accordent un supplément de considération. Admires-tu comme le hasard, et même le vent, qui est la respiration du hasard, se charge de toutes les affaires des hommes? car, sans aucun doute, c'est le vent qui est cause que je viens recueillir à Stralsund le fruit de ce que j'ai pu semer en Afrique; c'est pourquoi, dans toutes les positions, dans toutes les circonstances , il n'y a qu'une chose à faire , c'est le bien , et puis se tenir tranquille sans rien espérer ni désespérer de rien.
A propos, chère enfant, je ne t'ai point encore parlé de ma santé; il est vrai que cela ne nous mènerait pas à grand' chose , d'autant plus qu'elle arrivera, j'espère, à Rhemsberg, et, selon toute
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apparence, plus tôt que ma lettre, et qu'elle se chargera elle-même de te donner de ses nouvelles.
Tu sauras cependant que la dernière promenade m'a sauvé une grande maladie, car ce frisson perpétuel, joint à un mal de tète qui, à chaque instant, exprimait de mes yeux des larmes involontaires, tenait, si je ne me trompe, à une fièvre interne qui s'est dissipée dans la marche au lieu de couver et de se développer dans le repos; j'en ai une espèce de preuve dans les petites variations que ma pauvre vieille carcasse a subies depuis quelques jours, et dont me voilà quitte. Un chirurgien aurait dit que j'avais besoin d'être saigné, un apothicaire que j'avais besoin d'être purgé, un médecin que j'avais besoin de régime, de repos, de soins et surtout de ses fréquentes visites; et moi, je dis et je prouve que j'avais besoin de plus d'air", de plus de mouvement et de moins de nourriture qu'à l'ordinaire; et je réponds, sur ma ' \' *•
tête et sur celle de mon cheval, que je reviendrai " »"•",
mieux portant que je ne suis parti, surtout si je te trouve aussi bonne et brave femme que je t'ai laissée.
Adieu, ma chère enfant. Je vais rendre au général son journal, auquel il a joint les lettres ori- '\*. m ginales de son roi , où il n'y a à reprendre que . ! ' .f l'écriture. C'est vraiment une lecture très-inté-^ressante ; mais malheureusement elles ne comprennent que les évènemens et les détails relatifs
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à celui dont le nom est sin* l'adresse. Je ne le remettrai pas sans en extraire un trait que j'ai fort approuvé, et qui montre le prix que les hommes peuvent ajouter aux choses. Lorsque le roi nomma le général commandeur de l'ordre de l'Épée, il ordonna que la croix de chevalier qu'il quittait pour celle de commandeur fût gardée avec une étiquette pour celui de ses fils qui par la suite la mériterait.
Voilà que je sors de ce fameux exercice, tout a été le mieux du monde, et il n'y a eu que la pauvre tour qui s'en soit mal trouvée : c'est une occasion d'instruction pour un militaire et pour un philosophe que j'aurais été bien fâché de manquer. Je n'avais jamais vu tirer à boulets rouges, je n'avais jamais vu sauter de mine, je n'avais jamais vu jeter de pots à feu , je n'avais jamais vu envoyer des bombes à ricochets; j'ai vu tout cela comme j'espère te voir; et c'est un beau et en même temps un hideux spectacle que celui des efforts vraiment diaboliques des hommes pour se rendre les uns les autres encore plus méchans, encore plus malheureux, encore plus périssables qu'ils ne sont; ils ont tant de génie, que je crois que, si le ciel avait oublié de mettre un terme à leur existence , ils auraient eux-mêmes inventé la mort : ne dirait-on pas au moins qu'ils en sont amoureux, puisqu'il n'y a sorte d'avance qu'ils ne lui fassent, et sorte de facilité qu'ils ne cherchent
à lui procurer; la preuve en est qu'ils ont ima-" giné la guerre , la navigation , la médecine et la bonne chère. jf»^^
A propos de bonne chère, je ne t'ai point encore parlé de mon ami le gouverneur Darnfeldi^ chez lequel j'ai dîné hier et aujourd'hui, et pour lequel tu me ferais sûrement infidélité, si tu avais le bonheur de le rencontrer. Il a véritablement l'air, dans ces climats septentrionaux, d'un arbre exotique que les frimas auraient respecté pendant soixante-seize hivers; tout, jusqu'à son langage même, annonce un homme du midi, et il serait beaucoup plus aisé à quelqu'un qui le verrait ailleurs, et qui ne saurait pas son nom, de le prendre pour un Provençal, ou même pour un Napolitain , que pour un Suédois ; car c'est au point que j'ai été frappé de quelque analogie entre son accent et celui de notre chère ambassadrice de Naples. Il a^une mémoire où tout le passé est resté gravé, et, ce qui est plus singulier, où le présent se grave encore : cette mémoire de vieillard est renforcée par une imagination de jeune homme, qui le met sur-le-champ au courant de toutes les nouveautés folles et raisonnables, et qui ne le rend étranger qu'à son âge. Son abord est aussi agréable, et ses manières aussi gracieuses dans leur franchise antique et leur singularité toujours nouvelle, que s'il n'avait étudié autre chose pendant sa longue vie que lart de plaire. Ses rides paraissent moins
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l'empreinte de son âge qne de son esprit; car on dirait qu'il en change à chaque phrase, et qu'il tient à sa disposition une vingtaine de jeux de physionomie aussi mobiles, aussi prompts que la pensée, et toujours prêts à s'adapter à tout ce qu'il dit ou qu'il entend : ce n'est point assez des muscles et des plis de son visage; ses attitudes, ses gestes, les contractions de toutes les phalanges de ses doigts et les inflexions variées de son organe viennent encore à l'appui. Chaque chose qu'il va dire est précédée d'une grimace indicative et d'un cri préparatoire qui servent comme d'introduction au reste de sa musique; enfin, je ne crois pas que jamais M. de Caraccioli ni l'abbé Galiani aient poussé plus loin la pantomime que cet homme , sur le berceau duquel l'étoile du Nord a dardé des rayons presque perpendiculaires.
Il aime la France comme un dévot aime le paradis ; il y a fait ses premières armes , et je crois , ses études : toutes ses pensées y sont continuellement tournées; il déteste tout ce qui s'y fait, mais il le regarde comme le résultat nécessaire de tout ce qui s'y est fait; et il dit, et, qui plus ,'4 est, il prouve que la maladie a commencé à la
. *.v mort de Henri IV. Il a été dans sa jeunesse fort
**W " * , attaché au maréchal de Saxe, qui l'a initié dans , '•* /^ la science de la guerre, et qui lui en a du moins
assez appris pour lui faire préférer notre prince
à tous les généraux. Personne d'ailleurs n'est plus en état de les apprécier, soit d'après les lectures très-réfléchies auxquelles il a toujours donné beaucoup d'heures par jour, soit d'après des observations pour lesquelles sa longue carrière militaire dans différens services a fourni beaucoup de matière. Du reste, il paraît jouir de la vieillesse la plus heureuse : aussi attaché que cher au petit cercle qui l'entoure ; très-occupé de sa femme , qui, beaucoup plus jeune que lui, lui prodigue les soins de la piété filiale; content, et même fier d'un fils aussi rassis dans sa jeunesse que le père est jeune dans sa vieillesse; vivant avec simplicité, mais en même temps avec élégance et noblesse; facile pour ses subordonnés, amical avec ses égaux, hospitalier envers les étrangers, agréable à tout ce qui l'approche, honoré de tout ce qui le connaît, je ne saurais dire assez de bien de ce bon et galant homme, et j'éprouve un secret plaisir à lui rendre ici toutes ses honnêtetés sans qu'il s'en aperçoive. Quelques pédans voudraient peut-être lui faire un défaut de son extrême vivacité; mais quand la vivacité est jointe à la bonté, c'est un feu qui chauffe sans brûler. En général, j'ai remarqué qu'on se donnait les airs d'imposer des lois à la vieillesse, qui devrait au contraire en donner à tout le genre humain : car c'est une autorité constituée pour la nature; mais comme elle est sans défense par elle-même, elle s'est laissé dé-
trôner, et cette première révolution a par la suite entraîné toutes les autres : on a inventé avec autant de soin que de bêtise une sorte d'étiquette pour les vieillards, qui abrège encore le peu de jours qui leur reste, en les faisant vivre dans les ennuis et les* contradictions ; on les séquestre du monde avant qu'ils n'en sortent, et on ne leur permet pas de vivre jusqu'à la fin de leur vie. Ce qui me paraît le plus absurde dans toutes ces absurdités-là, c'est l'obligation qu'on impose aux pauvres vieillards d'être ce qu'on appelle graves , comme si la gravité n'était pas une imitation de la vieillesse, et comme si ce n'était pas assez d'avoir l'original sans y ajouter encore la copie; pour moi, qui commence à être vieux, j'attends pour être grave que je sois mort.
Me voici sur le retour, non-seulement de mon âge , mais de mon voyage, et je viens de retrouver mon dernier gîte dans la froide Lutze; la température, sans être encore à beaucoup près à un degré convenable , est cependant fort adoucie; la preuve en est que je couche dans une chambre sans feu : il est vrai qu'elle est toute tapissée de jupons, et de déshabillés, et de polonaises, et de caracos , et de mille pertentailles à l'usage des belles dames, et qu'au milieu de tout cela je vois un petit berceau qui attend l'enfant de la maison ; mais du reste tout m'a paru changé, et c'est encore la triste dignité qui en est la cause. Ne
voilà-t-il pas que mon cher apothicaire , au lieu de cet air amical, et même anodin , avec lequel il m'avait reçu la dernière fois comme un homme, sinon de sa profession, au moins de sa sorte, s'est mis à me faire des révérences jusqu'à terre, et des complimens à perte d'haleine. Tout a pris une autre face ( ces gens-là sont accoutumés à ces reviremens-là ) ; la Confiance , fille de l'Egalité , et l'Egalité, fille de l'Incognito, ont disparu : mon apothicaire me poursuit avec le titre de majquis comme avec un lavement, et en se promenant avec moi dans les raboteuses rues de sa bicoque , dès qu'il rencontre quelqu'un , n'importe qui , il ne manque pas de s'arrêter tout court , et de me dire en présence du témoin : M. le marquis, vous devez être fatigué de la route; ou bien : M. le marquis , cette ville n'approche point de Paris; ou bien : M. le marquis , c'est étonnant de voir un marquis voyager à cheval au lieu d'aller dans une belle voiture à ressorts; ou bien encore : Ah! si j'avais le bonheur et l'honneur d'être un marquis comme vous (je réponds à moi-même. Tu serais bien avancé ! ) ; mais , ajoute-t-il, je ne suis point marquis, je suis apothicaire, et encore mon apothicairerie est-elle de fraîche date ( Comme beaucoup de marquisats, dis-je encore à part moi ) ; mais il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde , M. le marquis. — Eh bien ! lui dis-je impatienté, si vous étiez marquis , qu'est-ce que
vous feriez ? — Ha dame , dit-il , je passerais fièrement devant presque tout le monde , au lieu
qu'étant apothicaire il me faut — Eh bien!
qu'est-ce qu'il vous faut? — Me tenir très-humblement derrière.
Fatigué de cet éternel marquisat qui ne me rapportait pas un sol , et qui , au contraire , devait probablement me coûter quelques gros de plus que du temps de l'heureuse égalité , je rentre dans ma chambre et je m'en prends à M. Karles, à qui je reproche de mon mieux d'avoir manqué au silence que je lui avais recommandé, et d'avoir dit mon titre dans cette maison.... Et quel titre ? m'a-t-il dit. Je réponds en rougissant et en balbutiant : Celui de marquis. Cet homme n'a cessé de me le répéter à chaque mot qu'il me disait : ma foi, monsieur, répond le pauvre diable, ce n'est pas ma faute , car je n'en ai pas dit un mot. Comment aurais-je pu dire celui-là? est-ce que je sais seulement ce que c'est qu'un marquis ? Je me suis couché là-dessus , j'ai même assez bien dormi, et à sept heures j'ai remonté Bucéphale tripède, qui m'a fait faire quatre milles en quatre heures, et m'a porté jusqu'à Treptaw, où j'ai retrouvé ce bon et digne aubergiste que j'avais d'abord si mal connu, et qui donne à dîner avec de si jolies demoiselles, à si bon marché ( nota benè que l'expression à bon marché tombe sur le diner, et non sur les demoiselles); en ce moment
on met le couvert , et l'on me dit que la compagnie doit être augmentée , et sans doute égayée par la gracieuse présence d'un excellent comédien de Brandebourg, Strelitz, qui me paraît un fort drôle de corps.... Je viens de dîner avec lui, et au lieu d'un Molière ou d'un Le Kain , il se trouve que c'est un Marcel , c'est-à-dire le maître à danser de Strelitz; j'avais d'abord envie de le prier de me donner une leçon , mais je veux encore attendre une trentaine d'années, . . ?
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LETTRE