LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Marseille, 8 février 1768.
Vous qui montez si bien à cheval , pourquoi ne venez-vous jamais promener en Languedoc ou en Provence? Vous y trouveriez un air pur, un ciel serein et de beaux jours tout faits; au lieu que vous êtes accoutumée à les faire vous-même où vous êtes. C'est réellement un grand plaisir que de marcher l'hiver contre le midi. Il semble que la nature , qu'on a laissée morte dans le pays que l'on quitte, se réveille de momens en momens; à chaque pas que vous faites, elle fait un progrès; chaque heure de marche est un jour de gagné. Le printemps a l'air de venir à votre rencontre : hier vous marchiez sur les glaces, aujourd'hui vous marchez sur les fleurs; mais aussi peut-être demain seront-elles flétries, car ici le soleil a bientôt dévoré ses enfans.
Une chose dont je n'avais pas encore pris l'idée, c'est le commerce, et surtout le spectacle du com-
r. Non recueillie.
merce. Je trouve qu'il est assez intéressant de voi*^^ autour d'un bassin d'eau salée , des habitans et des productions de toutes les parties du monde. C'est une belle chose que cette foule innombrable d'hommes de toutes les couleurs, de toutes les figures, et sous toutes sortes d'habits, qui paraissent très-occupés de quelque chose d'intéressant et de raisonnable. Il est vrai que c'est l'intérêt qui les pousse, mais c'est la bonne foi qui les soutient. Le calcul a fait dans le commerce ce qu'il aurait dû faire dans la société : il a lié l'intérêt d'un homme à l'intérêt d'un autre , et le particulier au général.
Cest une belle ville que la ville de Marsaigle , disait le gros duc de Lauzun au petit abbé Barthélémy; mais ses environs sont encore plus beaux. La terre disparaît sous les maisons , et la mer sous les vaisseaux. L'homme est peutêtre un peu fat , quand il se croit le roi de la nature; mais ici la vanité lui est un peu permise, car il joue un grand rôle tant sur terre que sur mer. L'homme-quadrupède et l'homme-poisson sont plus puissans que l'éléphant et la baleine.
De Marseille je vais en Corse. J'ai toujours eu la fantaisie des révolutions. Je serai bien aise de voir un pauvre peuple secouer un joug horrible. Je me fais une grande idée de Paoli, de ses talens, de ses vertus. Un homme qui a tout fait sans moyens , qui a résisté à des maîtres plus
puissans que lui, qui a policé ses compatriotes, indomptables jusqu'alors ; qui n'a employé son autorité qu'à assurer la liberté de la nation, me paraît un digne successeur des Romains de la grande espèce.
Voilà bien des choses, madame la duchesse; je ne sais ce qui m'inspire de la confiance à vous dire tout ce qui me passe par la tête. Je devrais peut-être vous craindre ; je ne puis que vous respecter et vous aimer; mais ces mots-là ne sont pas des lieux communs, comme on vous en dit quelquefois.
VOYAGES. 3'^f)
LETTRE