‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 8 sur 134 · AUNE · texte numérisé non relu

AUNE

fendent de mépriser l'humanité; ils m'instruisent à régner. »

O la charmante princesse que celle de Golconde ! elle était tout à la fois bonne femme et bon philosophe; elle était encore plus; elle était bonne jouissance. Hélas ! je ne le sus que pendant quinze jours, au bout desquels je fus surpris avec elle par son mari lui-même, et obligé de sortir de son royaume par la fenêtre de sa chambre à coucher. Je repartis peu de temps après pour la France, où je parvins aux plus grandes dignités et aux plus grandes disgrâces, ne méritant ni les unes ni les autres. J'ai erré depuis sans fortune et sans espérance de pays en pays ; enfin je vous ai rencontrée dans ce désert, où je compte me fixer, puisque j'y trouve une solitude et une société.

Mon lecteur a peut-être cru jusqu'à présent que c'était à lui que je contais cette histoire ; mais comme il ne m'en a point prié , il trouvera bon que ce récit s'adresse à une petite vieille vêtue de feuilles de palmier, ancienne habitante du désert où je suis retiré, et qui m'avait demandé de lui conter mes aventures les plus intéressantes. Elles ont pu ennuyer ceux qui les ont lues; mais elles furent écoutées de la vieille avec une attention singulière; elle n'en perdit pas une parole, et quand j'eus fini, elle me dit : Ce qui me plaît le plus dans votre histoire c'est qu'il n'y a pas un

mot qui ne soit vrai. Qu'en savez - vous ? lui disje; peut-être que je vous ai menti d'un bout à l'autre. Je suis sûre du contraire, me dit -elle. Madame se mêle donc un peu de magie? reprisje. Pas tout-à-fait, répliqua- 1- elle; mais j'ai un anneau qui me fait juger de la vérité de tout ce que vous m'avez dit. Je ne connais, lui dis-je, que l'anneau de Salomon qui puisse avoir cette vertu. Connaissez-vous celui d'Aline? dit-elle en souriant et en montrant sa main ; Aline que vous avez fait monter sur le trône de Golconde , et que vous en avez fait descendre ; qui , fugitive et proscrite, est venue chercher dans des lieux éloignés un asile contre la colère de son mari, à laquelle vous échappâtes en sautant par la fenêtre.

Quoi! c'est encore vous? m'écriai -je; je suis donc bien vieux, car j'ai, si je m'en souviens, un an plus que vous ; mais il est impossible d'avoir un an plus que votre visage. Qu'importent, dit-elle d'un ton grave , notre âge et notre figure? Nous étions autrefois jeunes et jolis : soyons sages à présent , nous serons plus heureux. Dans l'âge de l'amour nous avons dissipé au lieu de jouir ; nous voici dans celui de l'amitié, jouissons au lieu de regretter. Il n'est que des momens pour le plaisir, et le bonheur peut remplir toute la vie ; ce bonheur si désiré et si méconnu n'est que le plaisir jfixé. L'un ressemble à la goutte d'eau , et l'autre au diamant. Tous deux brillent du même éclat ;

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mais le moindre souffle fait évanouir l'un , et l'autre résiste aux efforts de l'acier. L'un emprunte son éclat de la lumière , l'autre porte la lumière dans son sein et la répand dans les ténèbres ; ainsi tout dissipe le plaisir , rien n'altère le bonheur.

Ensuite elle me conduisit vers une haute montasjne couverte d'arbres fruitiers de différentes espèces ; un ruisseau d'eau vive et claire descendait de la cime en faisant mille détours , et venait former un réservoir à l'entrée d'une grotte creusée au pied de la montagne. Voyez , me dit-elle , si cela suffit à votre contentement ; voilà ma demeure ; elle sera la vôtre si vous le voulez. Celte terre n'attend qu'une faible culture pour vous payer abondamment des soins que vous aurez pris ; cette eau transparente vous invite à la puiser; du haut de cette montagne votre œil pourra découvrir à la fois plusieurs royaumes : montez-y, vous y respirerez un air plus vif et plus sain ; vous y serez plus loin de la terre et plus près des cieux ; considérez de là ce que vous avez perdu , et vous me direz si vous voulez le retrouver.

Je tombai aux pieds de la divine AHne, pénétré d'admiration pour elle et de mépris pour moi : nous nous aimâmes plus que jamais , et nous devînmes l'un pour l'autre notre univers. J'ai déjà passé ici plusieurs années délicieuses avec cette sage compagne ; j'ai laissé toutes mes folles pas-

sions et tous mes préjugés dans le monde que j'ai quitté ; mes bras sont devenus plus laborieux , mon esprit plus profond , mon cœur plus sensible. Aline m'a appris à trouver des charmes dans un léger travail , de douces réflexions et de tendres sentimens ; et ce n'est qu'à la fin de mes jours que j'ai commencé à vivre.

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