‹ Œuvres complètes de Boufflers (volume 2)Chapitre 7 sur 134 · ALINE. I I · texte numérisé non relu

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lait , et le plaisir vaut mieux que Tlioniieur. Je lui donnai le peu d'argent que j'avais sur moi, et un anneau d'or que je portais au doigt : elle me promit de ne jamais le perdre. Nos visages, toujours collés l'un contre l'autre, se séparèrent humides de larmes et de baisers. Je remontai à cheval ; et , après avoir suivi aussi loin que je pus des yeux ma chère Aline, je fis mes derniers adieux aux lieux consacrés par mes premiers plaisirs , et je revins au château de mon père, bien fâché de n'être point un petit paysan du hameau d'Aline.

J'avais bien résolu de ne plus aller à la chasse ailleurs que dans ce charmant vallon , et de faire grâce, en faveur de la belle Aline, à tous les gibiers de la province ; mais ces projets, si chers à mon cœur, s'évanouirent comme un songe. J'appris en arrivant que des nouvelles impré\Ties forçaient mon père à partir le lendemain pour Paris. Il m'emmena avec lui. J'embrassai ma mère en pleurant , mais c'était Aime que je pleurais.

I^ temps ronge l'acier et l'amour : j'étais inconsolable en partant; je fus consolé en arrivant. A mesure que je m'éloignais d'Aline, Aline s'éloignait de mon esprit; et la joie d'entrer dans un monde nouveau me fit oublier les délices de celui que je quittais. Le libertinage et l'ambition remplacèrent Aline dans mon cœur ; et après six pénibles campagnes , dans lesquelles je reçus de grandes blessures et de petites récompenses, je

revins à Paris me dédommager, dans le service des belles , de tout ce que j'avais souffert au service de l'état.

Sortant un jour de l'Opéra , je me trouvai par hasard à côté d'une jolie femme qui attendait son carrosse : après m'avoir regardé avec attention , elle me'demanda si je la reconnaissais; je lui répondis que j'avais le bonheur de la voir pour la première fois. Regardez-moi bien , dit-elle. L'ordre n'est pas dur, répondis -je, et votre visage saura bien vous faire obéir : mais plus je vous regarde, plus je trouve de différence entre tout ce que j'ai vu jusqu'à présent et ce que je vois à cette heure. Puisque mes traits ne me rappellent point à votre souvenir, dit-elle, peut-être que mes mains seront plus heureuses. Alors, ôtant son gant, elle me montra l'anneau que j'avais jadis donné à la petite Aline; l'étonnement m'ôta la parole; son carrosse arriva , elle me dit d'y monter avec elle , je la suivis ; voici son histoire :

« Vous vous souvenez peut-être encore de mon pot au lait, et de tout ce que je perdis avec lui. Vous ne saviez ce que vous faisiez ni moi non plus; mais je sus bientôt que c'était un enfant : ma mère s'en aperçut aussi, et me chassa de la maison; je m'en allai demandant l'aumône à la V ille voisine, où une vieille femme me retira. Elle me servait de mère, et je lui servis de nièce; elle eut soin de me parer et de me produire : je répé-'

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tais souvent par son ordre les leçons que vous m'aviez données ; et comme vous aviez eu pour successeur immédiat le curé du lieu, votre fils lui échut en partage. Il en a fait depuis un trèsjoli enfant de chœur. Ma tante, espérant que ma beauté lui serait encore plus utile dans une grande ville, me mena à Paris, où, après avoir passé dans plusieurs mains différentes, je tombai dans celles d'un vieux président; une des premières personnes de l'état pour la dignité était une des dernières pour l'amour, et il se trouvait réduit à bien peu de chose quand il était dépouillé de sa perruque, de sa siraarre et de son porte-feuille. Cependant le peu qui en restait m'aima à la folie, et nous combla, ma tante et moi, d'argent et de pierreries. Ma tante mourut; j'en héritai : j'avais environ vingt mille livres de rente et beaucoup d'argent comptant : je trouvai le métier que j'avais fait jusqu'alors ennuyeux; je voulus faire celui d'honnête femme, qui a aussi son ennui. Pour quelques louis que je donnai à un généalogiste, je fus une fille d'assez bonne maison. Quelques liaisons que je formai avec des gens de lettres me valurent la réputation d'esprit, peut-être même un peu d'esprit. Enfin un homme de naissance , riche de plus de cent mille livres de rente , crut faiblement payer ma vertu en m'épousant, et la pauvre Aline est à présent pour le public la marquise de Castelmont; mais pour vous la

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marquise de Castelmont veut toujours être Aline.

Et qui avez-vous plus airné, lui dis-je, de tout ce que vous avez connu? « Pouvez- vous me le demander? me répondit-elle ; j'étais simple quand vous m'avez vue, et je ne l'étais plus quand j'en ai vu d'autres. J'avais commencé à me parer; je n'étais plus si belle j j'avais besoin de plaire, je ne pouvais plus aimer. L'art nuit à tout ; le rouge que nous mettons décolore nos joues; les sentimens que nous affectons refroidissent nos cœurs. Je n'ai aimé que vous ; et quoiqu'il soit aisé d'être plus fidèle que moi , il serait impossible d'être plus constante : votre idée, toujours présente à mon esprit dans les infidélités que je vous faisais, en empoisonnait presque toujours le plaisir. J'avouerai cependant qu'elle leur prêtait de temps en temps des cbarmes. «

J'eus une véritable joie de retrouver ma chère Aline; nous nous embrassâmes avec les mêmes transports que dans ces temps heureux où nos lèvres n'avaient point encore rencontré d'autres lèvres, et où nos cœurs répondaient aux premières invitations de la volupté : nous arrivâmes chez elle ; j'y restai à souper ; et comme M. de Castelmont était absent, je survécus à toute la compagnie, et j'usai de mes droits. L'amour fuit les alcôves dorées et les lits superbes; il aime à voltiger sur l'émail des prairies et à l'ombre des vertes forêts. Mon bonheur se borna donc à pas-

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ser la nuit entre les bras d'une jolie femme ; mais elle ne s'appelait et n'était plus Aline.

Amans qui voulez connaître l'amour, ou seulement la volupté, n'allez point en bonne fortune avec des lettres du ministre dans votre poche qui vous forcent à partir pour l'armée. C'est dans ces circonstances que je vis madame de Castelmont, et j'y perdis beaucoup. Jusqu'à quand la trompeuse voix de la gloire rendra-t-elle odieux le doux repos et les tendres plaisirs.^ jusqu'à quand préférera-t-on la gloire à l'amour ? Je ne faisais point encore ces sages réflexions : quand on est brigadier comme je l'étais, on pense bien plus à devenir raaréchal-de-camp que philosophe; et, malgré toute la sévérité des ministres, on en es! ordinairement plus près. J'entrai donc dans ma chaise en sortant de chez madame de Castelmont; et je volai avec plaisir à de nouveaux ennuis.

Après avoir été quinze ans hors de ma patrie, après avoir essuyé à la fois bien des coups de fusil en Allemagne , et bien des injustices à la cour , je passai aux Indes en qualité de lieutenant-général.

Je laisse aux poètes et aux gascons le soin d'essuyer et de décrire des tempêtes. Pour moi, je voyage ordinairement sans accident. Tout était calme à mon arrivée, et mon séjour dans les Indes ressemblait plutôt à un voyage de plaisir qu'à une commission militaire. N'ayant donc rien à faire ,

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je parcourus les différens royaumes qui partagent ce vaste pays , et je m'arrêtai en Golconde. C'était alors l'état le plus florissant de l'Asie. Le peuple était heureux sous l'empire d'une femme, qui gouvernait le roi par sa beauté , et le royaume par sa sagesse. Les coffres des particuliers et ceux de l'état étaient également pleins. Le paysan cultivait sa terre pour lui, ce qui est rare, et les trésoriers ne recevaient point les revenus de l'état pour eux, ce qui est encore plus rare. Les villes ornées d'édifices superbes , et plus embellies encore par les délices qui y étaient rassemblées, étaient pleines d'heureux citoyens , fiers de les habiter. Les gens de la campagne y étaient retenus par l'abondance et la liberté qui y régnaient, et par les honneurs que le gouvernement rendait à l'agriculture; les grands enfin étaient enchantés à la cour par les beaux yeux de leur reine, qui savait l'art de récompenser leur fidélité sans épuiser les trésors publics : art infaillible et charmant, dont les reines usent trop peu à mon gré, et dont le roi son époux ignorait qu'elle se servît. J'arrivai à cette cour, et j'y fus reçu avec tout l'agrément possible. J'eus d'abord une audience publique du roi, ensuite de la reine, qui, m'ayant aperçu, baissa son voile. Sur sa réputation , je l'avais soupçonnée de ne rien voiler : je fus très-étonné de cette réception ; au reste elle me reçut fort bien , et je n'eus à me plaindre

que de ne n'avoir pas vu son visage, que je mourais d'envie de voir , d'abord parce qu'on le disait fort beau, ensuite parce que tout ce qui appartient à une grande reine est fort curieux.

De retour chez moi, je trouvai un officier qui me proposa de me faire voir le lendemain les jardins et le parc qui environnaient le palais; j'acceptai la partie : nous nous levâmes avec le soleil ; on me mena, par de superbes allées , dans une espèce de bois touffu, où les myrtes, les acacias et les orangers mêlaient leurs odeurs et leurs feuillages. Nous trouvâmes un cheval attaché à un de ces arbres : mon guide sauta légèrement dessus ; et , ayant sonné une fanfare avec une trompe qu'il portait sur lui, il s'enfuit à toute bride. Je suivis la route où j'étais, très-étonné de la conduite de cet officier, et ne pouvant concevoir qu'il v eût un pays où ce fût l'usage de mener perdre les étrangers au lieu de les mener promener. Mais quelle fut ma surprise, quand, arrivé à la lisière du bois, je me trouvai dans un lieu parfaitement semblable à celui où j'avais jadis connu pour la première fois Aline et l'amour ! C'était la même prairie, les mêmes coteaux, la même plaine, le même village, le même ruisseau, la même planche, le même sentier; il n'y manquait qu'une laitière, que je vis bientôt paraître avec des habits pareils à ceux d'Aline et le même pot au lait. Est-ce un songe? m'écriai-je; est-ce un enchantement ? est- 1. 2

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ce une ombre vaine qui fait illusion à ma vue ? Non , me dit-elle ; vous n'êtes ni endormi ni ensorcelé, et vous verrez tout à Vheuie que je ne suis point un fantôme. C'est Aline, Aline ellemême qui vous a reconnu hier , et qui n'a voulu être connue de vous que sous la forme sous laquelle vous l'aviez aimée. Elle vient se délasser avec vous du poids de sa couronne en reprenant son pot au lait : vous lui avez rendu l'état de laitière plus doux que celui de reine. J'oubliai la reine de Golconde, et je ne vis qu'Aline. Nous étions tête à tête. Alors les reines sont des femmes : je retrouvai ma première jeunesse, et je traitai Aline comme si elle avait conservé la sienne , parce que les reines sont toujours censées ne les perdre jamais.

Après cette agréable reconnaissance, Aline reprit ses habits de reine , qu'une esclave de confiance, qui l'avait suivie, lui apporta. Nous rentrâmes dans le palais, où je lui vis recevoir toute sa cour, avec une grâce et une bonté qui charmaient tout ce qui l'approchait. Elle regardait les uns, parlait aux autres, souriait à tous; en un mot , elle avait bien l'air d'être maîtresse de tout le monde , mais elle ne paraissait la reine de personne.

Après le dîner, pendant lequel tout le monde mangea avec elle, je la suivis dans une salle se-

parée, où, m'ayant fait asseoir à côté d'elle, elle me conta ainsi ses dernières aventures.

« Le marquis de Castelmont fut tué en duel environ trois mois après votre départ , et il laissa sa veuve éplorée avec quarante mille écus de rente pour toute consolation. Une partie de ses biens était en Sicile , et demandait , disait- on , ma présence. Je m'embarquai avec joie pour ce voyage. Mais un vent contraire força ma frégate de relâcher sur une cote éloignée , où un vaisseau encore plus contraire la prit et l'emmena. C'était un corsaire turc, dont le capitaine fit à l'équipage tous les mauvais traitemens , et à moi tous les bons dont les Turcs sont capables ; il me conduisit à Alger, de là à Alexandrie, où il fut empalé. Je fus vendue comme esclave , avec toute sa maison , et tombai en partage à un marchand mogol qui me conduisit ici , et me fit apprendre la langue du pays, dans laquelle je fis en peu «le temps de grands progrès. J'avais connu la misère, mais point le malheur, et je ne pus supporter l'esclavage : je me sauvai de chez mon maître sans savoir oùj'allais; je fus rencontrée par des eunuques qui , me trouvant belle , m'amenèrent au roi. J'eus beau demander grâce pour ma vertu , je fus enfermé dans le sérail; et dès le lendemain je reçus de tout ce qui m'entourait les honneurs de sultane favorite , que le roi m'avait accordés pendant la nuit. Bientôt la passion du roi

n'eut plus de bornes , et mon autorité n'en eut pas davantage. La Golconde, accoutumée aux arrêts que je dictais au fond du sérail, me vit sans étonnement devenir l'épouse du souverain, qui n'était depuis long- temps que mon premier sujet. Je me suis ressouvenue dans mon palais de ce petit village où j'avais conservé mon innocence, et surtout de ce charmant vallon où je la perdis; j'ai voulu retracer à mes yeux l'image intéressante de mes premières années et de mes premiers plaisirs. C'est moi qui ai bâti ce hameau que vous avez vu dans l'enceinte de mon parc; il porte le nom de mon ancienne patrie , et tous ses habitans sont traités comme mes parens et mes amis. Je marie tous les ans un certain nombre de leurs filles , et souvent j'admets les vieux d'entre eux à ma table pour me retracer le tableau de mon vieux père et de ma pauvre mère que j'aimerais à respecter si je les possédais encore. Les herbes de la prairie ne sont jamais foulées que par les danses des jeunes garçons et des jeunes liiles du hameau : la cognée respectera tant que je vivrai ces arbres imitateurs de ceux qui prêtèrent leur ombre à nos amours ; et mes habits de paysanne , conservés avec mes ornemens royaux, ne cessent, au milieu de l'éclat qui m'environne, de me rappeler ma première obscurité. Ils me défendent de mépriser une condition dans laquelle j ai mieux valu que dans aucune autre; ils me dé-

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