‹ Œuvres complètes de BoufflersChapitre 10 sur 44 · SUR L'ERREUR · texte numérisé non relu

SUR L'ERREUR

Vors me demandez si l'erreur est utile aux hommes; il fallait le demander de la vérité. L'une n'a jamais que des choses agréables, et l'autre que des choses tristes à nous dire. Sommes-nous heureux; l'erreur nous fait croire que cela durera, et la vérité nous prouverait que cela va finir. Sommes-nous malheureux ; la vérité nous fait voir que c'est par notre faute, et pour toujours; l'erreur, au contraire, nous persuade que cela est injuste et passager. Entre deux glaces, dont l'une vous montrerait plein de grâces et l'autre plein de défauts , laquelle choisiriez-vous ?

La vérité, qui ne change point, est par là même étrangère à l'homme, qui change toujours. L'erreur , au contraire , varie à l'infini et s'accommode mieux à notre nature variable. Remarquez même qu'elle a toujours quelque chose de conforme à notre volonté ; car notre jugement est surtout égaré par nos passions; et nos erreurs finissent toutes par se plier à nos goûts. L'ambi-

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tieux espère tout ce qu'il désire ; l'avare jouit de tout ce qu'il se refuse ; l'amant rêve qu'il est aimé ; chacun se trompe à sa fantaisie.

Comment ne nous tromperions-nous pas? tout y concourt: l'erreur est en nous et hors de nous; nos perceptions sont fausses, nos jugemens sont surpris, et nos connaissances sont le résultat de nos illusions. L'erreur est à la réalité ce qu'un tableau de paysage est à une carte topographique. Dans la carte , rien n'est à sa place apparente ; dans le paysage , rien n'est à sa place réelle ; mais l'un plaît, et l'autre ne fait qu'instruire.

L'erreur est encore plus utile qu'elle n'est agréable; c'est elle qui soumet les peuples au joug, en leur persuadant qu'ils sont plus faibles que leurs maîtres; elle établit la paix et l'union dans les sociétés et dans les familles, en cachant à l'un qu'il est méprisé, à l'autre qu'il est haï, à l'autre qu'il est trompé ; tous les états , tous les âges lui doivent leur bonheur. Mais remarquez que moins on se raidit contre elle , et mieux on s'en trouve ; jugez-en par la joie naïve du peuple qui se livre à l'erreur, et par la tristesse du philosophe qui la combat. Jugez-en par les deux plus douces saisons de la vie , l'enfance et la jeunesse : dans l'une on ne connaît rien; dans l'autre on est trompé sur tout. Voulez-vous mieux , ici-bas, que l'assaisonnement de tous les biens et le contre-poison de tous les maux? nous les devons à l'erreur: d'une main elle

enivre le riche sur la pourpre; de l'autre elle console le misérable sur la paille: c'est la fée protectrice de l'horame ; heureux ou malheureux , elle ne l'abandonne jamais; elle le berce à sa naissance, elle le flatte pendant sa vie, et lui sourit encore sur les marches de la tombe. Tout n'est qu'erreur: l'enfant baise sa poupée avec transport; le jeune homme estime la courtisane qui le corrompt; le père de famille caresse des enfans étrangers; le vieillard aime encore ; le moribord sème son parc et trace le plan d'une nouvelle demeure. Sans l'erreur, toute la vie serait triste, parce qu'on verrait toujours la mort devant soi ; c'est l'erreur qui nous la cache et qui nous fait jouir en nous persuadant que nous en avons le temps.

i3o MELANGES.

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