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IC vieux guerriers. Il saisit son épée, malgré sa « goutte et ses blessures ; et mon frère , profitant a malheureusement de tous les avantages que sa « force et sa souplesse lui donnaient sur le plus « digne des hommes , le laisse étendu sur la place. « Cette triste scène se passait à cinquante pas « de nous, dans notre jardin que vous connaissez. « Nous les avions d'abord observés , ma mère et « moi, des fenêtres du salon qui donnent, comme « vous le savez , sur le parterre , se promenant et « parlant avec une action qui nous étonnait. Nous 0 croyions même remarquer dans la marche et les « gestes de mon oncle une certaine vivacité que « nous ne lui avions jamais vue depuis son retour « parmi nous. Sa tète était aussi haute, sa contece nance aussi fière, son pas aussi délibéré que s'il « n'avait eu que trente ans : ils entrent , l'instant (c d'après, tous les deux dans ce petit bois que « vous avez vu planter. A cette vue, ma mère et « moi , également frappées d'une terreur que « nous n'osions pas nous expliquer, nous des- «f cendons plus mortes que vives, et la première « personne que nous rencontrons dans le jardin, « c'est mon frère.... Où est mon oncle? lui dis-je « en hésitant; où est mon frère? lui dit ma mère « en tremblant. Là, répond-il avec un air et un « ton sinistres, en montrant du doigt le bosquet a fatal, et il disparaît. Nous y allons.... et que « voyons-nous?.... Funeste argent! funeste bon-
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a neur! mon oncle immobile et nageant dans son « sang!.... Les gens de l'art sont appelés; la bles- « sure, qu'ils ont d'abord jugée mortelle, cède « au bout de deux ou trois jours à leur science a et à leurs soins. Enfin, ma chère (nous sommes « au II), il est hors de danger, mais il n'en veut « pas moins mettre ses affaires en ordre, et il est « résolu , en conséquence , à vendre sur-le-champ « une belle terre immédiate qu'il possède en « Souabe, où il n'ira jamais, accablé d'infirmités « comme il l'est depuis long-temps, et avec une a blessure qui doit laisser de longues suites. J'irai « donc bientôt en Souabe pour la vente qu'il « désire. Dès que j'y serai, je vous le manderai; a et comme j'aurai franchi la moitié de l'énorme « distance qui nous sépare, si je puis encore, ou « si vous pouvez franchir l'autre , j'oublierai , « quelques momens du moins , cette horrible « époque de ma vie ; et , après de si fâcheux « orages, je reverrai encore des jours sereins. « Adieu. )2
Où irai-je maintenant? dit la comtesse; continuerai-je ma route, au risque de me croiser en chemin avec mon amie sans nous connaître, et de la trouver partie à mon arrivée? et puis, voir cet homme ! ce bourreau qu'on me destinait ! je ne m'en sens pas le courage. — Et penser, dit le. comte , qu'on était sur le point d'épouser cet homme-là! ^ — Il v en a peut-être, dit la comtesse,
qui, sous des formes plus douces, ne sont guère moins effrayans. ■ — Enfin, madame, votre projet n'est sûrement point de rester au milieu des champa? — y^h! si.... dit-elle en soupirant. — ^h! si.... dit le comte. Ah ! si madame la comtesse voulait achever ces deux mots, auxquels un cœur, s'il pouvait s'en trouver un digne du sien , répondrait avec tant de délices ! ou si elle me permettait de les interpréter pour m'y conformer.... — Dispensez-vous-en , monsieur ; le sens en est trop différent de celui que vous avez pu leur prêter. — Je vais donc essayer , d'après les nouvelles lumières que vous me donnez, de me les expliquer à moi-même : Ah! si je n'avais pas toujours sous les yeux un homme qui m'obsède. — Je n'ai pas dit, et n'ai pas voulu dire cela. — Qui m'ennuie, qui me déplaît , qui s'est attaché à moi comme une chenille à une fleur. — ^ J'admire, dit la comtesse en souriant amèrement, comme vous me faites parler de vous et de moi. — Le comte poursuivant : Un homme qui ne me quittera pas, qui a juré de ne vivre que pour moi. — Tout cela serait charmant pour une personne qui ne saurait
pas à quoi s'en tenir Elle allait, je crois, parler
de la promenade nocturne avec la petite demoiselle, quand ils sont interrompus tout à coup, et toujours par Martine, qui semblait n'avoir point d'autre charge auprès de sa maîtresse. Elle avait tenu constamment la tête à la portière, faute de
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pouvoir rien entendre de ce qui se disait. « Madame, madame, crie-t-elle sans se retourner, voilà une jolie voiture qui arrive; je ne vois pas ce qu'il y a dedans. Tiens ! ne dirait-on pas que c'est la même où ce que M. le comte a emmené hier la fille de la maison? — M. le comte, dit la comtesse , rendue à sa première indignation , c'est trop vous gêner pour moi ; vous devez bien penser, ajouta-t-elle, que j'en suis honteuse, et vous auriez peut-être sujet de l'être au moins autant : ainsi séparons- nous ; oublions -nous ; et recevez mes adieux pour la vie. Allons, postillon. — Là-dessus elle lève les glaces, tire les stores, abaisse son voile, et se renfonce de nouveau dans le coin de sa voiture. Madame, dit Martine la curieuse, qui ne partageait point ces caprices-là, et qui levait furtivement un coin du store pour regarder sur la route ; madame , c'est que ce n'est point elle , c'est un vieux monsieur qui descend avec bien de la peine, et M. le comte, ah 1 il faut voir! qui saute comme un oiseau de dessus son cheval. Ma foi, vivent les jeunes gens pour avoir bonne grâce à tout ce qu'ils font! Quoi! ma fine, je ne sais pas seulement à quoi les vieux sont bons. — Halte! postillon , crie la comtesse par la glace de devant. — Tiens, dit Martine, voilà M. I^cour qui est descendu de l'autre côté, et qui est venu prendre le cheval de M. le comte par la bride.... Tiens! tiens! mais, mon Dieu! queu drôle de chose!
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Voilà ce vieux qui ne sait plus de quel côté qui descendra; mais, là, je vous demande, avec sa grande perruque toute dépoudrée d'un côté, son surtout de velours , et sa grande veste d'or et d'argent, et ses bas roulés, couleur de tabac, et ses souliers carrés... Il s'est d'abord mis en devant pour descendre, et pis apparemment que ça n'allait pas bien ; mon Dieu ! mon Dieu ! tous ces vieux-là me font rire. — Fi , Martine ; c'est fort mal fait de rire de la vieillesse; c'est insulter au fond de son ame à son père et à sa mère. — Ah ! le voilà qui descend à reculons, et M. le comte qui le soutient par derrière, et le vieux qui se retourne, et M. le comte qui l'embrasse. Ah! mais, en v'ià bien d'une autre! ce bon M. le comte, on dirait que c'est trop d'honneur pour lui , car il lui baise la main , ni plus ni moins qu'à vous, le dernier bonsoir qu'il vous a dit. Mais , chut ! les voilà qui viennent. — Madame, permettez-vous que j'aie l'honneur de vous présenter le meilleur des pères? — Monsieur, vous savez le désir que j'avais de lui être présentée, et le bonheur que j'attachais à le connaître. — Madame, dit le vieux comte, je vois d'abord combien mon fils a eu raison , et je l'applaudis. — En tout , M. le comte ? — Oui , madame , en tout. — N'étes-vous pas bien indulgent? comment en tout? — Mais tout est compris dans
une seule chose; il aime, et je vois qu'il ne peut plus qu'aimer; et si une passion comme il n'ap-
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partient qu'à vous d'en allumer, une fidélité dont je me ferais garant , quand tout ce que je sais et tout ce que je vois ne le serait pas... — Ah ! monsieur , la fidélité ne se connaît que par des épreuves, et quelquefois dès la première Au reste,
brisons là-dessus. Je rends justice, plus que justice à M. votre fils ; plus touchée peut-être que je ne le devais de ses attentions, la manière dont il m'a parlé de vous, monsieur, a, s'il se peut encore, ajouté à mon sentiment pour lui; aussi ai-je ambitionné, j'en conviens, le bonheur de joindre mes hommages aux siens pour un père tel qu'il aime à vous dépeindre , et de mériter de vous, à la longue, le nom de votre fille... — Ahî madame, je sens déjà combien ce nom-là serait bientôt prononcé du fond du cœur. — Et qui peut donc encore s'opposer au bonheur du fils et du père ? — Monsieur , vous savez mieux que moi qu'un acte d'empire comme celui-là sur toute la suite de la vie demande beaucoup de réflexions. — Il n'appartient pas à mon âge , madame , de combattre une prudence au-dessus du vôtre; je m'en tiens à plaider la cause d'un fils dont la destinée heureuse ou affreuse est entre vos mains. — Cependant il m'a parlé de je ne sais quels engagemens... — Ils sont rompus, madame; une vieille femme artificieuse, comme on en voit plus d'une autour des gens en place, était venue à bout d'engager mon fils dans des nœuds, ou, pour
mieux dire, dans des filets que l'honneur m'a commandé de rompre, et je venais lui en porter la nouvelle. Hélas! s'il était arrivé quatre jours plus tôt, le mal était sans remède; et, sous ce rapport-là même, il doit rendre grâce au ciel de la cause de son retard. — Si je pouvais me flatter d'y être pour quelque chose, je m'en applaudirais. — Hé bien, madame? — Hé bien, monsieur? j'en reviens toujours à dire que toute démarche précipitée porte avec elle sa punition. En si peu de temps on ne se connaît point assez ; et quelquefois, ajouta -t- elle en soupirant, on se connaît trop. Joignez à cela, monsieur, que je me suis reconnu, à la vérité depuis peu, un défaut.... — Un défaut! vous, madame? — Oui, monsieur, entre beaucoup d'autres sijrement , mais qui pourrait faire le malheur de M. votre fils comme le mien. — r Je l'attends encore ce défaut, madame. — C'est une sensibilité outrée, une inquiétude vague, une défiance, bien ou mal fondée , de ce qui me plaît le plus , une disposition au soupçon qui doit rendre à la longue une femme insupportable à son mari et à elle-même. — Ces accusations-là, madame, dit le vieux comte, me sont suspectes, et j'y vois seulement deux choses dont je ne suis rien moins qu'effrayé pour celui qui aura le bonheur de les braver; c'est un grand fonds de tendresse et de modestie : permettez donc que cela ne nous arrête point. — ■
Non , monsieur; s'il faut vous parler franchement, je n'épouserai point M. votre fils; et c'est dire en même temps que je ne me mariera*»jamais. Mon parti est pris; j'attends une amie, celle dont le comte m'a remis une lettre tombée , par je ne sais quel hasard, entre ses mains. Le même jour nous a vues naître , le même lait nous a nourries et élevées ensemble; jusqu'à l'âge de dix-huit ans, je n'avais connu qu'elle, elle n'avait connu que moi. Le sort nous a depuis établies l'une et l'autre aux deux extrémités de l'Allemagne; mais toutes deux également affectées de notre séparation , et nourrissant toutes deux le projet de nous rejoindre tôt ou tard , et pour la vie. Voici un moment où elle a eu de grands chagrins; j'ai peutêtre les miens , nous les oublierons en nous revoyant : l'amitié est le baume du cœur. — Ah î madame, l'occupation où je suis de mon fils, et le charme attendrissant de votre conversation m'auraient presque fait oublier de vous remettre une lettre dont on m'a chargé ce matin pour vous ; elle pourrait bien être de cette même personne que vous attendez et qui va être si heureuse La voilà, ouvrez-la tout de suite, et pardonnez-moi de ce que vous la lisez si tard.
« Eh bien ! me voici, ma Louisa; me voici près « de toi. Donne-moi un rendez-vous où tu vou- « dras; dans le premier endroit venu : tous les « lieux conviennent quand on s'aime comme nous
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« nous aimons, et celui où l'on se rencontre de-
« vient un paradis.
« Mon on#Ie est en pleine convalescence, ma « mère le soigne; nos affaires sont arrangées; à « la vérité c'est à force de sacrifices ; mais il nous « restera toujours de quoi être plus heureuses « que celui qui s'enrichit à nos dépens. »
M. le comte, dit la comtesse, sommes -nous encore loin de la première station? — On la voit d'ici, madame. — Auriez-vous la bonté de venir avec moi jusque-là, pour que je puisse faire une réponse à mon amie et vous en charger? — Je vous avertis d'avance , madame , que ce n'est qu'une espèce de grange où vous ne trouverez point de gîte. — Je ne m'arrêterai point. — Au lieu qu'à l'autre station vous pourriez attendre votre bienheureuse amie, et mon fils et moi nous passerions
du moins encore quelques momens — Mille
grâces, M. le comte, dit-elle au digne homme; mon parti est pris , bien pris ; et vous voyez , et vous savez sans doute pourquoi. Mes chagrins céderont peut-être au temps; mais il y a des souvenirs que le temps n'efface point; et celui que vous laissez, M. le comte, est du nombre. »
On arrive à la poste ; la comtesse écrit en hâte; le vieux comte prend le billet; les chevaux se trouvent mis plus tôt qu'on ne s'y attendait; la voiture est là; Martine est placée : la dame, prête à monter, se retourne : Adieu, messieurs, dit-
eHe. Mais quoi ! M. votre lils serait-il déjà loin ? ai-je donc mérité un pareil procédé de sa part? malheureuse! je devais m'attendre à tout. — Madame, sans doute la douleur d'une séparation, peut-être éternelle...' — Eternelle! ah Dieu! N'importe, M. le comte, recevez mes adieux pour vous et pour lui. — Le comte veut lui baiser respectueusement la main. — Non, permettez, lui ditelle en l'embrassant et en l'inondant de ses larmes , que j'use un moment des droits d'une fille avec le père que j'aurais tant désiré. Allons, postillon , et la voiture s'éloigne.
Comment rendre maintenant ce qui se passait dans l'ame de cette excellente personne , au moment d'une aussi douloureuse séparation ? C'est moi pourtant qui l'ai voulu, se disait -elle intérieurement, c'est cette jalousie insensée , cette funeste fille de la haine et de l'amour qui m'a égarée ; j'allais être heureuse; à présent tout a fui, mon cœur est déchiré : encore s'il n'y avait que le mien ! mais ce digne père d'un tel fils que j'ai navré de tristesse. Ah! ce que je craignais, je le méritais ; et qu'avais-je à craindre? Est-ce un homme comme cela qui aimerait un enfant dont l'esprit ne pourrait pas le comprendre , dont le cœur ne pourrait pas lui répondre ? est-ce lui qui violerait l'hospitalité? est-ce lui, qui est l'honneur même, qui voudrait ravir l'honneur à une innocente créature . lui à qui son rang interdit de le rendre?
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est-ce lui qui me trahirait , qui m'outragerait , lui que je vois encore , que j'entends encore me jurer un amour si respectueux et si tendre? Non , non; s'il en était capable, il aurait mis à son crime d'autres formes , et surtout plus de mystère. Cette même publicité qui l'accuse le justifie. Ah ! je suis la seule coupable; ingrate! et je désire peut-être de n'être pas la seule punie. Mais enfin, je verrai mon amie ; il la connaît ; mais d'où la connaît-il ? n'importe, elle pourra lui parler, lui porter mes regrets... fol espoir! il est déjà bien loin, il a fui indigné; plus de bonheur, plus de retour, plus de remède : au moins mon amie me reste ; mais moi, que suis-je pour elle? Au milieu des angoisses, des regrets, des remords, y a-t-il vraiment dans mon ame une place pour l'amitié?
Ainsi gémissait en silence la sensible Louisa, sans prendre garde à rien de ce qui se passait autour d'elle, tout entière à son accablement, et défiant pour ainsi dire le ciel et la terre de l'en arracher. Il n'en était pas ainsi de Martine; la bonne petite fille observait depuis long-temps que la voiture avait quitté la route de poste , et qu'elle changeait à chaque instant de chemin , tantôt une traverse, tantôt une avenue, tantôt sur des bruyères , tantôt à travers champs ; elle en avertissait de temps en temps sa maîtresse, qui la faisait toujours taire , parce que la distraction déplaît encore plus, s'il est possible, à la douleur
qu'au plaisir. Cependant la pauvre fille , qui n'était pas aussi entièrement désintéressée d'ellemême que sa triste maîtresse , prend sur elle de s adresser au postillon. Où sommes-nous? — Ici, répond le postillon d'un ton bourru. — Sommesnous encore loin ? — Vous le verrez. — Mais ce .n'est point là le chemin? — Je sais ce que je fais. — Pour ça vous êtes bien grossier ; hu ! le malhonnête! Tenez, madame, et' homme-là me fait peur avec sa vilaine houpelande plus sale, pins déchirée, où il s'encapuchonne, son vilain visage tout barbouillé , ses vilains cheveux d'ours qui tombent jusque sur son nez.... Vous diriez d'un loup-garou qui veut nous mener au sabbat : ah î que j'ai peur! et puis v'ià qu'il se fait tard, on n'y voit quasiment plus goutte, et le voilà qui passe et repasse encore ; on dirait qu'il est saoul connue déjà et' autre; oh! mon Dieu! mon Dieu! mais il se met à sonner; nous sommes quelque part où ce qu'il doit y avoir des maisons. Eh bien ! qui est-ce qui dirait qu'un malotru comme ça sonne si gentiment ; et puis le v'ià qui est descendu, apparemment qu'il va voir si on va ouvrir c'te porte qui me semble que v'ià devant : oui , frappe, cogne : ah! v'ià qu'on vient; et pis, lui, v'ià qu'il remonte. Enfin, enfin, nous voici donc quelque part : oh! quelle triste journée! mais peut-être que la nuit sera meilleure. Allons , ma bonne maîtresse (en lui baisant les mains), es-
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suyez vos beaux yeux, qu'on ne les voie pas tout rouges : à quoi sert- il d'être si belle, si ça n'empêche pas d'avoir du chagrin? Ah pardi! une autre qui aurait votre ressemblance ! il faudrait voir comme elle serait contente; mais dame je leur en souhaite.
La voiture arrête dans un grande cour , au pied d'un escalier obscur ; une femme arrive , un bougeoir à la main, ouvre la portière et donne la main à la comtesse. — Où me menez-vous, la bonne? dit-elle. — Dans votre chambre, madame : à quelle heure madame ordonne-t-elle son souper? — -Ah! ma chère, répond-elle en soupirant, il me serait impossible de manger! — Pauvre Louisa î dit la femme. — A ce mot, prononcé d'un ton et d'un son de voix qui frappe la comtesse, elle
soulève son voile, et fixant attentivement Ah!
ma Gustel, ma chère, mon unique amie; toi que j'ai tant regrettée , tant désirée pendant ces huit longues années... — Ah! bien longues, bien tristes, ma Louisa ; mais oublions-les comme un mauvais rêve de huit ans, et recommençons la vie. — Ah! que demandes-tu , ma sœur? et quelle déplorable compagne tu retrouves! — H y a remède à tout, Louisa , il ne faut désespérer de rien , puisque
nous nous revoyons; mais suis-moi A l'instant
une porte s'ouvre, un homme s'avance, offrant la main à la comtesse ; c'est le vieux comte, à qui elle croyait avoir fait d'éternels adieux : rien ne
la retient, elle vole à lui; et se jetant dans ses bras : Ah! mon père! s'écria-t-elle, mon père! puis reprenant : Ah ! monsieur, pardonnez. — Que je vous pardonne, ma fille ! je ne vous pardonnerais pas tout autre titre. — Ah mon père ! ah mon amie ! je te reconnais au bonheur que tu me ramènes!.... IVIais je m'égare, je déraisonne; ayez tous les deux pitié d'une folle que ses idées tourmentent et ravissent tour à tour; répondez-moi, où suis-je? — Chez Yotre Excellence, madame la comtesse, répond un ^ros homme qu'elle n'avait pas encore aperçu dans l'enfoncement de la chambre, et qu'elle reconnaît pour le bourguemestre. — Comment, chez moi! — Oui, chez vous, ma tille... — Oui, chez toi, ma Louisa... Oui, chez votre excellence, madame la comtesse, ajoute le bourguemestre , et en voici la preuve dans un contrat en bonne forme, auquel est joint un mot de la main de Son Excellence M. le comte. Elle lit :
«La plus aimable des femmes, et la plus belle if des joueuses, a peut-être oublié une dernière « partie de trictrac où nous avions joué une dis- « crétion qu'il lui a plu de mettre au choix du « perdant : j'ai perdu , et je remplis une obliga- « tion bien douce pour moi , en offrant à mate dame la comtesse un séjour où elle a paru se « plaire un moment , et dont mon esprit ne peut « s'éloigner. »
Je n'entends rien à cela : veut- on achever la
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ruine de ma faible raison? c'est sans doute une plaisanterie ; mais trop de chagrin et trop de joie m'empêchent de m'en amuser. — Non, Votre Excellence, ce n'est point une plaisanterie qui puisse l'offenser ; c'est une acquisition en belle et bonne forme , et soldée en belles et bonnes lettres foncières que M. le comte m'a bien et dûment remises en sa qualité de votre fondé de pouvoir. — Mais je ne lui avais point remis de fonds. — Sans doute M. le comte aura fait les avances ; c'est à Votre Excellence à voir comment elle veut s'acquitter envers lui. Il ne me paraît pas pressé....
— Qui sait? dit madame Gustel en riant.... — Et que sont-elles devenues ces lettres foncières , M. le bourguemestre? — Madame, je les ai fait passer sur-le-champ, par ma fille, en Silésie, à M. le général Rheeborn ; elle a profité pour cela du retour de la voiture qui avait amené madame votre amie. — Mais qu'est-ce que j'apprends là? dit la comtesse ; quoi ! monsieur , c'est mademoiselle votre fille qui est chargée de cette commission-là ?
— Oui, madame. — Et quel rôle avais-tu là-dedans, mon amie? — Un bien important; c'est moi qui ai vendu la terre. — Et cette jolie petite personne est partie ? — Oui , dans la voiture que je renvoie à ma mère. — Ah! que je l'aime ! dit-elle tout haut; et tout bas: Mais que je me hais! Et comment s'appelle cet endroit-ci? — Mais rappelle donc une fois tes esprits , bonne Louisa ; com-
ment 1 tu ne vois pas que tu es à Flussenhausen ? — Pardonnez-moi tous : je suis si troublée , si agitée, mes pensées se perdent dans leur foule; mais cependant, reprit-elle , je ne suis pas encore assez dépourvue de mémoire et de raison pour consentir à une folie qui me dégraderait à mes propres yeux: non, M. le comte... — Madame; je ne réponds plus à ce nom-là. — Eh bien donc mon père ! ( mais bon Dieu ! dit-elle à voix basse , où est donc son fils ? ) mon père donc { puisque vous m'y encouragez), j'espère que vous ne m'en croyez pas capable , et que vous allez employer ici votre autorité pour rappeler la raison de M. votre fils. — Madame , j'ai ratifié l'acquisition , et je ne suis point accoutumé à me rétracter. Mon fils était maître de ses actions , c'est à vous à traiter avec lui ; mais je crois entre nous que l'amitié vous ordonne de garder ce que l'honneur lui défend de reprendre. — Mais où est-41? reprend la comtesse , oubliant tout ce qui était là ; où est-il? on cherche en vain à me bercer d'un espoir qui redouble ma peine; il n'a pas même reçu mes adieux; il a disparu, disparu pour jamais !...
Martine arrive : «Madame, madame, vous avez là un drôle de postillon. Va te promener avec ton argent , m'a-t-il dit avec sa grosse voix. Et qu'estce qu'il te faut donc ? lui ai-je dit, vieux ours mal léché; que je le dise à ma maîtresse. — Dis-lui qu'il II. 1 j
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me faut, qu'il me faut du service dans sa maison.
— Ah bien oui! lui ai-je dit, moi, elle aurait là un fameux serviteur ; mais attends du moins qu'elle ait une ménagerie , tu y auras une loge. Là-dessus, il m'a pris , il m'a fait faire la pirouette , et me voilà.
— Mais tenez , je l'entends de l'autre côté qui joue un petit air. — Comment! dit la bonne demoiselle Gustel ; mais je n'ai rien entendu comme cela dans toute la Bohème où il y a de si bons cors ! un air de Mozart î entends-tu , Louisa ? — Oui ; mais que me font les airs de Mozart? — Allons, écoute, suis les paroles; il semble que l'instrument les prononce:
Ah I laissez-vous , laissez-vous attendrir.
Permettez-vous qu'il entre, ma chère fille? dit le vieux comte. En même temps il sort , et dès que l'air est fini, il revient suivi en effet du même postillon qui venait de faire la course , mais qui , débarrassé de ses moustaches postiches , de sa redingotte tout usée et de son bonnet de poil , n'offre plus aux yeux de la comtesse que l'homme qui lui a fait faire tant de chemin en si peu de temps....
— O mon père , ô mon père, disent-ils à la fois , mon père ! bénissez-nous !