SECONDE PARTIE
Ce ne serait point assez pour moi ni pour vous , messieurs, que j'eusse essayé de peindre M. Barthélémy comme la postérité le verra; j'aimerais encore à vous le présenter comme ses amis l'ont connu , c'est-à-dire au moins aussi aimable dans son commerce qu'étonnant dans ses travaux, et prêtant autant de charmes a la vertu que de grâces à la science: heureusement que ces deux bienfaitrices de l'homme ne peuvent être rivales! Qui sait même si, pour atteindre chacune à leur plus haut période, si, pour remplir toute leur tâche, elles n'ont pas quelque besoin l'une de l'autre? car, sans la pureté du cœur, la science resterait en arrière , retenue ou détournée par de fausses considérations et de méprisables intérêts ; et , en même temps , sans cette clarté plus vive que tous les genres d'instruction répandent dans tout l'esprit , la vertu risquerait souvent de s'égarer , ou du moins d'hésiter dans sa marche, faute de pouvoir discerner le mieux d'avec le bien. M. Barthélémy a constamment prouvé ce que l'une peut pour l'autre : il doit à la vertu de n'avoir pas eu d'autre passion que la science ; il doit à la science II. i3
d'avoir mieux connu la vertu; et, sous ce dernier rapport , sa vie entière paraîtrait une longue suite d'efforts au-dessus du commun des hommes, si la douceur de son caractère , l'aménité de ses mœurs, la touchante simplicité de ses manières, n'avaient répandu sur toutes ses actions un air de facilité qui en cachait le mérite. Heureux celui que la nature a d'avance incliné vers les devoirs qui l'attendent, et qui, dans la route de la perfection, n'aura qu'à suivre ses penchans, au lieu d'être obligé, comme tant d'autres, de les surmonter! doublement heureux, si de sages parens se sont empressés à profiter de ces premières données pour tracer , avant qu'il s'en aperçoive , une direction invariable à tout son avenir! semblable à un lit creusé pour y recevoir un fleuve tranquille, qui, de sa source à son embouchure, serpentera toujours entre des fleurs et des vergers, ne dépassant jamais ses rives, et roulant doucement de l'or dans ses eaux.
Mon imagination trouve je ne sais quel plaisir mélancolique à se représenter un homme en deuil' conduisant tristement un enfant de quatre ans par la main , et s'arrêtant avec lui dans un endroit solitaire où il n'aura que cet innocent témoin des pleurs qu'il a besoin de répandre : hélas ! il vient de voir moissonner dans sa fleur
I. Cette petite anecdote est fapporlée par M. Barthélémy lui-même.
une compagne aimable et vertueuse qui du moins lui a laissé ce tendre gage ; et il essaie d'expliquer à son fils quel bien c'eût été pour lui qu'une mère, et quel malheur c'est de l'avoir peidue. De pareils discours passent de beaucoup la portée de la faible créature qui les écoute, mais l'accent les explique. Et qui pourrait se représenter tout ce que le nom de mère fait germer de pensées dans une imagination enfantine ? et puis , quel est l'enfant qui ne comprend pas les larmes? Celui-ci s'accoutume de bonne heure à aimer encore, à aimer toujours cette mère que la tombe lui cache ; et ses yeux ont appris des yeux de son père k la pleurer ; moment décisif, et qui , souvent renouvelé, doit influer sur toute la vie. Cette leçon pieuse reçue par ce tendre enfant avant làge d'en comprendre d'autres, ce culte incompréhensible qu'd rend en bégayant à im être qu'il ne verra plus, ont développé les plus précieuses facultés de son ame. Disciple de la douleur de son père, le voilà, dès sa première aurore, initié aux mystères , aux peines , aux douceurs de la sensibilité ; il sait plaindre , il saura aimer , et cet enfant.. . sera M. Barthélémy.
De cette petite scène solitaire des envirous d'Aubagne ma . pensée se transporte à un exercice public d'un collège de Marseille , où les personnes les plus distinguées de la ville se trouvaient rassemblées. J'y vois un jeune écolier rétiré dans
un coin de la salle, n'osant porter les yeux sur personne, et se dérobant aux regards qui paraissent le chercher : appelé à haute voix par ses supérieurs, il obéit avec peine, et voudrait encore se cacher derrière ses compagnons, comme s'il s'attendait à des réprimandes publiques ; ce sont des applaudissemens qu'il fuit. Il est question d'une description de tempête en vers latins : l'auteur de la pièce a quatorze ans ; elle a charmé tout le collège ; on en parle dans toute la ville ; et pendant que les maîtres en sont fiers , l'écolier rougit : cet écolier c'est M. Barthélémy.
Je me suis peut-être arrêté avec trop de complaisance à considérer l'homme dans l'enfant ; mais j'aimais à voir germer et croître ces deux qualités primitives qui ont le plus distingué celui dont je parle, et qui, portées l'une et l'autre au même degré, ont toujours fait (qu'on me passe l'expression ) les deux moitiés de son caractère ; la sensibilité, dont la chaleur douce prépare toutes les vertus ; et la modestie , qui , en leur servant comme d'enveloppe , les préserve de toute altération. Elles se sont tellement approprié cet homme rare, elles l'ont rendu tellement étranger à luimême, qu'elles auraient pu défier la fortune de le séduire , et la gloire de l'enivrer.
Jetons néanmoins encore un dernier coup d'œil sur son jeune âge pour l'observer dans une des circonstances les plus embarrassantes de la vie
buinaine, celle où l'homme, à l'entrée de la carrière virile, doit se décider sur l'adoption d*un état, choisir la bannière sous laquelle il veut marcher, et se marquer à lui-même sa place dans une société qu'il n'a fait qu'entrevoir; moment critique où le calcul des pères et mères a peut-être encore plus de danger que l'inexpérience des jeunes gens. La place de jVI. Barthélémy parai^it marquée dans le clergé ; ses parens l'y avaient destiné ; c'était le but où ses études avaient tendu ; et même, si dans Marseille il a quitté lesOratoriens, auxquels il est resté toute sa vie attaché, pour les Jésuites , qu'il n'a jamais aimés , c'est que Tévêque de cette ville, M. deBelsunce, n'avait consenti à lui conférer les ordres qu'à cette condition ; partialité peut-être condanuiable ; mais , après la peste de Marseille, qui oserait accuser l'immortel Belsunce, ce héros consolateur, dont l'humanité audacieuse ne devait trouver d'émulés que dans les murs de Jaffa.
M. Barthélémy était entré dans le clergé par obéissance pour ses parens; mais, loi-squ'il fut question des fonctions du ministère ecclésiastique , il crut devoir ne prendre conseil que de luimême ; et, malgré les perspectives les plus séduisantes , malgré les dispositions , les qualités et les mœurs les plus assorties à cet état, il n'osa point s'engager plus avant, quoique pénétré (ce sont ses paroles) des sentuneiis de la religion ; et il ajoute :
Peut-être même parce que j'en étais pénétré. — Remercions-le tous d'avoir donné cet utile exemple de délicatesse, et de s'être voué tout entier à la belle profession de savant. Anacharsis nous a prouvé que c'était là sa véritable vocation.
Il vint à Paris , et , par un de ces hasards qui décident les destinées, il est d'abord adressé à M. de Boze4^arde du cabinet des antiquités. La froideur glaciale de l'un , l'embarras presque invincible de l'autre, firent bientôt place à la plus étroite union ; et bientôt le savant M. de Boze , en demandant M. Barthélémy pour adjoint, montra qu'il n'était pas moins connaisseur en hommes qu'en médailles.
Peu d'années après , M. Burette laisse une place vacante à l'académie des belles-lettres ; les deux conciirrens sont M. Le Beau et M. Barthélémy. Puisse cette académie n'avoir jamais à prononcer entre de moins dignes émules ! M. Le Beau devait l'emporter , parce qu'il était alors plus connu ; mais il connaissait M. Barthélémy , et il se retira cette fois pour le laisser passer. La même académie avait pour secrétaire perpétuel M. de Bougainville, le frère d'un Nestor de nos jours, plus sage, plus brave, plus savant, et malheureusement moins grand parleur que celui d'Homère : cet utile académicien pensait depuis quelque temps à se démettre de sa place. Il demande au ministre d'y nommer M. Barthélémy , son ami
DE L'ABBÉ BARTHELEMY. ^Sg iulime. Le ministre y consent; M. Bartliélemy refuse, et obtient de l'un et de l'autre de lui préférer M. Le Beau Quelle école que cette académie !
Les savans ne sont immortels qu'après leur mort : on les voit tomber, ainsi que le reste des hommes ; mais ceux-ci comme des feuilles séchées , ceux-là comme des fruits murs. La place de M. de Boze est vacante, et sans doute beaucoup de gens n'avaient pas attendu cette époque pour la désirer ; mais dix ans d'un travail assidu consacrés à la disposition et à l'accroissement de cet immense dépôt, et les soins d'une piété vraiment filiale prodigués pendant ces dix années au respectable M. de Boze, donnaient un double titre à M. Barthélémy ; le cabinet devenait pour lui en quelque sorte une conquête et un patrimoine. Louis XV lui-même l'avait senti , et, au premier bruit de la mort de M. de Boze , il avait nommé son successeur, non sur le rapport du ministre, mais, comme il convient pour de tels hommes , sur celui de toute l'Europe. Voilà M. Barthélémy grand-prètre de ce temple dont il était déjà l'oracle , et devenu, pour ainsi dire , le trésorier de l'antiquité. Jamais avare ne fut aussi occupé de conserver et d'augmenter son trésor, preuve que ce trésor ne lui appartenait pas; et cependant, jusqu'à lui, jamais l'apj)roche n'en avait été aussi facile : ÎVI. Barthélémy savait trop ce qu'on gagne au commerce des an-
36o ÉI.OGE HISTORIQUE
ciens pour ne pas y admettre quiconque aurait voulu s'y associer : la vraie science n'a que des idées libérales. Il avait donc établi que , pour voir le cabinet des médailles, il suffirait de l'en prévenir, et personne n'a été refusé; mais alors il regardait comme un devoir sacré d'en faire luimême les honneurs; et, ce qui le fait encore mieux connaître, il ne montra jamais de regret à une dépense de temps que la plupart des curieux ne pouvait pas évaluer ; car le prix du temps varie suivant les personnes ; et dans le même sablier qui marque à tous les yeux la fuite des heures , c'est moins que du sable qui se perd pour un oisif; pour un homme studieux c'est plus que de l'or.
L'histoire d'un homme comme M. Barthélémy ne peut rien offrir qui ne doive intéresser; mais il ne faut pas s'attendre à y rencontrer beaucoup de faits remarquables par eux-mêmes. L'ami de la science et de la sagesse ne travaille qu'à tranquilliser sa vie : à moins que d'être bien mal, il se trouve toujours à peu près bien , et demande surtout au sort d'être envers lui avare d'événemens. Il survient cependant quelquefois telles circonstances où les plus tranquilles se trouvent engagés sans avoir pu les prévoir; et c'est alors que se montre l'ame de ceux dont on ne connaissait que l'esprit.
Une grande partie de cette assemblée a pu en-
tendre parler d'une parodie assez maligne de la belle scène de Cinna ; elle avait été arrangée dans la gaieté d'un souper où quelques gens aimables s'étaient amusés , comme il arrive quelquefois , aux dépens de quelques gens estimables. Dans le nombre de ces derniers il se trouvait un homme assez puissant à la cour, contre qui les traits les plus piquans étaient particulièrement dirigés. L'injure invite à la vengeance : mais sur qui se venger? On suppose que le coupable doit être un homme de lettres; or M. Marmontel, rédacteur du Mercure, était de la partie. On le soupçonne, mais à tort; on l'interroge, il nie; on le somme de déclarer l'auteur, il s'y refuse; et, en conséquence , ou lui retire le Mercure , qui alors faisait les délices de la France. C'était punir le public de la fermeté d'un honnête homme, et c'était faire plus de tort au Mercure qu'à son rédacteur , car Marmontel du moins s'en est relevé. On demandera quel rapport entre cette affaire et notre savant. Le voici. On cherchait un écrivain qui pût consoler tous les amateurs du Mercure d'être privés de Marmontel, et l'on croyait avec raison Tavoir trouvé dans M. Barthélémy. Celui-ci refuse d'abord, hésite après, accepte enfin. Mais, dira-t-on encore, pourquoi accepter? Ne nous pressons pas de confondre M. Barthélémy avec le commun des hommes : il accepte en effet cette place, dont le produit, dans ce
temps-là , s'élevait au-dessus des vœux ordinaires d'un homme de lettres; mais c'est d'abord pour qu'un autre n'y soit pas nommé; c'est ensuite pour se procurer par-là un accès auprès de la personne offensée, pour acquérir le droit de parler en faveur de l'honnête homme puni, et tâcher d'obtenir la grâce de lui remettre son bien. Jamais droit aussi clair n'eut un aussi digne défenseur. Mais ce n'est ni le premier ni le dernier exemple d'une bonne cause perdue par un bon avocat. Barthélémy, obligé de renoncer à sa noble entreprise, renonce en même temps au Mercure. On exige qu'il y conserve au moins une pension, et il obtient de la partager entre des hommes de mérite qui ont long-temps ignoré d'où partait le bienfait. Observons, messieurs, qu'à cette époque Marmontel n'était point l'ami de l'auteur de la parodie; ajoutons que l'abbé Barthélémy n'avait eu jusque-là aucune liaison particulière avec Marmontel; et glorifions-nous de les avoir eus tous les deux pour confrères.
Il faudra néanmoins, pour bien juger du cœur de M. Barthélémy, toujours en revenir à ses ouvrages ; c'est là que l'homme paraît ce qu'il est. Il y a dans le choix des sujets, dans le point de vue sous lequel on les présente , et jusque dans le style et dans le ton, quelque chose plus aisé à sentir qu'à définir, mais qui ne trompe jamais. I^es lecteurs en ce point sont souvent plus fins
DE L'ABBÉ BARTHÉLEIVIY. 263
que les auteurs. Toujours quelque gène , quelque embarras démasque l'hypocrite , ou du moins montre son masque, et c'est assez. Mais suivez Anacharsis chez les Grecs, voyez de quelles couleurs il sait peindre les vertus et les vices! quel attrait il sent pour les bons! quelle répugnance pour les méchans î et en cela même il trahit encore la bonté de son caractère : car, après avoir montré comme il aime franchement les premiei-s , on voit seuleîtient qu'il haïrait les autres, s'il pouvait haïr.
Une chose assez remarquable , c'est que M. Barthélémy avait conçu de bonne heure le projet de peindre les Romains aussi-bien que les Grecs, et qu'il nous reste même de lui une ébauche précieuse d'un voyage d'Italie. Ce pays, qu'il avait vu de ses yeux , lui offrait sans doute plus de facilité que des contrées qu'il ne connaissait que par les yeux des autres. Pourquoi s'en est-il tenu à écrire sur les Grecs ? Si je l'ai bien démêlé , c'est uniquement son cœur qui a décidé son choix. La Grèce avait plus d'un titre à sa prédilection : il y trouvait tous les talens, tous les arts , toutes les sciences à leur source; il y observait des mœurs plus aimables, une société plus douce, une civilisation plus amie du reste du globe ; il y voyait des peintres , des sculpteurs , des architectes , des poètes , des historiens , des orateurs , des philosophes , des généraux dont les Romains n'étaient que les dis-
ciples. Il comptait chez les Grecs , entre des limites beaucoup plus rapprochées , dans une période beaucoup plus courte , sur une population beaucoup moindre, infiniment plus de chefs-d'œuvre et de grands hommes en tous genres que de l'autre coté ; enfin les premiers lui paraissaient faits pour éclairer le monde, et les autres seulement pour le conquérir.
Un ouvrage moins connu pourrait encore mieux faire juger de son caractère ; c'est un plan d'institution, ou pour mieux dire, un petit traité de morale écrit pour le jeune d'Auriac , neveu du sage Malesherbes. La morale y est présentée sous la forme la plus attrayante , c'est-à-dire comme une production spontanée du cœur humain, comme un enchaînement des corollaires de toutes nos affections naturelles, comme l'émanation d'une sensibilité d'abord aveugle, bientôt éclairée, qui souffre du mal d'autrui , qui craint de nuire , qui s'attriste d'affliger, qui a autant besoin de faire du bien que d'en éprouver ; qui s'alimente de sentimens délicats et de nobles jouissances, et qui, de la tendresse filiale, ce premier-né des amours, s'étend de proche en proche à la passion d'être utile au genre humain. Le style, proportionné à l'âge du lecteur , n'en a pour cela ni moins d'élégance, ni moins de charmes; c'est Orphée qui chante à demi-voix.
Cette belle ame se montrait encore tout en-
tière lors de sa réception à racadémie française. Depuis long - temps cette académie l'enviait à celle des belles-belles, et l'ont eût dit qu'elle se trouvait incomplète tant qu'elle ne pouvait le compter parmi les siens. Il paraît enfin cet illustre vieillard annoncé par la joie de ses confrères, par les applaiidissemens des amis des lettres , par les acclamations de la plus imposante assemblée! Il paraît! mais toujours semblable à cet écolier dont j'ai parlé plus haut, qui, environ soixante ans auparavant, se cachait derrière les bancs de ses condisciples, pour se dérober aux premiers rayons de sa gloire. Oh! comme alors son embarras contrastait avec notre triomphe , et comme son remerciement, dicté par une amitié éloquente, portait en même temps l'empreinte d'une modestie à l'épreuve de toute admiration !
Suivons-le maintenant dans le commerce habituel , dans les devoirs , dans les délassemens de la société, dans ses rapports avec les gens qui lui ressemblent le moins, et il va nous inspirer, s'il est possible, encore plus d'intérêt. Alors il oubliera ce qu'il sait, et, du plus instruit des hommes, il deviendra le meilleur homme du monde , ne mesurant les autres ni à leur rang , ni à leur importance , ni même à leur savoir , mais les jugeant d'après leur ame , ou plutôt d'après la sienne ; partout même obligeance , même franchise, même gaieté, même soin de plaire, même crainte d'of-
fenser : tantôt une confiance amicale, tantôt des attentions flatteuses , souvent même une plaisanterie fine, mais dont les traits presque impercep-
^ tibles portent toujours avec eux de quoi guérir leurs blessures. Il permettait au premier venu de lire dans sa pensée, et toute sa dissimulation se bornait à cacher deux choses : son mérite et son ennui. Il regardait la conversation comme un jeu de société; mais il avait la délicatesse, bien rare
» pour un homme aussi riche, de ne pas mettre à ce jeu -là plus que les autres; en sorte que tout le monde pouvait se croire en état de faire sa partie, et que personne ne l'a jamais quitté mécontent de lui ni de soi. Tout son extérieur peignait son ame; il semble voir encore ces traits qui portaient à la fois l'empreinte de la modération , de la douceur et de la gaieté , et cette physionomie expressive et tranquille , toute attention quand il vous écoutait , toute bienveillance quand il vous parlait. Chacun se rappelle cette haute stature qui paraissait courbée par la complaisance et la modestie long-temps avant que d avoir cédé au poids des années , symbole de cet esprit transcendant et flexible qui se baissait de lui-même au niveau de tous les esprits. Sa démarche, s'il vous en souvient, était ordinairement lente et incertaine, à moins qu'il ne fut aiguillonné par l'espérance de quelque bien à faire. Si vous l'approchiez sans qu'il en fut prévenu, son
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air distrait et pensif séclaircissait tout à coup, et semblait vous remercier de l'interrompre. Ses manières n'étaient celles de personne autre. Ceux qui le voyaient pour la première fois auraient pu s'amuser un moment d'une sorte de gaucherie, qui pourtant n'était point sans grâce ; mais ceux qui le connaissaient y voyaient l'urbanité des Grecs mêlée à la politesse française. Enfin plus d'un indice découvrait à son insu autre chose que ie peu qu'il voulait montrer, et laissait entrevoir lui sage sous les dehors d'un homme ordinaire.
Ne nous étonnons pas que cette humeur facile, cette heureuse disposition à se mettre en harmonie avec tous les esprits et tous les caractères , aient servi comme de talisman au bon M. Barthélémy , et l'aient constamment garanti des orages qui troublent si souvent la tranquillité dont les hommes de lettres auraient tant de besoin. On eût dit qu'il répandait autour de lui la paix de son ame. Il n'a jamais su ce que c'était qu'un ennemi; et comment haïr un homme qui n'aurait jamais pu rendre haine pour haine ? douc« récompense que la bonté cependant n'obtient pas toujours ! Il a conjuré ( et ce n'est pas son moindre prodige); il a conjuré l'envie, et le démon de la critique même a laissé son mérite impuni.
Une vie utile et tranquille, l'étude, la bonne conscience , la bienveillance publique , en voilà sans doute assez pour n'être pas malheureux;
mais tant de vertus méritaient encore un prix plus flatteur; l'amitié s'en est chargée; c'est elle qui a complété le bonheur de M. Barthélémy, et le choix de ses amis achève son éloge. J'en nommerai quelques-uns , selon que ma faible mémoire me les présentera. Je commence par M. de Bougain ville, secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, qui aux connaissances et aux talens les plus distingués joignait les principes les plus sévères, mais que son rigorisme ne rendait pas insensible aux charmes de l'aménité ; M. de Fonsemagne , ce parfait modèle du bon goût et du bon ton , celui de tous les sages qui a le plus sacrifié aux Grâces, et qu'elles ont le plus favorisé; cet immortel M. de Malesherbes , la lumière , l'honneur et les délices de son temps, M. de Malesherbes qu'on ne peut assez louer ni assez pleurer; M. le président de Cotte, qui, plus et mieux que personne, a su jusqu'à la fin lire dans l'esprit et le cœur d'un ami dont il aime toujours à s'honorer, et que la destinée se plaît à conserver pour nous faire aimer les hommes d'alors.
J'ai trop tardé peut-être à parler de M. de Choiseul, qui, jusqu'à la fin de sa vie, et même après sa mort, a occupé une si grande place dans les affections de M. Barthélémy. M. de Choiseul a eu i^eaucoup d'amis et beaucoup d'ennemis ; peut-être que les uns et les autres lui font honneuF : espérons que les avis contraires dont se
compose d'abord la réputation d'un homme qui a joué un si grand rôle seront débattus par une postérité absolument sans passion, qui saura le mettre à sa vraie place; mais, en attendant, on ne doit pas oublier qu'au milieu des succès , des honneurs, des affaires, des intrigues, M. de Choiseul, jeune encore, et qu'on aurait cru fait pour l'être toujours , attacha ses regards sur un homme qui ne les cherchait point , et qu'à travers le nuage brillant qui l'environnait il a été fi*appé du sublime de la simplicité. Ou doit savoir gré au pouvoir de faire le premier pas vers le mérite. Leur amitié ne s'est jamais démentie , parce que l'un et l'autre y ont fourni chaque jour un nouvel aliment. M. de Choiseul , le plus Français des hommes, cachait autant de vraie capacité sous sa grâce que M. Barthélémy, le plus aimable des Grecs, cachait de grâce toujours nouvelle sous sa profonde érudition. J'ose me donner ici pour témoin entre eux, que le premier, malgré sa toutepuissance, ne prit jamais le ton d'un protecteur, et que le second, en gardant scrupuleusement toutes les mesures prescrites par la hiérarchie sociale, n'eut jamais l'attitude d'un protégé, mais qu'il montra constamment l'indépendance de l'homme de lettres dans son jour le plus clair et le plus doux. En effet, qui ne désire rien ne dépend de personne ; et M. Barthélémy donnait II. 24
aux autres amis du ministre un exemple que tous n'ont point suivi, celui de ne lui rien demander. Tous deux se portaient, se devaient entre eux une égale considération; à cela près, que bien souvent le respect dont jouit l'homme en place lui est retiré avec sa place, au lieu que la dignité d'homme de lettres est inamovible. M. de Choiseul n'eut point occasion de remarquer cette différence, et les hommages qu'il reçut dans son exil justifièrent ceux qu'on lui avait rendus pendant sa faveur.
M. Barthélémy alla plus loin, et ne voulut point conserver sa place de secrétaire des Suisses quand M. de Choiseul eut donné sa démission de la charge de colonel général. Partagé dès lors entre son cabinet et Chanteloup, il continuait, d'un côté , à passer des heures délicieuses entre les plus beaux génies des temps anciens, et pouvait, de l'autre, comparer cette élite avec celle de son temps, rassemblée en foule autour du plus aimable et du plus heureux des exilés. C'est là qu'il apprit à connaître plus particulièrement le charme de la société intime de madame de Grammont, digne sœur de son noble frère, et qui, également douée du caractère qui subjugue et de l'esprit qui plaît, aurait trouvé aussi peu de rivaux de son courage que de rivales de ses agréraens.
Il aimait surtout à contempler toutes les per-
fections de l'esprit et du cœur réunies dans une autre personne incomparable que les plus aimables Athéniennes eussent enviée, que les dames romaines les plus sévères eussent honorée. Madame de Choiseul avait à peine dix-huit ans lorsqu'il la connut; mais, déjà digne de recevoir et capable de décerner le prix du vrai mérite, elle conçut bientôt la plus tendre estime pour le plus estimable des hommes; et, fidèle toute sa vie à ses sentimens comme à ses devoirs, le modèle des épouses le . fut aussi des amis.
Envions donc le bonheur de ce digne homme jusqu'à l'époque où la mort lui enleva M. de Choiseul; alors ses larmes, mêlées à celles d'une épouse et d'une sœur également éplorées les rendirent moins amères; et il éprouva que l'office de consolateur est doux même pour un affligé : ajoutez que, dans ces tristes momens, la douleur de M. Barthélémy se complut à elle-même en traçant ce beau portrait d'Arsame et de Phédime, où il était impossible à la prévention même de ne pas reconnaître M. et madame de Choiseul; monument préférable à tous les chefs-d'œuvre des arts imitateurs, et fait pour fixer les jugemens de l'avenir : c'est le génie qui peint comme l'amitié voit; l'un et l'autre peuvent quelquefois embellir, mais ne fardent jamais.
Ils sont arrivés trop tôt ces jours d'égarement et de tumulte, où, semblable à un maniaque
acharné à briser tout ce qu'il y a de plus précieux , la France, déchaînée contre elle-même, paraissait avoir résolu de n'épargner ni grandeurs, ni talens, ni vertus ! M. Barthélémy, comme les autres, perd à la fois ses revenus, ses places, ses pensions. Il aurait pu vivre sur ses épargnes, si sa générosité lui en avait laissé. Voilà donc qu'il connaît l'adversité ; mais que peut l'adversité contre un tel homme? Le philosophe privé de ses biens ressemble à l'athlète dépouillé pour le combat. On va plus loin , des forcenés l'arrachent à son humble retraite et l'entraînent en prison. A l'arrivée de ce nouveau captif, tous les infortunés qui attendaient leur arrêt dans ce vestibule du temple de la mort oublient qu'ils y sont, et ne s'étonnent que d'y voir M. Barthélémy ; triomphe d'un nouveau genre, mais qui ne dura guère. Bientôt, semblable à l'ange de l'amitié descendu du haut des cieux dans ce lieu d'horreur, M. de Choiseul accourt et annonce à son ami qu'il est libre. Jusqu'aux satellites mêmes chargés de ces absurdes forfaits , comme frappés d'une lumière imprévue, et pareils aux lions qui lèchent les pieds de Daniel, passent de l'offense à l'excuse, de l'insulte à l'hommage. A peine M. Barthélémy est-il ramené dans ses foyers, qu'en réparation du sacrilège, la direction en chef de la bibliothèque nationale lui est offerte par le ministre Paré avec une politesse qu'on eût applaudie même dans d'autres temps.
M. Barthélémy refuse , content de chercher ses distractions dans l'étude, et son repos dans l'obscurité.
Hélas! cette même philosophie qui offre à rhomme tant de ressources contre son propre malheur, est bien loin de s'affermir de même contre le malheur des autres. L'ame de notre confrère , ébranlée par toutes les secousses de la France, ne peut supporter l'aspect de cette terre souillée de carnage , et ses yeux n'ont point assez de larmes pour les pertes successives de tant d'amis si chers , de tant d'illustres personnages que leur innocence, que leur richesse, que leur vertu menaient tous les jours à l'échafaud. C'est en vain qu'il cherche des diversions dans le travail ; son corps, plus faible que son esprit, succombe par degrés à la fatigue de la tristesse, et va mourir des maux de sa patrie.
Ce n'est pas qu'avant sa fin il n'ait pu entrevoir pour la France une première aurore de jours moins malheureux : l'orage n'était plus dans toute sa violence ; la pluie de sang avait cessé au-dedans, la guerre avait pris au-dehors un aspect moins farouche ; si l'on n'était pas las de combattre ,^ on l'était de haïr ; on recommençait à voir dans ses ennemis des hommes , et bientôt les traités de Bàle prouvèrent que nous pouvions avoir des amis. L'abbé Barthélémy vivait encore quand cette première bonne nouvelle vint raul-
mer l'espoir des hommes de bien ; et ce qui la rendait encore plus consolante , c'est qu'on la devait à son neveu, son élève sans doute. C'est lui qui, joignant à ses talens politiques la modération, la sagesse, l'aménité de son oncle, ramenait alors à la France l'estime de tous les peuples, en leur prouvant mieux que personne qu'il y avait toujours des Français. Hélas! ils ne l'étaient point encore assez , et celui qui les avait si bien servis, rejeté par eux au-delà de l'Océan, devait acquérir un nouveau droit à leur estime par le calme qu'il opposerait à leur ingratitude.
Mais les jours de cet homme regrettable sont écoulés ; il ne lui reste plus que des heures ; celles-là même ne seront pas oisives : ses regards, pour qui tout va disparaître, s'arrêtent une dernière fois sur une page d'Horace, peut-être à ces paroles qui convenaient si bien au moment : « Je ne mourrai pas tout entier ; » et le livre tombe de ses mains défaillantes
C'est dans ces momens de silence et de mystère où le corps fait un dernier et vain effort pour arrêter l'ame prête à rompre ses liens; c'est alors , dit-on , que la pensée tout à coup ranimée , et semblable au dernier éclair d'une lampe tarie, inonde la mémoire d'une lumière plus vive, et présente à l'homme le tableau soudain de sa vie entière. Ah! s'il est ainsi, puisse M. Barthélémy avoir une fois contemplé toute la sienne! et sans
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY. SyS
doute, à la vue des travaux et des exemples qu'il laissait après lui, à la vue de cette longue suite d'années si pleines, et dont pas un moment n'a été perdu pour le bien, il avait plus de droit que personne de dire en mourant : J'ai vécu.
DE
l'en des qi;ara>t£ DE LA CI-DEVANT ACADÉMIE FRANÇAISE,
rioxoscc
A UHK SEAKC£ PUBLIQUE DE LA 2 CLASSE DE L IHSTITCT, LE la THSRMIDOR AH XIIl.
Messieurs,
Lorsque après une longue et pénible léthargie l'ancienne académie française a , pour la première fois, entendu la voix qui lui ordonnait de renaître, ses yeux reconnaissans se sont d'abord tournés vers celui qui venait de les rouvrir; puis, jetant autour d'elle un regard douloureux, elle a cherché inutilement plusieurs hommes recommandables , qu'à son dernier soupir elle comptait encore parmi ses membres. Hélas ! ils ne se sont
point relevés avec elle! et alors, nous qui leur survivons, nous avons cru entendre les mânes de ces confrères, depuis si dignement remplacés, réclamer du fond de la tombe les honneurs que chacun d'eux avait rendus à celui qui l'avait précédé. Le temps est venu d'acquitter cette dette . religieuse, et de remplir envers ces ombres néi^'I^-' gligées un devoir plus cher à nos coeurs que nécessaire à leur mémoire. <,
Vous m'avez choisi , Messieurs , pour vous parler de M. de Beauvau; c'était deviner mon vœu, ' \ .*- r "V mais présumer de mes forces. Cetie tâche hono- ',!. ,^*;* rable aurait même offert moins de difficultés à " '■ " . tout autre qu'à moi; et, pendant mon travail, le , . , . ^ même sentiment qui me pressait m'a plus d'une : i*'« »*»" fois retenu. Aujourd'hui cependant, prêt à payer '^. .*y *»^ solennellement ce tribut d'une piété presque fi- - ^ » liale envers un homme à qui son indulgence pour
moi, et ma vénération pour lui, m'attachaient en- *f'*\iv'core plus que les nœuds de la parenté la plus , vj*^. . rapprochée, j'éprouve, avec une sorte de sur- ' prise , qu'il y a des jouissances pour la tristesse , et que les mêmes souvenirs qui ont produit de longs regrets peuvent aussi les adoucir. ' w. Nous trouvons je ne sais quel charme à parler ^j" ■ • ;.A, de ceux que nous avons pleures. En nous pei- ► , . ..^ gnant vivement ce qu'ils étaient, nous oublions ' • », \, quelquefois qu'ils ne sont plus , et nous croyons "*».* H J^s voir reparaître, évoqués par l'amitié. Que ne
DE M. DE BEVUVAU. 679
puis-je me flatter de produire ici la même illusion, et de faire revivre, pour un moment du moins, au milieu de cette assemblée, un homme qui aurait eu tant de plaisir à s'y trouver, qui regardait ses confrères (vous le savez) comme autant de frères, et qui reconnaîtrait encore parmi vous , Messieurs , des amis heureux de l'y revoir !
Quelques événemens de sa vie, auxquels j'ajouterai quelques traits de son caractère , suffiront à son éloge ; et la vérité , que sans doute vous me recommandez , servira mieux ma tendresse que l'exagération.
M. de Beauvau, fils de M. de Craon et de mademoiselle de LigneN'ille, naquit à Lunéville en 1720; il y fut élevé au milieu d'une famille nombreuse, à la cour et sous les auspices de Léopold, le meilleur et le plus sage des princes de son temps. Ce grand homme, appelé à régner sur un pays ravagé, sut en écarter le fléau de la guerre; et, pendant que l'Europe autour de lui était en armes et en feu , on vit refleurir ses états à l'ombre des ailes de son génie. Aussi n'a-t-il besoin ni de monumens, ni d'historiens, puisqu'il vit et qu'il vivra toujours en Lorraine sous le nom du bon duc, et que, d'âge en âge, les fils y apprennent de leurs pères à ne prononcer ce nom qu'avec l'accent de la reconnaissance et du regret.
Un enfant élevé au sein d'une famille animée de l'esprit d'un tel protecteur , aurait pu concevoii-
38o ÉLOGE HISTORIQUE
des inclinations pacifiques ; mais l'enfant de M. de Craon savait qu'il était destiné au métier des armes, ou plutôt il le sentait. Il entrait dans sa quatorzième année lorsqu'il vit partir M. de Ligneville , frère de sa mère , pour une campagne qui , en le couvrant de gloire à Colorno , devait terminer sa vie. Ce noble guerrier , l'honneur de son pays, ressemblait aux héros des romans, et il ne lui manqua que de vivre pour égaler ceux de l'histoire. Le jeune Beauvau , épris des grâces chevaleresques de son oncle , enflammé du désir d'égaler ses exploits , sent redoubler son ardeur en le voyant voler à de nouveaux périls , et veut tout quitter pour le suivre. Ce fut la première fois que ses parens eurent besoin de leur autorité sur un fils jusque-là si tendre et si docile. Ses maîtres lui sont devenus odieux, les études sont abandonnées , les leçons oubliées , les livres fermés , et l'enfant est sourd à tout ce qui ne lui parle pas de guerre.
M. de Beauvau n'a pas besoin que je lui fasse honneur du premier élan d'une passion si commune à cet âge, où l'on ne voit ordinairement dans la guerre qu'un exercice du corps et im délassement de l'esprit, et où tout écolier voudrait toujours courir à l'ennemi pour fuir son précepteur. Le chagrin ne dura que ce que durent des chagrins de quatorze ans. D'agréables distractions, 4,es voyages instructifs le firent oublier, et la
giierre de 1 740 va bientôt prouver que la première passion du jeune Beauvau n'avait fait que croître avec lui.
Il venait d'être nommé colonel du régiment des gardes du roi Stanislas de Pologne , devenu beaupère de Louis XV, et duc de Lorraine; mais comme ce régiment devait rester à Lunéville auprès du roi, M. de Beauvau ne voulut point perdre, dans un service tranquille, de belles années qu'il était pressé de mieux employer. Il pensa que Stanislas , dans sa jeunesse , aurait préféré les hasards au repos ; il fit ce que Stanislas aurait fait , et il aima mieux l'imiter que le servir.
On lui permit de faire la campagne comme volontaire attaché à la personne de M. le maréchal de Bellisle, qui commandait en Bohème conjointement avec le M. le maréchal de Broglie. Notre armée , d'abord victorieuse , était , à cette époque , renfermée par l'habileté du prince Charles de Lorraine dans cette même ville de Prague qui avait été peu auparavant le théâtre de notre gloire, et s'y voyait menacée des plus tristes extrémités. M. de Bellisle, presque uniquement occupé des moyens de la faire vivre et de la sauver, n'offrait, à la volonté de son jeune aide-de-camp, que bien peu d'occasions de signaler; M. de Beauvau prit le parti de se faire aide -de -camp de tout ce qui marchait à l'ennemi. Cette ardeur entraînante, cette taille avantageuse; cette figure noble et as-
surée qu'on remarquait toujours dans les premiers rangs des combattans, l'eurent bientôt fait connaître de toutes les troupes; elles ne voyaient encore qu'un soFdat, mais ce soldat annonçait un chef, et valait un drapeau; cependant les Autrichiens commençaient à serrer la place , et leurs progrès décidèrent enfin les maréchaux à commander une sortie vigoureuse. On fait un détachement de tous les grenadiers de l'armée , on y joint le corps des carabiniers qui combattait à pied, et qu'on appelait le bataillon sacré; ces deux troupes émules étaient prêtes à donner ensemble : tout à coup , en avant du front, un guerrier, semblable à ceux du Tasse ou de l'Arioste, fixe tous les regards; c'était M. de Beauvau : on s'élance à sa suite dans les tranchées , on encloue, on renverse les batteries, on détruit en un instant les travaux d'un mois , et l'ennemi , forcé à la fuite, laisse trois mille hommes sur le champ de bataille; jour glorieux au milieu d'un temps de crise, et qui prouva du moins que nous étions toujours des Français. Le prince Charles, de son côté, ne se décourage point, et continue le siège. L'obligation imposée à nos généraux de se concerter entre eux entravait leur marche; leur inquiétude réciproque s'opposait à tous les grands partis, l'ennemi en profitait, et le siège avançait. Enfin, les maréchaux, accordés de nouveau par la nécessité, commandent une sortie plus nom-
breuse que la première; elle se fait en plein jour. Il serait inutile de dire que tout réussit; les Français étaient cette fois menés à la française; ils reviennent donc triomphans : cependant on remarque de l'abattement sur le visage des carabiniers; on leur en demande la cause; ils répondent, en montrant M. de Beauvau sur un brancard porté par leurs camarades, c'est que le jeune brave ési ^-' * blessé. Plus les Français méritent ce nom, pluâ d",,*^* est beau de le mériter entre eux. La blessure était grave, le traitement fut long, mais le temps n'en fut point perdu; des lectures utiles, des conversations intéressantes, des études suivies trompèrent l'impatience du blessé ; toutes ses occupations, tous ses entretiens avaient l'art militaire pour objet, et ce n'était qu'en apprenant son métier, qu'il pouvait se consoler de ne le point faire. La campagne finie, M. de Beauvau revient à Paris, brillant de toutes les grâces de la jeunesse auxquelles sa réputation ajoutait encore plus d'éclat. Paris offrait aloi-s, peut-être même offre-t-il encore aux officiers français presque autant de dangers que la guerre, et la fleur de nos camps y rencontrait plus d'une Armide : il paraît qu'il n'en fut pas ainsi pour le jeune officier dont je parle; il ne méprisait point les plaisirs, mais il savait les allier avec l'étude, et songeait plus à son instruction qu'à son amusement. De toutes les connaissances qu'il fit à cette époque inquié-
tante de sa vie , ce fut celle de M. de Montesquieu qui l'intérressa le plus ; leur âge était bien différent; mais l'immortel Montesquieu avait accoutumé son esprit à lire dans l'avenir; il prévit M. de Beauvau, et le distingua de ses jeunes contemporains, comme, parmi les fleurs d'un verger, un œil connaisseur distingue celles qui porteront des fruits.
Revenons avec lui dans les camps dont il ne s'est jamais éloigné qu'à regret; il va s'y montrer enfin, à la tète d'un régiment, celui des gardes de Stanislas , que ce bon roi se serait reproché de retenir plus long-temps auprès de sa personne, lorsqu'il pouvait être utile au roi son gendre. M. de Beauvau se rend d'abord en Allemagne; il y voit de trop près à Dettingen les sages mesures du maréchal de Noailles dérangées par la fougue imprudente du duc de Grammont. D'Allemagne il passe en Italie , où , d'un côté , la maison d'Autriche avec le roi de Sardaigne, de l'autre, la France avec l'Espagne, soutenaient d'anciennes querelles sans jamais les terminer. On sait que de tout temps les puissances belligérantes de l'Europe avaient choisi cette belle contrée pour servir comme d'arène à leurs sanglans tournois; mais la renommée, dont toutes les voix suffisent à peine à répéter les derniers prodiges de nos armées en Italie, semble avoir oublié tous les autres faits d'armes que jusqu'alors on y avait admirés;
je me permettrai cependant de rappeler à votre mémoire Oneille, Villefranche, le Col-de-Tende, Mont- Alban, la Turbie, Pierre -Longue, Des-
mon, Coni , sans compter beaucoup d'autres
postes qu'on disait inaccessibles jusqu'à ce que nous les eussions emportés l'épée à la main ; j'ajouterai seulement que dans toutes ces occasions l'exemple de M. de Beauvau rendit son régiment l'exemple de l'armée, et que l'armée ellemême, au milieu des succès balancés de cette guerre, montra dès lors à l'Italie qu'elle serait digne d'y reparaître un jour sous les drapeaux du premier des capitaines.
L'hiver, qui alors , et surtout dans les Alpes, séparait les combattans les plus acharnés, permit à M. de Beauvau de retourner à Paris. Ce fut pour lui l'époque d'un premier mariage, qui, en l'unissant à une épouse aussi aimable que vertueuse , le rendit le plus heureux des pères.
Le printemps revient et ramène en Italie les horreurs de la guerre au milieu des beautés de la nature; on se propose de passer la Bormida; il faut pour cela se rendre maître du pont Cassal-Bavane, et M. de Beauvau est honoré de la commission ; le pont était défendu par de bons retranchemens , beaucoup de troupes et une artillerie formidable. M. de Beauvau se ressouvient de la tranchée de Prague; ce n'est plus un volontaire, c'est le chef lui-même qui, accompagné du jeune chevalier de II. i5
Beauvau, son aimable et valeureux frère, s'élance par les embrasures des canons; quelques officiers , quelques grenadiers le suivent de près , et l'armée passe la Bormida.
Cependant la fortune de la guerre, qui ne voyait point encore parmi nous l'homme fait pour la fixer, se retourne du côté du roi de Sardaigne. Un changement de règne en Espagne paraissait avoir influé sur la politique et refroidi notre alliance; joignez à cela quelques mésintelligences trop ordinaires entre des armées combinées, quelques discordes entre les généraux, en voilà plus qu'il n'en faut pour perdre des batailles; mais dans ces temps nébuleux l'étoile de M. de Beauvau brille encore par intervalles. Son brave régiment ferme presque toutes les arrières-gardes, arrête les poursuites , rétablit quelquefois le combat et change du moins les déroutes en retraites.-.. De plus beaux jours ne tarderont point à luire, et c'est en partie à lui qu'on les devra. Bientôt vous le verrez chargé d'une grande expédition , faire passer le Pô à quinze milles hommes sous les yeux de vingt-cinq mille ennemis réduits à admirer sa manœuvre. Elle a été suivie de la bataille de Parme, où le régiment de M. de Beauvau , commandé sous ses yeux par son brillant frère, paya la victoire de presque tout le sang de ses officiers et de ses soldats. Que la victoire est belle, mais qu'elle est chère!
La paix revient enfin en 1 748 : l'Europe respire; elle en a souvent besoin. Le père et la mère de M. de Beauvau, attachés à l'empereur, étaient restés en Toscane , tremblans , au milieu des honneurs qui les environnaient, sur les destinées d'un fils pour qui chaque feuille des annales de ces guerres augmentait leur tendresse , leur orgueil et leur inquiétude. Ses intérêts le rappelaient à Versailles, son cœur le ramène à Florence : il y trouve M. de Craon son père , un des hommes les plus instruits et peut-être le plus aimable homme de son temps, entouré des plus beaux esprits d'Italie , les Serati , les Venuti , les Nicolini, les Buon- Delmonte, M. de Beauvau ne parut pas plus déplacé parmi ces hommes illustres, que parmi ses compagnons d'armes : tous l'avaient connu pendant un premier voyage qu'il avait fait en Italie ; tous avaient annoncé son mérite, et tous voyaient avec transport leurs prophéties accomplies. En effet, au milieu de tous les devoirs et de toutes les distractions de la guerre, M. de Beauvau ne perdit jamais les belleslettres de vue. On a pu juger qu'il n'avait que des loisirs bien courts à leur donner; mais le temps de ces loisirs, il le passait entre Cicéron, Tite- Live, Tacite, Montagne, Virgile, le Tasse, l'Arioste. Racine, Boileau, Voltaire. Il faisait, de la plupart de ces lectures, non un délassement, mais une étude; et qu'on ne croie point que ces
paisibles occupations, au milieu de cette vie tumultueuse, amollissent les coeurs; non, le guerrier qui cultive son esprit polit ses armes. Les premiers hommes d'Italie virent aussi que le métier des armes ne nuit point aux grâces de l'esprit; et, malgré la résistance de M. de Beauvau, ils l'obligèrent à prendre une place dans la première de leurs Académies : c'était celle Della- Crusca, dont le Dictionnaire, fruit de longues méditations et de discussions profondes, prouverait aux ignorans (si on pouvait leur prouver quelque chose) que le travail d'un corps littéraire pourrait bien ne pas être absolument inutile.
De retour en France, après avoir passé à Paris et à Versailles le temps nécessaire pour n'y être point oublié, il revient enfin en Lorraine Si\ec cette émotion douce que tout homme honnête éprouve à l'aspect de son pays natal lorsqu'il l'a quitté jeune encore, et qu'il y reparaît pour la première fois après une longue absence. Comment revoir avec des yeux indifférens cette terre sacrée qui nous a reçu des mains de la nature , et ces murs paternels , et ce toit nourricier , et ces champs, ces bois, ces prés, ces montagnes, ces ruisseaux , et tous ces objets divers sur qui nous avons essayé nos premiers regards? Comment ne pas être attendri en nous retrouvant parmi les témoins de nos jeux, les compagnons de nos plaisirs innocens et ces hommes de toutes
DE M. DE BEAUVAU. 389 classes qui , peut-être, ont caressé notre enfance? Tels étaient les sentimens que de M. de Beauvaii a toujours conservés et qu'il a constamment prouvés à une patrie dont il fut toute sa vie l'idole ; il y .était rappelé alors par un père et une mère revenus depuis peu dans leurs foyers, et qui auraient payé un jour de sa présence, d'une année de leur vie. Il se retrouvait au sein d'une famille assez aimable pour lui faire oublier le reste du monde, sans compter une société d'hommes et de femmes que Paris même aurait enviée à la Lorraine, et dont aucun autre pays, aucun autre âge, peut-être, n'offriront un second exemple. Heureuse contrée î où l'immortel Stanislas coulait enfin des années sereines après tant d'années orageuses Une voix plus éloquente vous a parlé
dans cette même enceinte de sa grandeur d'ame , de sa vertu , de son économie, de. sa magnificence, des monumens qu'il a élevés , des dons qu'il a répandus, de" cet amour sans bornes, de cette sollicitude sans terme, qui s'étendaient jusqu'à la dernière postérité de ses nouveaux sujets. Je me contenterai donc d'attester ce que nous avons tous applaudi, car je ne pourrais que le répéter ou l'affaiblir.... mais, j'ai vu dans Stanislas plus d'un grand homme; et, après avoir contemplé avec vous le prince dans son conseil, il me resterait à vous peindi*e le sage dans ses foyers. Que ne puis- |e vous le montrer entouré plutôt d'enfans adop-
tifs que de courtisans , souriant à nos hommages,
à nos soins, aux efforts que nous faisions pour
embellir ses jours, les plus beaux des nôtres
Vous nous verriez nous-mêmes dans le tableau plus attendris encore qu'empressés , essayant tous à l'envi de lui plaire, non parce que nous dépendions de lui, mais (le dirai-je) parce qu'il nous plaisait , parce que nous l'aimions, parce que nous sentions qu'il nous aimait. Sans doute l'intérêt rassemble des hommes de tous rangs auprès de tous les princes , la reconnaissance les retient auprès de quelques-uns ; auprès de celui-là on était distrait de l'intérêt, on l'était même de la reconnaissance, et sa bonté faisait oublier jusqu'à ses bienfaits. Hélas ! nous jouissions d'un bonheur que nous n'avons mesuré qu'en le perdant. Chacun se croyait chez soi, et nous étions chez lui.... Il ne m'est point permis de nommer tout ce qui ajoutait aux charmes de cette cour patriarcale; mais Voltaire, Montesquieu, Saint-Lambert, le président Hénault, madame du Châtelet, madame de Grammont, M. de Tressan, et des hommes et des femmes dignes d'entrer dans cette brillante élite , y formaient comme un cercle rayonnant de lumière, dont le plus aimable des sages était le centre; et la réunion de tant de nobles délices avait fait de Lunéville un séjour si différent du reste du monde, qu'en y pensant, je crois plutôt me ressouvenir de quelques pages d'un roman
impossible à oublier, que de quelques années de ma vie.
C'est dans cette cour sans intrigues , sans jalousie , et même sans affaires ; c'est dans cette école du goût, de la grâce, du bon esprit , dans cet asile de la bonhomie et de la paix , que M. de Beauvau aimait à se délasser quelquefois de Paris et de Versailles, lorsque la guerre de sept ans interrompit ses occupations et ses loisirs. Elle a commencé par le siège de Mahon , où M. de Beauvau, chargé de l'attaque la plus décisive, celle du centre, partagea la gloire de l'assaut avec nos plus vaillans soldats. Il en était estimé (car le soldat est bon juge), et il avait su, peu auparavant, leur marquer l'estime qu'il leur rendait. Le fait est connu ; cependant il est bon de le rappeler, et d'en donner l'honneur à qui il appartient. Le vin, dans l'île de Minorque, est très-fort et à très -bas prix; à ces deux titres, il plaisait doublement à nos troupes; mais l'indiscipline, compagne de l'ivresse, allait toujours croissant, et pouvait même influer sur le succès de l'expédition; les reproches, les défenses, les punitions étaient sans effet; M. de Beauvau, consulté làdessus par M. de Richelieu , lui. conseilla de mettre à l'ordre que ceux qui s'enivreraient ne monteraient point à l'assaut. Le conseil fut suivi, et, de ce moment , on ne vit plus un homme ivre dans le camp; preuve évidente que les moins sobres
de nos soldats aiment encore mieux la gloire que le vin.
Profondément affecté d'un passe-droit qu'il éprouva peu après la prise de Mahon , M. de Beauvau refusa de l'emploi dans l'armée d'Allemagne, pour ne pas s'y trouver aux ordres d'un général qu'il aurait dû commander. S'il est permis de céder, en pareille circonstance, aux caprices impérieux de l'honneur, c'est à celui qui en a toujours si rigoureusement accompli toutes les lois. Il cherche des consolations à une armée que nous avions alors en Bretagne , et ^ù il obtint d'être employé en qualité de maréchal-des-logis. Bientôt après, cette armée n'ayant point été mise en activité, son zèle, plus fort que son chagrin, le ramène à l'armée d'Allemagne; mais, fidèle à sa résolution de n'y accepter d'emploi qu'après avoir repris son rang, il y reparaît en qualité de simple volontaire, et voici à ce sujet le témoignage d'un juge irrécusable. M. le maréchal de Broglie , au bas d'une lettre qu'il écrivait au roi sur le champ de bataille de Corbach, ajoute : « M. de c( Beauvau est arrivé au moment du combat; c'est rt un aide-de-camp d'une nouvelle espèce; il est « aussi bon pour le conseil que pour l'action. » On peut juger, d'après ces lignes écrites d'une main victorieuse, que, dans toutes les vicissitudes de cette guerre , M. de Beauvau ne manqua pas l'occasion d'un bon conseil ou d'une bonne action;
DE iM. DE BEAUVAU. 393
mais les bons conseils ne sont guère utiles qu'à ceux qui pourraient eux-mêmes les donner, et les belles actions ne servent pas plus clans les batailles perdues , que l'or dans les naufrages.
Enfin, en 1762, la France envoie à l'Espagne un secours de douze mille hommes contre le Portugal, et M. de Beauvau le commande. Sourire trop passager de la fortune ! il arrive avec des connaissances qui étonnent , et des plans qui effraient le cabinet de Madrid ; et comme , par ses instructions, il était malheureusement assujetti à la plus scrupuleuse subordination envers un général qui se défiait de la supériorité de son inférieur, il trouve partout des obstacles, partout des dégoûts ; l'ardeur du général français , enchaînée au flegme du général espagnol, éprouve le supplice de Mézence , et la vertu de M. de Beauvau lui devient d'autant plus nécessaire que ses talens lui sont plus inutiles.
Il espérait néanmoins être consolé de tant de contradictions par une armée de vingt-cinq mille hommes qu'il devait commander, la campagne d'après, dans les Algarves, et qui, entièrement à sa disposition, ne se serait point ressentie de la paralysie de la campagne précédente. Tel était son espoir, lorsque la paix, changeant de nouveau la face des choses , vint fermer pour lui une carrière où son ame s'élançait par un attrait irrésistible, et où il croyait modestement n'avoir fait
que préluder. Je ne réponds pas qu'il n'ait éprouvé quelques regrets en voyant disparaître ce beau fantôme de gloire vers lequel il s'était toujours avancé , et qui semblait enfin s'avancer vers lui ; mais comment s'affliger du bien du monde? Non, il reconnaît bientôt que, si un homme d'honneur se permet rarement de désirer la paix pendant la guerre , un homme de bien doit encore moins regretter la guerre au moment de la paix.
Un tel homme n'était point de ceux qui demeurent oisifs. On avait trop besoin des services qu'il pouvait rendre, il avait trop besoin du bien qu'il pouvait faire. Il fut donc nommé d'abord au commandement de Guienne; cette province s'attendait, sur la réputation de M. de Beauvau, à voir seulement un guerrier ou un courtisan ; elle voit un administrateur , un magistrat , un ami rigide du bon ordre, un réformateur austère de divers abus qui l'indignaient d'autant plus qu'il n'eût tenu qu'à lui d'en profiter. A peine a-t-il paru, que mille usurpations secrètes sont abolies ; les permissions de port d'armes cessent d'être une branche de revenu pour qui les accordait, et les dons que les villes avaient coutume d'offrir à chaque nouveau commandant y sont appliqués à des établissemens de charité. Quant au reste, le commerce délivré de beaucoup d'entraves, les préposés assujettis à un service plus régulier, le parlement lui-même , averti des limites
DE M. DE BEUJVAU. Sqd
où il doit se renfermer, suffisent aux deux ou trois mois que M. de Beauvau passa dans ce commandement; il le quitta pour celui de I^nguedoc, emploi de confiance encore plus que de faveur, et qifi, en ouvrant un champ plus vaste à ses talens pour l'administration , lui présentait en même temps des devoirs plus importans et plus épineux.
Les guerres de religion étaient étouffées, les haines ne l'étaient point. Les cendres des Gévennes fumaient encore; l'esprit de persécution d'un côté, l'esprit de vengeance de l'autre , se servaient réciproquement de motifs, et ressemblaient à deux poignards qui s'aiguisent par le frottement. Eh! quel exemple offrit alors M. de Beauvau! Qu'il est beau de voir un homme de guerre devenu un homme de daix occupé à calmer d'une part les esprits trop échauffés , à combattre de l'autre des principes trop sévères, et à plaider en secret la cause d'une classe* d'infortunés dont les pères , échappés aux massacres et aux proscriptions, ne leur avaient laissé pour tout héritage que l'industrie, la croyance et le malheur de leurs ancêtres; mais aussi, en les défendant à leur insu des vexations dont un zèle , soit trompé , soit trompeur, est toujours prodigue, il savait mesurer sa protection pour qu'elle ne devînt pas un titre à des préventions prématurées, ou à de vagues projets do représailles. Je l'ai vu remplir ce rôle
sublime, je l'ai vu placer l'égide de la sagesse entre l'intolérance et l'indignation. La persuasion était à la fois le supplément et l'adoucissement de son autorité; il n'ordonnait point, il inspirait; et le respect que ses vertus commandaient tievenait une religion commune aux deux partis.
Un événement remarquable dans la vie de M. de Beauvau, fut la disgrâce de M. de Choiseul son proche parent et son ami particulier, cet homme célèbre, sur qui l'on peut avoir deux avis, mais dont le nom , prononcé même par la critique , rappellera toujours un esprit étendu, lin caractère noble, un ministre passionné pour la gloire de son pays.
Divers troubles intérieurs, que l'ascendant de M. de Choiseul avait comprimés , ne tardèrent pas à éclater après sa retraite. Les parlemens déplaisaient au ministère ; un lit de justice les cassa. Dans cette imposante cérémonie , M. de Beauvau, quoique particulièrement attaché à la personne du monarque, et par un dévouement bien connu et par sa place de capitaine des gardes, pensa (ce qui était rare pour le temps) qu'il appartenait à la France avant que d'appartenir à la cour, et qu'il se devait aux véritables intérêts du roi plus qu'aux passions de ses conseillers. II refusa son assentiment à la dissolution du seul corps qui pût, dans ces temps d'inquiétude, rassurer la nation contre le ministère, et il résista
comme un liorame clairvoyant que des aveugles essaieraient d'entraîner.
Après une pénible inaction, pendant laquelle sa santé, cruellement dérangée, et de longues douleurs ne donnèrent que trop d'exercice à son courage, M. de Beauvau, environ un an avant sa promotion à la première dignité militaire , fut nommé par Louis XVI au gouvernement de Provence/', où , contre l'usage presque général du royaume, le gouverneur avait quelques fonctions à remplir. Il s'y dévoua selon sa coutume, et il fit pour cette province moins qu*il n'eût voulu sans doute, mais plus qu'on n'aurait osé espérer. Divers projets relatifs à l'administration , à la culture, au commerce, à la navigation, aux communications, à l'embellissement du pays, furent présentés, lus, discutés, adoptés; quelques-uns même reçurent un commencement d'exécution ; et souvent, dans ces occasions, des fonds refusés, ou trop lentement versés par le gouvernement , étaient offerts et fournis par le gouverneur. A des qualités aussi grandes, à des intentions aussi paternelles , que manquait-il ? Rien , sinon d'être soutenues par un pouvoir moins chancelant, et surtout de se montrer dans des jours moins voisins du plus effrayant des orages....
Il est passé , l'orage : ne renouvelons point nos douleurs en nous rappelant nos misères; contentons-nous de plaindre un aussi bon Français
d'avoir assez vécu pour voir l'agonie de la France,
et trop peu pour jouir de sa résurrection.
Arrêtons-nous ici, messieurs, et jetons un coup d'œil rapide sur l'homme dont vous avez voulu consacrer la mémoire. Qui ne serait frappé de ce long enchaînement de devoirs tous remplis audelà de leur mesure , de cette suite non interrompue de services importans, mais toujours trop faibles au gré de son zèle? Ne le voyez-vous pas dans toutes ses actions d'accord avec lui-même, d'accord avec les temps , d'accord avec les circonstances? Impatiente à son début, sa valeur, d'année en année , devient plus utile sans être moins brillante. Sa raison prématurée s'éclaire avec l'âge; une courageuse prudence assure sa marche au-delà du milieu de la route, la sagesse et la constance le soutiennent à son déclin....; conformité remarquable avec sa figure même, qui a successivement offert à tous les regards comme une suite de modèles pour tous les âges : agréable dans la première jeunesse, noble et calme dans les années qui ont suivi, grave et douce dans Vsige mûr, respectable , mais toujours belle dans la saison plus avancée.... et la vieillesse même, au lieu de la déformer entièrement, n'a fait qu'y graver, pour ainsi dire, l'empreinte auguste de la sagesse, et comme l'histoire d'une belle vie.
Je viens de dire ce qu'il a fait, je vais dire ce qu'il a été; et, après avoir raconté l'histoire de sa
vie; je révélerai les secrets de son cœur. L'homme moral n'est point dans ce qu'il fait; il est dans ce qu'il veut. Souvent les traits qu'on a le plus exaltés perdraient bientôt leurs admirateurs, si une lumière redoutée en dévoilait tout à coup les vrais motifs; car, hélas! le bien même n'a pas toujours été fait pour le bien. Ici, au contraire, les actions les plus simples recevraient du sentiment soutenu qui les inspirait un prix qui ne pourrait que s'accroître avec les lumières des juges. Eh! quel juge plus sévère pourrait-on donner à cet homme si rare, que son propre cœur; que cet amour de la perfection qui n'était pas encore satisfait après le devoir rempli ; que cette crainte généreuse de trop présumer de lui , qui le montrait toujours à lui-même au-dessous de ses véritables proportions, et qui, dans sa tendance au bien , sans arrêter son élan , l'excitait à redoubler son effort ! Ajoutez à cela le besoin d'être toujours juste, qu'il sentait plus vivement que le commun des hommes ne sent le besoin qu'on soit juste envers eux; cette bienveillance innée pour tous ses semblables, que jamais un être faible ni un être souffrant n'ont réclamée en vain ; cette noble disposition aux sacrifices les plus difficiles, qui souvent lui faisait goûter le plaisir peu connu de prononcer contre lui dans sa propre cause; cette inquiétude héroïque pour tous les hommes confiés à son autorité, qui, à le guerre , le rendait aussi économe du sans; de
4oo ÉLOGE HISTORIQUE
ses soldats que prodigue du sien, et semblait lui
faire ambitionner le privilège exclusif du danger.
En méditant sur un homme aussi différent de ceux qu'on appelait improprement ses pareils, je me suis quelquefois demandé à moi-même à qui nous devons nos mérites ou nos démérites. Est-ce à la nature ou à l'éducation ? On leur attribue trop à toutes les deux. La nature a déposé d'avance, dans tous les hommes , les principes invisibles de la sensibilité et de la raison ; l'éducation les a plus ou moins développés : la première est une mère qui a donné à tous ses enfans un patrimoine; la seconde, une tutrice qui a essayé de mettre ce patrimoine en valeur. Mais attendons le moment de l'émancipation , le moment où l'homme entre en possession de lui-même ; c'est alors seulement que sa vie morale commence, et c'est dès lors que M. de Beauvau prépara non ce qu'il devait un jour devenir, mais ce qu'il devait valoir.
Trois qualités que rarement on a réunies à un si haut point, la sensibilité, l'émulation, la modestie, le mirent dans le chemin de toutes les vertus. La sensibilité le portait à faire tout le bien qu'il pouvait, l'émulation le pressait de faire du mieux qu'il pourrait, et la modestie lui persuadait qu'il n'avait jamais assez bien fait. De là cette observation continuelle de son intérieur, cette censure de lui-même qui se tournait en exhorta.tion secrète vers tout ce qui lui paraissait honnête
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et utile; mais ce qui a le plus caractérisé M. de Beauvau, ce sont ces notions de justice intérieure, étrangères à tant de gens qui en parlent, et qui, chez lui à chaque instant, plus éclaircies par une pratique soutenue, lui montraient la justice aussi belle qu'elle est nécessaire; elle fut pour lui une divinité dont son cœur était le temple, et qu'il servit, non par intérêt, non pas même par devoir , mais par une vraie passion. Ce n'est qu'après l'avoir long-temps étudiée , long-temps exercée contre soi-même , qu'on parvient à connaître ces délices cachées pour le commun des hommes, car la justice est une science qui n'est bien* enseignée que par la vertu.
Je voudrais dire ces choses d'après moi, je les dis d'après lui; je montre ce que j'ai vu, et un exemple entre mille prouvera plus que tous mes éloges.
Je suivais M. de Beauvau dans une reconnaissance qu'il faisait sur les côtes du Languedoc , dont il venait de tenir les états ; les lumières que je lui voyais recueillir à chaque pas montraient évidemment celles qu'il avait acquises , et chacune de ses questions annonçait un homme qui saurait juger de la réponse. Pendant qu'il observe tout, qu'il pourvoit à tout, donnant des ordres, recevant des mémoires, écoutant des rapports, prenant des notes, nous entrons dans Aigues-Mortes, et nous allons descendre de cheval au pied de la tour de II. 16
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Constance; nous trouvons à l'entrée un concierire empressé , qui , après nous avoir conduits par des escaliers obscurs et tortueux, nous ouvre à grand bruit une effroyable porte sur laquelle on croyait lire l'inscription du Dante.... Les couleurs me manquent pour peindre l'horreur d'un aspect auquel nos regards étaient alors si peu accoutumés; tableau hideux et touchant à la fois, où le dégoût ajoutait encore à l'intérêt! Nous voyons une grande salle privée d'air et de jour; quatorze femmes y languissaient dans la misère , l'infection et les larmes; le commandant eut peine à contenir son émotion , et pour la première fais C€s infortunées aperçurent la compassion sur un visage; je les vois encore à cette apparition subite tomber toutes à la fois à ses pieds , les inonder de pleurs , essayer des paroles, ne trouver que des sanglots; puis, enhardies par nos consolations , raconter toutes ensemble leurs communes douleurs. Hélas! tout leur crime était d'avoir été élevées dans la même religion que Henri IV. La plus jeune de ces martyres était âgée de cinquante ans; elle en avait huit lorsqu'on l'avait arrêtée allant au prêche avec sa mère , et la punition durait encore. Vous êtes libres, leur dit d'une voix forte, mais altérée, celui à qui, dans un pareil moment, j'étais fier d'appartenir; mais comme la plupart d'entre elles étaient sans ressource, sans expérience, sans famille peut-être, et que ces pauvres captives éton?
nées de la liberté, comme des yeux opérés de la cataracte pourraient l'être du jour, risquaient d'être exposées à un autre genre d'infortune, leur libérateur, ému d'une nouvelle compassion, fit $ur-le-champ pourvoir à leurs besoins.
Dirai-je le reste ? M. de Beauvau avait obtenu , comme une grâce singulière, avant que de quitter Versailles, la permission de délivrer trois ou quatre de ces vietimes; il en délivre quatorze, crime énorme , selon certaines jurisprudences : et voici le compte qu'il en rend au ministre. « La justice et l'humanité parlant également en faveur de ces infortunées , je ne me suis pas permis de choisir entre elles; et, après leur sortie de la tour, je l'ai fait fermer dans l'espérance qu'elle ne s'ouvrira plus pour une semblable cause ». Le ministre blâma cette conduite, qu'il traitait d'abus de confiance, et enjoignit au commandant de réparer sur-le-champ le bien qu'il venait de faire , faute de quoi il ne lui répondait pas de la conservation de sa place. La réponse du commandant fut que le roi était le maître de lui oter le commandement que sa majesté avait bien voulu lui confier , mais non de l'empêcher d'en remplir les devoirs selon sa conscience et son honneur. Les choses en restèrent là.... Conscience et honneur! que ces mots sont puissans dans une bouche qui a droit de les prononcer ! L'une est une connaissance lumineuse de tous ses devoirs , l'autre
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est le besoin impérieux de les remplir. La conscience est la loi vivante, et l'honneur est à cette loi ce que la piété est à la religion.
Ce n'était point assez , comme on le voit , pour M. de Beauvau, des douces impulsions de son ame sensible; il appelait aussi sa raison à son aide , et toutes deux d'accord tendaient au même but, l'une en cherchant le chemin de la perfection, l'autre en le montrant. Cependant cette défiance salutaire de lui-même, dont les éloges et les succès n'avaient pu le corriger, le portait à ne pas s'en tenir à ses propres lumières, et c'était dans les belles-lettres qu'il en cherchait tous les jours de nouvelles, sachant bien qu'elles renferment sous leur brillante enveloppe , non - seulement l'esprit , mais la raison de tous les hommes , et qu'elles offrent, à qui sait les consulter, les exemples des sages et les conseils des siècles. Ne croyons pas en effet qu'elles tirent toutes leurs richesses des trésors de l'imagination , elles puisent aussi dans le cœur , et savent y porter leurs lumières ; en vain répéterait-on cent fois qu'elles ne nous rendent pas meilleurs; nous ne savons heureusement pas ce que nous serions sans elles : toujours est-il vrai que, sans affecter aucune autorité , sans se prévaloir d'aucune mission , toutes nos erreurs , elles nous les montrent ; toutes nos fautes, elles nous les reprochent; toutes les vérités, elles nous les disent ; toutes les vertus, elles
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nous y exhortent; toujours est-il vrai qu'elles éclaircissent l'esprit, qu'elles épurent les s(Mitiniens, et qu'à force de nous présenter dans tout son jour ce qui est bon et ce qui est beau, elles contribuent à l'amélioration de ceux qui les connaissent, à la perfection de ceux qui les cultivent, et par là au bonheur de ceux mêmes qui les ignorent.
Ce n'est pas dans cette assemblée qu'il pourrait s'élever des réclamations contre des vérités dont je ne vois que des témoins ou des preuves. Qu'on objecte ailleurs qu'on a quelquefois abusé des lettres ; c'est le crime de quelques écrivains , non celui des lettres. Les abus ne prouvent point contre les choses, mais contre les hommes.
Je ne crains point de le dire à l'honneur de ceux qui ont bien voulu me compter dans leur nombre, cette sagesse de jugement , cette droiture éclairée , cette justice ingénieuse qui distinguaient particulièrement M. de Beauvau, et qui donnaient, en quelque façon, le fini à son mérite, il en est en grande partie redevable au commerce des hommes de lettres. Ce fut à leur amitié, mais à leur amitié méritée, à leur amitié éclairée, qu'il dut une satisfaction bien douce au moment où ils lui ouvrirent les portes de l'académie française. Je ne sais si,, dans le temps, l'envie ou l'ignorance osèrent attribuer ce choix à une pure complaisance de l'académie pour un homme que ses places appro-
chaient de la personne du monarque, mais, pour peu qu'il y ait encore ici quelqu'un à détromper , je m'en reposerai sur un homme célèbre que nous avons tous connu, que nous connaissons aujourd'hui mieux que jamais, M. Marmontel, et je lirai quelques lignes d'une lettre touchante qu'il écrivait à madame de Beauvau à l'époque où elle a perdu le bonheur de sa vie.
« Oui, madame la maréchale, nous pleurons « avec vous celui dont la seule présence recomcc mandait dans nos assemblées la décence, l'u- « nion, la modération, l'amour de l'ordre et du « travail. Je ne parle point des lumières qu'un « goût sévère et pur, un sentiment exquis des ce convenances du langage répandaient habituel- « lement sur nos travaux; le moindre mérite de « M. de Beauvau, même aux yeux de l'Académie, « fut d'être un excellent académicien. »
En effet, messieurs, nous l'avons vu porter dans la discussion cette clarté qui la fait finir, et dans la critique cette aménité qui la fait passer ; nous avons reconnu en lui, ainsi que M. Marmontel, ce bon goût, plus pur souvent dans l'homme éclairé qui se borne à lire, que dans l'écrivain de profession, parce que l'un n'est que juge, et que l'autre est juge et partie. Nous avons été frappés, en l'écoutant, de ce bon ton que le bon goût luimême se plaît à consulter, mais qui se dérobe à toute recherche; l'un est le législateur invisible
de la littérature, l'autre de la conversation; personne, je crois, ne fut jamais plus fidèle à l'un et à l'autre que M. de Beauvau , et, après avoir montré hors de l'académie tout le fruit qu'un hommt du monde peut retirer de la société des gens lettres, il a fait voir dans nos assemblées que iet gens de lettres peuvent aussi trouver quelque avantage dans leur liaison avec les gens du monde. M. de Beauvau s'est distingué surtout par un zèle soutenu pour l'objet dont l'académie française était spécialement chargée, et auquel l'auteur de notre nouvelle existence imprime en ce moment une nouvelle activité; je veux parler de ce dictionnaire toujours critiqué, toujours consulté, toujours fait, toujours à refaire ; destiné à devenir le tableau fidèle et complet de la langue française, si on ne la voyait changer à mesure qu'on croit la saisir. Nous ne savons que trop combien l'homme qui essaie de retenir est faible contre le temps qui entraîne; mais ici n'estce donc rien que de déterminer le vrai sens des mots, d'indiquer leurs diverses acceptions, d'éclaircir les doutes, de réformer les erreurs, de consacrer les bons usages, de proscrire les abus, de souscrire, puisqu'il le faut, à quelques novations, mais d'en prévenir, s'il se peut, de nouvelles, bien sûrs que ceux qui changent la langue ne sont pas ceux qui la savent? Au reste, ce n'est pas pour nous que nous travaillons, c'est pour
4c)8 ÉLOGE HISTORIQUE que les chefs-d'œuvre qui ont enseigné notre langue à tout l'univers l'enseignent à tous les siècles; c'est pour que les Racine, les Boileau, les Massillon, les Bossuet, les Fénélon, les Montesquieu, les Buffon, les Rousseau, les Helvétius, les Voltaire, et ceux qui les vaudront, ne deviennent point des Gaulois ; pour que leur langue, s'il se peut, soit celle de toutes les générations qui les liront, et que dans leur pays du moins ils n'aient pas besoin de traducteurs. Nous n'avons en vue que la gloire de nos maîtres et l'instruction de nos neveux Voilà ce qui excitait le zèle de M. de Beauvau , voilà ce qui motivait cette exactitude à nos séances, plus louée alors qu'imitée, et qui nous a plus aidés qu'on ne le pensait à notre tâche académique. J'ose donc en appeler ici au petit nombre de ses confrères qui , avec moi , lui ont survécu ; répondez ; si votre choix n'a pas été le prix de ses travaux , son travail, au moins, n'a-t-il pas Justifié votre choix?
J'ai raconté sa vie, j'ai peint son ame, et, si j'ai pu attirer sur lui une partie de l'intérêt qu'il a mérité, il me semble que ceux d'entre vous qui n'ont connu M. de Beauvau que par ce que j'en
ai dit, auraient une question à me faire A-t-il
été heureux? on pourrait aussi-bien en douter que le croire ; car les avantages les plus désirés , le rang, les dignités, le pouvoir, la richesse, ne font pas plus au bonheur que la parure à la santé.
La fortune , j'en conviens , ne lui a pas été absolument contraire, mais elle l'a moins secondé que quelques-uns de ses égaux; qui sait cependant si cette même fortune, en favorisant moins M. de Beauvau, ne l'aurait pas mieux servi, puisqu'elle l'a laissé montrer ce qu'il pouvait être sans elle ; il aurait pu avoir plus de faveur, plus d'éclat, plus de succès, mais non plus de vertus...; celui dont chaque instant a été marqué par un devoir rempli, par une belle ou une bonne action, par un sentiment délicat, par une noble pensée; celui qui a constamment fait le bien , et voulu le mieux, qui s'est toujours plus occupé de sa perfection que de son élévation , qui a repoussé loin de lui l'orgueil comme une bassesse, l'affectation comme une vile imposture, et qui a laissé l'envie à ses rivaux; celui qui, dans chaque position, aurait été digne de plus et content de moins, et qui, toujours le même au milieu des changemens, a trouvé dans son ame de quoi niveler les inégalités de la vie; celui-là, dis-je, n'a-t-il pas été heureux du bonheur le plus vrai, de cette félicité qui se cache dans l'ame du sage, et qui trompe l'œil de l'envieux.
Pénétrons à présent dans son intérieur, vous verrez l'homme d'ordre, l'homme instruit, l'homme actif, l'homme aimable, qui, avare seulement de son temps , le partage entre ses affaires, ou plutôt
4 I o ÉLOGE HISTORIQUE
celles des autres, ses livres et ses amis; qui, soigneux de plaire aux personnes qu'il rassemble, aime à voir régner chez lui une abondance honorable , une sage magnificence , une liberté décente , et tout ce que le bon goût peut offrir d'agrémens, et tout ce que la sagesse permet de plaisirs. On ne l'y voyait paraître que par intervalles, avec cette dignité prévenante qui attirait et captivait toutes les attentions, avec je ne sais quelle gravité douce qui se prétait à la gaieté, qui s'en amusait, qui l'encourageait, et qui, en même temps, sans qu'on s'en aperçût, lui marquait ses bornes; il portait, dans la conversation, une simplicité élégante, des observations fines, des plaisanteries délicates, et le talent de bien écouter, qui ne se rencontre pas toujours avec le talent de bien dire; ses manières étaient nobles et franches comme lui, et l'on y admirait en même temps cet art, j'ai presque dit ce bonheur, de contenter tout le monde par des égards ingénieux, par une politesse agréable, dont, mieux que personne , il connaissait les nuances, et même les finesses; mais que, par cet esprit de justice qui ne l'a jamais abandonné, il mesurait plutôt sur le mérite que sur le rang.
Cependant, après avoir quitté, avec une sorte de plaisir, la retraite pour la société, il revenait à la retraite avec plus de plaisir encore, et c'est
' DE M. DE BEÂUVAU. 4ii
là qu'il passait les plus douces heures de ses dernières années, entre sa fille, sa sœur et son ami *... Cette fille, après avoir embelli des charmes de son sexe l'image de la jeunesse de son père, lui montrait l'empreinte vivante de sa raison , de son esprit, de sa bonté, et souvent elle trompa la modestie de M. de Beauvau, en l'obligeant, à" son insu, de s'applaudir lui-même dans sa ressemblance.
Oserai-je parler ici d'une sœur consacrée au ciel dès son enfance, qui, après avoir long-temps caché un esprit juste et une raison aimable dans l'ombre du cloître , s'est vue forcée de chercher un asile chez le plus aimé des frères, et d'y laisser entrevoir- au monde un mérite étonné d'être aperçu.
Je n'oublierai pas non plus M. de Saint-Lambert, dont les talens admirés de M. de Beauvau dès sa jeunesse, étaient joints à des qualités qui les attachèrent l'un à l'autre pour la vie. Unis de bonne heure par des liens que rien n'a relâchés , que la mort seule pouvait rompre, ils ont offert, pendant cinquante ans, un exemple trop rare de ces longues amitiés qui font à la fois deux éloges.
Si donc la fortune avait paru quelquefois traiter M. de Beauvau avec trop d'indifférence, voilà
r. Madame de Poix , madame Fabbcsse de Sainl-AnJoiiie , M. de Saint-Lambert.
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des dédommageniens qui pouvaient lui suffire. Mais une puissance plus clairvoyante sans doute lui avait dès long-temps décerné un prix digne seulement du plus digne, je veux parler de cette compagne, autrefois si heureuse, aujourd'hui si touchante, à qui il était réservé d'embellir, d'éclairer, d'adoucir, d'aplanir la dernière et la plus pénible moitié de la carrière de son époux. Il l'aima , et il l'aima plus que s'il eût été moins sage. Dès lors , plus un moment de vide dans la vie de M. de Beauvau, plus une pensée qui ne rencontrât la pensée qui lui répondait, plus un sentiment qui ne trouvât le sentiment qu'il cherchait. Leurs âmes étaient inséparables , et c'est dans cet accord parfait que se sont écoulés même les jours de sa vieillesse, entre des soins et des consolations près desquels le reste du bonheur n'est rien.
Je laisse retomber sur elle ce voile de modestie et de douleur qu'un mouvement plus fort que moi m'avait commandé de soulever. Je crois avoir assez prouvé que celui dont je viens de vous entretenir a été plus heureux qu'il n'aurait osé le désirer. Il a souffert sans doute; eh! qui ne souffrait point alors? Il a langui, il a fini; mais cet esprit toujours lumineux, cette ame toujours grande, cette humeur toujours égale, ce caractère toujours bon ne se sont pas démentis un instant. Pensée consolante, au milieu des idées tristes dont elle est environnée! Un homme chargé d'ans
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et de mérites, qui achève ainsi le stade de la vie, offre à l'esprit qui le contemple une preuve comme visible d'une ame immortelle. Semblable à un astre bienfaiteur, il éclairait, il échauffait encore à son couchant. Nos regards avides de sa lumière ont essayé de le suivre au-delà de l'horizon... et quand
il a disparu on est sur du moins qu'il n'est pas
éteint.