‹ Œuvres complètes de BoufflersChapitre 4 sur 44 · NOUVELLE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ALLEMANDE

Hai.te, halte , morbleu ! halte, halte donc, misérable, ou je te brûle la cervelle. Telles étaient les paroles qu'un jeune voyageur prononçait d'un côté avec une voix de tonnerre, en les accompagnant de tout ce que la langue allemande fournit de plus énergique; du côté opposé, c'étaient deux petites voix de femmes criant autant qu'elles le pouvaient : Arrêtez, arrêtez! eh, mon Dieu! arrêtez donc, postillon, vous allez tout briser. — On aurait facilement distingué l'accent de la colère d'un côté, et celui de la peur de l'autre. Cependant les voix s'approchent; les halte! halte! redoublent de force; les arrêtez! arrêtez donc! continuent sur un ton aussi clair : tout cela partait de deux voitures courant la nuit à toutes jambes à la rencontre l'une de l'autre sur le mauvais pavé de Flussenstat. La nuit était noire, la ville sans lanternes, la rue étroite, les postillons ivres.... et voilà tout à coup qu'au plus fort de la course tout s'arrête avec un fracas épouvantable : les voitures se joignent, les roues s'engagent, les trains se brisent, les essieux

cassent, les ressorts volent en pièces, et les caisses, prêtes à tomber, n'ont plus de soutien que l'une sur l'autre. Dans cet état de choses , une tête d'homme et une tète de femme, sorties à la fois par l'ouverture des deux glaces voisines, se sont rencontrées, mais, par bonheur, un peu moins rudement que les voitures , et de part et d'autre , on en fut à peu près quitte pour un baiser auquel on ne s'attendait pas. « Ah! grand Dieu! madame, ne vous aurais-je pas fait de mal ? dit le cavalier. — Non, monsieur; mais vous-même? — Ah! madame, bien au contraire; le hasard ne pouvait pas m'offrir une manière plus agréable de vous être présenté. »

Au bruit du choc , aux cris des voyageurs , au piétinement des chevaux, aux juremens des postillons, la bourgeoisie de Flussenstat, étonnée d'entendre autre chose dans la nuit que des ronflemens , se réveille avec une idée confuse que la fin du monde pourrait bien être arrivée : de tous côtés on bat le briquet, on allume lampes, chandelles, mèches, pipes, etc.; et voilà une troupe de messieurs en casaquins , en chemises , en witshouras, en robes de chambre, qui s'assemblent officieusement autour des deux voitures, montant sur les sièges, sur les brancards, sur les marchepieds, au risque de faire tout effondrer, raisonnant entre eux de l'accident, plaignant les pauvres voyageurs , accusant les postillons , les chevaux ,

le chemin, l'obscurité, mais surtout ne concevant pas qu'à pareille heure on puisse être ailleurs qu'entre deux gros lits de plume, suivant l'antique usage de la bonne et flegmatique nation. Cependant M. de Gluksleben, qui a trouvé moyen de s'élancer par l'ouverture de la glace de devant, écarte poliment la foule des curieux , en leur montrant qu'il y va de leur sûreté, et qu'ils risquent eux-mêmes, tout légers qu'ils sont, de tomber avec les voitures, que la moindre charge peut entraîner; puis il essaie, en montant comme il peut par-dessus une pile de chevaux culbutés les uns sur les autres, d'arriver jusqu'à la dame inconnue qu'il vient d'embrasser; mais ne voilà-t-il pas qu'une odeur de brûlé , bientôt suivie d'une assez grande flamme, le détourne de son projet; c'était la vieille robe de chambre de damas de M. le bourguemestre qui avait pris feu dans la bagarre à la lampe d'un jeune enfant. Quelque empressé que fût M. de Glucksleben d'offrir ses services à la dame, il pensa qu'il était encore plus urgent d'éteindre M. le bourguemestre; et pendant que les bons compatriotes de cet honnête homme s'y disposaient avec réflexion , et que déjà même quelques-uns commençaient à se mettre en mouvement pour aller à une centaine de pas tirer quelques seaux d'eau au puits de la ville, la flamme montait toujours et gagnait la chemise. M. de Glucksleben, moins compassé dans ses mouvemens

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que tous ces braves gens-ià, saisit à tout hasard robe de chambre et chemise; et, aux dépens de ses mains, il étouffe le feu. Le bon gros bourguemestre, absorbé dans la contemplation de madame de Blumm, ne s'était d'abord aperçu de rien, et sa modestie s'étonnait que les empressemens de M. le comte s'adressassent à lui de préférence à une aussi belle personne ; mais une bouffée inattendue de chaleur plus qu'animale ne tarda pas à l'avertir qu'il se passait dans ses environs quelque chose de très-extraordinaire, et qui méritait toute son attention. Aussitôt, sans perdre son temps en observations qu'il ne pouvait continuer sans danger, ni en remerciemens qu'il ne pouvait faire avec décence, il se sauve, court vêtu, dans sa maison, pour en revenir peu après dans un costume un peu plus présentable.

Les feux du bourguemestre une fois apaisés, le comte, qui avait déjà si heureusement rencontré le visage de madame de Blumm à une des glaces de la voiture, se présente inopinément à l'autre; et, ce que personne peut-être ne croira, c'est que ce fut avec le même bonheur; mais la destinée le voulait ainsi. — Mille pardons, monsieur, dit la dame. — C'est à moi , madame , à vous les demander, et surtout à rendre grâce à ce hasard si aimable qui redouble ses faveurs; mais avant tout, madame , je viens prendre vos ordres : mon valet de chambre a malheureusement pris le devant ,

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et doit m'attendre à quelques postes plus loin , en sorte que vous n'avez ici d'autre serviteur que moi. — Eh! moi donc, monsieur, dit la petite Martine, croyez-vous que je n'aiderai pas ma marraine dès que je le pourrai, et avec plus d'amitié encore, puisque je la connais? — Je vous demande pardon pour elle, monsieur, dit la dame; vous voyez son âge. Mais à quel propos ne vous ètesvous pas fait mal avec cette ridicule robe de chambre? J'en riais d'abord, mais j'ai ensuite été bien effrayée; et quoique j'eusse grand besoin de secours, quoique vous m'ayez laissée là pour ce pauvre homme, je n'ai pas pu m'empécher d'applaudir à un si bon mouvement. — Moi de même, dit Martine, car c'est joli quand on voit un beau monsieur qui vous est encore bon par là-dessus. — Et tout en vous admirant, continue la comtesse, je tremblais que vous n'en portassiez des marques. — Vous étiez et vous êtes trop bonne, madame; j'en suis quitte pour une légère brûlure. — Je vous plains. — Eh! quand il en coûterait un doigt pour sauver un homme. — C'est mettre un beau prix à un inconnu : que feriez-vous donc pour une personne qui vous serait chère? — C'est selon, madame; alors je dirais peut-être : Quand il m'en coûterait ma personne pour lui sauver un doigt. — En vérité, je m'admire; il faut que vous m'ayez fait passer votre courage, car nous faisons ici la belle conversation comme dans un salon de Paris,

Cependant il n'est que trop aisé de juger à notre position que la place n'est pas tenable ; mais croyez-vous au moins que nous finissions par nous en tirer? — Oui, madame, à votre honneur, à ce que j'espère, et au mien. — Ah! monsieur, il ne me fallait pas moins que votre sécurité pour me rassurer; mais, ajouta-t-elle en parlant français, de peur d'être entendue de l'assistance, nos voitures seront-elles en sûreté si je parviens à sortir de la mienne, car nous n'avons ici personne pour y veiller? — Au contraire, dit le comte, vous avez tout le monde : vous ne savez donc pas que vous êtes entourée de bons Souabes , qui sont la loyauté même , et qu'aucun peuple du monde ne surpasse en probité , s'il y en a qui les égalent.

Cette réponse ne fut pas sans effet : quelqu'un de l'assemblée qui entendait le français traduisit à un autre les paroles dernières de la dame et du cavalier; elles sont répétées de proche en proche, et voilà aussitôt tous ces bonnes gens qui entourent affectueusement le comte , flattés de son estime, et qui lui font mille offres de service; déjà l'on avait apporté des cordes, des marteaux, des leviers, des tenailles pour entreprendre de travailler aux deux voitures, lorsqu'on voit une grande porte s'ouvrir comme celles du palais du Soleil, et donner soudain passage à des flots de lumière, au milieu desquels on reconnaît M. le bourguemestre, habillé pour cette fois do pied en cap,

revêtu de tous les ornemens de sa charge, et marchant comme un recteur suivi des quatre facultés, entre quatre valets de ville, armés chacun d'un énorme flambeau qui paraissait destiné à éblouir autant qu'à éclairer. Au reste, à cette petite vanité près, qu'on peut regarder en Allemagne comme une maladie de bourguemestre , on ne tardera pas à voir que celui-ci était le plus galant homme du monde. A son aspect, tout se range ; son premier soin est de venir rendre grâce au comte avec la reconnaissance d'une ame nouvellement sauvée du purgatoire : le comte, iqui ne tirait aucune vanité de cette délivrance, rompait tant qu'il pouvait le fil du discours, que l'autre ne manquait pas de renouer. « Avant tout, M. le bourguemestre, disait le comte, aidons du mieux que nous pourrons cette dame et cette demoiselle à sortir de la fâcheuse position où elles sont déjà depuis trois grands quarts d'heure. — Oui, monsieur, tirez-nous d'ici, lui criait-on de la voiture; » mais la chose n'était pas aisée, et le comte luimême pensait que, pour le moment, le statu quo était ce qui convenait le mieux aux deux voitures, parce que chacune des caisses n'ayant, comme on l'd vu, que l'autre pour appui, elles pouvaient tomber en canelle au premier ébranlement; en sorte que, pour dégager madame de Blumm et Martine, il fallait autant de précautions qu'à une partie d'onchets; ainsi, avant que de laisser ap-

procher personne, M. le comte commence par retirer soigneusement tons les morceaux de la glace de devant qui avait été fracassée, puis il se charge de la comtesse : M. le bourguemestre en fait ensuite autant pour Martine , et les voilà toutes deux, à leur grand contentement, hors de prison.

' Une fois sortis d'embarras , la dame et le cavalier s'informent de la meilleure auberge, M. le bourguemestre répond avec une sorte de malice que l'endroit n'est rien moins que fréquenté , que les voyageurs y passent comme chat sur braise, que dans les cabarets de Flussenstat on ne peut trouver que des tables et point de lits, et en même temps il riait à gorge déployée de l'embarras des deux étrangers ; puis, quand il est à la fin de son gros rire, il les entraîne chez lui, où, tout en se réparant de son incendie, il avait fait préparer un souper et deux bonnes chambres , avec les meilleurs lits qu'il y eût dans la maison, et le bonhomme, pendant toute la marche, ne se sentait pas de joie de ce que le malheur de monsieur et de madame lui procurait le plaisir et rhonneur de régaler une aussi noble compagnie. De complimens en complimens, on arrive jusqu'à la porte; une jeune fille charmante les y attendait : c'était celle du maître ; elle avait tout ordonné, tout arrangé dans l'intervalle, avec un zèle et une grâce qui ne se trouvent au même

point que clans cet excellent pays où l'on a fait de l'hospitalité, non-seulement une vertu, nonseulement un devoir, mais aussi une science.

On se met à table; nos deux étrangers, touchés des bonnes façons de M. le bourguemestre , mangeaient plutôt par politesse que par appétit : on suppose facilement le sujet de la conversation; toutes les nouvelles qui arrivent de la cour ( c'està-dire de celle de M. le bourguemestre) sont plus désastreuses les unes que les autres. « Commençons par faire venir des ouvriers, dit la comtesse, et sachons si le mal pourra être réparé avant midi. — Des ouvriers, madame, dit le comte, la première question est de savoir s'il y en a près d'ici , et c'est sur quoi M. le bourguemestre peut encore nous éclairer à moins de frais, ajouta-til en riant , qu'il ne le faisait il y a une demiheure. » Le bon et digne homme ne manque pas de répondre , suivant l'usage de messieurs les municipaux , que l'on trouvera dans sa ville tout ce qu'on peut demander ; et puis , suivant l'usage de toutes les bicoques, il se trouve qu'on n'y trouve rien de ce qu'on demande : ce n'était pas qu'il n'y eût dans la ville un charron qu'on disait excellent, qui avait appris son métier

à Bruxelles et à Paris « Allons, ne perdons pas

un moment à le faire éveiller, dit la comtesse; nous en serons quittes pour un écu de plus : il n'y avait qu'im petit embarras , c'est que notre

homme avait quatre-vingts ans, qu'il était paralytique, et qu'il gardait son lit depuis dix-huit mois... » Y a-t-il au moins un maréchal ? dit le comte. — Oh! parfait, dit le bourguemestre. — Et point paralytique ? dit la comtesse. — Non , madame, car il a été ce matin à cinq lieues d'ici pour la noce de sa sœur, qui se marie dans quatre jours à un maître serrurier. — Allons, prenons notre parti sur le maréchal dit le comte ; mais aurons-nous du moins un sellier? — Oh! un sellier très-habile ; on est véritablement heureux d'avoir un ouvrier comme celui-là dans un endroit comme celui-ci ; aussi est-il fameux dans tout le canton, et si fameux, que madame la baronne de Kalb, qui a ses terres à sept grandes lieues d'ici, l'a envoyé chercher hier, et dans son équipage encore, pour lui arranger une calèche.... Mais comment ferons-nous, M. le bourguemestre? dit la comtesse, car je perds courage. — En ce cas-là, madame, il faut prendre patience. — O Dieu! patience. — Eh ! madame , sans cela on n'irait jamais au bout de la vie ; mais ne vous affligez pas, je vais écrire aux deux endroits où sont les ouvriers que je vous ai dit, et à un autre où il y a un charron , et tout viendra avec le temps. — Et la lettre, au moins , ira-t-elle un peu vite? — Oui, madame, par l'extra-poste. — Et quand part-elle d'ici, votre extra-poste? — Toutes les semaines. — Et quand est-elle partie? — Avant-hier. — Et

marche- 1 -elle au moins un peu légèrement? — Comme tous les estaffettes à pied. — Grand Dieu î à pied ! — Le nôtre était im bon marcheur avant son entorse ; mais cela n'empêche pas , il a bon courage; il va toujours boitant, et ne veut pas qu'un autre marche à sa place. Qu'importe à nos bourgeois d'avoir des nouvelles vingt -quatre heures plus tôt ou plus tard? Il y en a plus de mauvaises que de bonnes , et celles-là on les reçoit toujours trop tôt. »

Les. voyageurs consternés se regardaient sans oser proférer une parole : Allons, monsieur et madame, dit le bourguemestre , je vais parler ici comme à un mari et une femme.... Le comte sourit, la comtesse hausse les épaules... Est-ce que monsieur et madame ne serait pas mariés ? dit le bourguemestre. — Ehl ne voyez-vous pas, monsieur , dit la comtesse , que nous allions à l'opposé l'un de l'autre? — Ce n'est pas une preuve, répond le bourguemestre avec un gros rire ; voilà comme vont, à ce qu'on dit, les ménages de Paris : n'importe ; allons , allons , monsieur et madame , encore un petit verre de ce bon steivein , et permettez-moi de vous saluer tous les deux. — De bon cœur, M. le bourguemestre. — Hélas! ce sera pour moi le vin de l'étrier, dit l'excellent homme; car il faut que je parte tout à l'heure pour une maison de campagne à trois lieues d'ici , où l'on a besoin de mon ministère, et c'est avec II. 9

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bien du regret que je quitte ma maison , quand elle est si bien habitée. — Quoi ! vous partez , mon cher monsieur? disent à la fois le voyageur et la voyageuse, et qu'allons-nous devenir? — Je souhaite, dit-il, que cette maison-ci, toute bourgeoise qu'elle est, puisse convenir à vos seigneuries ; elles n'y resteront jamais assez long-temps ,

et si je pouvais les y retrouver — Nous y

retrouver, bon Dieu ! s'écrie la comtesse ; mais , monsieur , dit-elle en se reprenant, vous savez sûrement qu'il n'y a rien de malheureux sur la terre comme une femme arrêtée dans le cours d'un grand voyage : mes gens sont en avant avec ma berline et mes chevaux , et celui qui m'accompagnait est resté en arrière , en sorte que me voilà seule réduite à cette enfant que vous voyez pour toute ressource : c'est bien la meilleure enfant du monde ; mais cela n'a que quatorze ans ; cela sort de son village; cela n'a l'idée de rien. — Merci, marraine, dit Martine. — Cela ne sait pas plus ce que ça fait que ce que ça dit. — Merci , marraine.... Et je l'ai prise beaucoup plus pour me divertir que pour me servir. — Merci , marraine; c'est toujours quelque chose... Ah! madame , dit le comte , qui est-ce qui ne briguerait pas l'emploi de tous les serviteurs qui vous manquent? le vais, si vous le permettez, avoir un petit travail avec M. le bourguemestre ; j'espère en tirer des lumières un peu plus satisfaisantes

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que celles qu'il nous a données jusqu'ici, et il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez bientôt hors de toute inquiétude. — Enfin, monsieur, ce qui me rassure, dans l'embarras que je vous cause, c'est qu'en travaillant pour moi vous travaillez pour vous. — Madame, je l'oubliais ». Le comte passe avec le bourguemestre dans son cabinet; il y reste environ une heure ( que la comtesse trouve bien longue) à prendre des arrangemens pour les ouvriers, pour le logement, pour la dépense, après quoi il revient auprès de la comtesse, qu'il trouve dans la désolation ; elle ne s'en cachait pas , la pauvre dame. «Eh! bon Dieu, madame, dit le comte, qu'est devenu ce courage que j'étais si fier de vous avoir inspiré? — Ah! monsieur, ce bourguemestre, qui s'en va! — Quoi! madame, vous l'aimez donc beaucoup ce bouguemestre ? — En vérité, dit-elle en commençant à rire et en continuant toujours à soupirer, je ne sais comment je me passerai de lui. — Oh! l'heureux bourguemestre ! dit le comte , j'ai envie de lui acheter sa charge. — Vous badinez, mais dans ce momentci le plus aimable homme du monde ne vaudrait pas pour moi un bourguemestre. — Eh bien ! remettez-vous, madame; je le quitte,^ il m'a laissé ses pouvoirs , et c'est comme si vous le voviez. — Non, parlons sérieusement, il n'y a rien qui contrarie autant que la plaisanterie quand on a du chagrin; dites -moi donc s'il y a quelque espé-

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rance. — Oui , madame , à moins que vous ne vouliez absolument la perdre. — Ah! je la perdrais bien sans vous ; mais vous avez sûrement un cœur compatissant ; je l'ai vu : vous ne m'abandonnerez point , n'est-ce pas? Vous ne partirez point avant moi, n'est-ce pas? Vous ne me laisserez pas à la discrétion de ces gens-ci, n'estce pas? — Non , madame, non , madame, encore une fois, non, madame. — Que d'ennuis, que de peines je vous donne, reprend -elle, et quelle triste rencontre vous avez faite ici 1 - — Attendez au moins que je m'en plaigne. — Elle a été plus heureuse pour moi; car sans vous.... — Madame, vous êtes fatiguée, vous êtes agitée, vous toussez, vous souffrez ; permettez que je vous conduise dans votre appartement, pour qu'au moins vous puissiez prendre un peu de repos pendant que j'aurai le plaisir de veiller pour vous.

Ah ! l'aimable homme ! dit Martine en déshabillant sa maîtresse ; comme il est poli ! comme il est obligeant ! — Cela est vrai , dit la dame ; mais les hommes de bonne compagnie ont tous à peu près le même ton et les mêmes manières. — Oh bien ! tenez , marraine, je ne m'étais jamais avisée d'envier la bonne compagnie , j'aime trop mes pareilles pour cela ; mais , ma foi , si l'on y trouve beaucoup de messieurs comme le votre... — Comme le mien! comme ça parle! allons donc, vous êtes folle. — Mais c'est que ce n'est pas seulement

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pour vous qu'il est honnête comme cela. — Comment donc! on dirait que vous avez déjà fait grande connaissance avec lui. — Imaginez que M. le bourguemestre ; eh bien! tenez, c'est un brave homme aussi. — La tournure est un peu différente. — Oui, je dis bien, M. le bourguemestre lui avait fait préparer cette belle chambre qui est ici à côté ; voilà la porte. Ah ! dame , il faut voir comme ça vous est joli, des tasses, des portraits, des images, des cristaux, des bijoux de buis, d'ivoire , enfin toutes sortes de belles choses comme ici. — Mais voyez quelle bavarde ! eh bien ! cette chambre, ce bourguemestre, quoi encore? finirez-vous? — Oui, madame; je dis vrai, c'te belle chambre, comme ça, était arrangée pour lui, et moi , pauvre fille , on m'avait donné un pauvre petit endroit, comme il convient; ce n'est pas que je m'en plaigne, dà, mais il n'a pas eu de cesse que la grande pièce ne soit pour moi , et le petit endroit pour lui. — Petite imbécille, on voit bien qu'il n'y a qu'un mois que je vous ai fait sortir de votre village ; en bonne foi , vous prenez cela pour vous ? — Eh ! pour qui donc ? — Pour qui ? Pour qui ? pour moi , petite niaise. — Pardi, en voilà bien d'une autre , c'est pour vous qu'il ne veut pas être la nuit auprès de vous; ma fine, voilà une belle galanterie. — Et si je vous disais que c'est une délicatesse dont je lui sais très-bon gré , vous m'entendriez encore moins. — Une délicatesse. — Oui ,

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une délicatesse; savez -vous seulement ce que c'est ? • — Mais dame , c'est , t'nez , c'est comme. — Eh bien ! comme quoi ? — Comme queuque chose qui serait... là, bien délicat. — O l'imbécille! je vois que nous ne parlons pas la même langue, ainsi bonsoir. »

Madame a mal dormi ; elle a beaucoup toussé ; elle n'a cessé de se plaindre, et ce n'est que vers le point du jour qu'elle a pu s'assoupir, encore d'un sommeil de fièvre, plus fait pour l'accabler que pour la reposer. N'importe, elle est courageuse, elle est pressée , rien ne peut la retenir; il faut qu'elle parte, elle partira. On appelle Martine, on se lève, on envoie savoir si ce monsieur (car on ne sait pas son nom) est éveillé, et s'il veut venir déjeûner avec madame avant que de se remettre tous les deux en route. « En route ? dit Martine; ah pardine! marraine, il y a encore bien du chemin d'ici à la route ; vous avez bien entendu ce que le bourguemestre vous a dit hier, ainsi. — Ce sont de ces lourdes plaisanteries de ces gens-là. — Oh! marraine, c'était bien vrai, si vrai, que ce monsieur, qui ne dort pas plus la nuit qu'un rossignol , s'est informé des ouvriers qu'il pouvait y avoir comme ça dans le voisinage, et qu'il leux y a envoyé à chacun un chariot dans leur endroit, avec un ordre pour venir ni plus ni moins que si c'était lui, le bourguemestre, dà. — Quel orgueil ! dit la comtesse. — Ah dame ! il

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sait se faire servir, celui-là, demandez plutôt à ce valet de ville qui li sert comme de laquais. — Oh! je le crois comme si je l'entendais, — Mais c'est qu'il vous dira que ce monsieur-là vous a des façons , il faut voir : toujours alerte, j'aime ça; toujours l'argent à la main, j'aime ça; jamais embarrassé, j'aime ça; il vous parle à chacun autour de ce carrosse, comme si c'était un maître dans la profession , j'aime ça ; et , avec cette figure de seigneur, c'est qu'il ne vous en est pas moins homme, dà, j'aime ça. — En vérité, dit la dame, que ces éloges-là n'ennuyaient point du tout, il me semble que vous avez toutes les amitiés du monde pour lui.... — Dame, c'est que c'est comme ça, marraine. La petite Ratel est comme moi ; nous avons entendu tout ça en allant et venant dans la maison ; et pis , est-ce que je ne l'ai pas vu lui-même de c'te fenêtre, qui donne sur la cour? et t'nez, je parie aussi que vous y avez un peu regardé. — Moi? — Eh pardi! marraine, c'est bien naturel; est-ce que vous n'avez pas vu cet homme qui travaillait avec les autres, et qui leux y montrait leur travail ? — C'est vrai. — Et que vous lui avez crié, de votre petite voix toute douce : Oh! monsieur le maître , faites-les bien travailler, et vous serez tous contens , vous ne saviez pas à qui c'était que vous parliez. — Eh ! comment veux-tu que je le sache ? — Je le savais bien , moi , car je le voyais de côté ; eh bien ! t'nez, c'était lui. — Bon ! — Oh '

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ni pus ni moins que lui , car il nous a regardées en riant, la demoiselle et moi, et puis il a mis son doigt sur la bouche pour nous faire signe. — C'est réellement un bien galant homme. — Mais c'est que sans lui les deux voitures seraient tout de leur long par terre , il fallait plutôt les porter que les tirer , dà ; et puis il y a une roue cassée à la nôtre aussi bien qu'à la sienne : qu'est-ce qu'il a fait? il vous a pris mesure d'un côté, mesure de l'autre, c'est tout de même, quoi! et quand il a vu ça , il vous a fait prendre sa bonne roue , et il l'a fait mettre à la place de notre mauvaise : quoi! aussi j'entendais les ouvriers qui riaient et qui disaient en arrière de lui : Si ce seigneur-là fait toujours des trocs comme ça, il ne sera pas long-temps riche. — En vérité, cela me touche , dit la dame ; ce ne sont pas là les manières de tout le monde. — C'est un homme comme ça qui vous faudrait , ma marraine : oh ! que j'aurais de plaisir à l'appeler mon parrain ! — Dépéchez-vous, allons, point de folie, et dépéchezvous , afin d'aller tout de suite prier ce monsieur à déjeuner; et puisque vous l'aimez tant, je le prierai de permettre que vous déjeuniez avec nous; aussi bien je suis si souffrante, qu'il aurait en moi une bien triste compagnie : mais point d'extravagances, entendez-vous. — Oh ! non marraine; je ferai plutôt un point d'aiguille à ma bouche.— Quand nous sommes seules, vous savez que

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je ne me fâche de rien , et que vous avez votre franc-parler depuis que ma perruche est envolée ; mais ne voilà-t-il pas que vous vous envolez aussi. Dame, madame, c'est que je vais chercher notre monsieur. — Notre monsieur? belle expression. — Mais t'nez, je l'aperçois par la vitre : Monsieur, monsieur.... Ah! il m'a entendu : vous allez voir votre ouvrier. La comtesse s'avance avec l'air abattu : Monsieur, dit-elle, j'ai de la peine à parler...— Ah! madame, je ne l'entends que trop. — Et quand cela ne serait pas, reprend-elle, je ne saurais où trouver des paroles pour vous exprimer toute ma reconnaissance. — Madame, je n'ai fait que mon devoir : encore , si la circonstance était un peu moins contrariante. — Je vous dois de pouvoir la supporter ; et, en vérité, sans vous... — Ah ! oui , monsieur , sans vous , interrompt Martine , ma maîtresse resterait veuve, car elle allait pour se marier. Le comte sourit. — Qui est-ce qui vous a prié de parler, mademoiselle? — Je vous demande pardon , ma marraine , dit la pauvre petite toute honteuse, mais on m'a toujours dit que toutes les fois qu'on se mariait il n'y avait point

de mal — Madame, je conçois combien vous

devez être impatiente, et cependant je répondrais qu'il y a quelqu'un plus impatient que vous. — Il faut vous être obligé de ce que vous dites , même au hasard; mais parlons de nos voitures. — Madame, j'y ai fait travailler, j'y ai travaillé

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moi-même depuis le point du jour. Le plus embarrassant c'était cette roue brisée; heureusement on en a trouvé une qui lui ressemble comme une sœur, et qui a pris la place. — Oui, monsieur, je le sais, et je dois vous en avoir autant d'obligation qu'à un estropié qui donnerait sa bonne jambe ; mais les choses ne peuvent pas rester comme cela. — Il le faut bien, madame, sans quoi ce seraient les deux voitures qui resteraient. — Ah Dieu! monsieur, cela fait frémir. — J'aumis voulu, dit le comte, pouvoir en faire autant pour les glaces, mais on ne pourra les remplacer que dans la première grande ville. — Eh bien! d'ici là, répondelle, les stores en serviront; tout sera bon , pourvu que je parte et que j'arrive. — Quoi ! madame , c'est comme cela que vous traitez votre rhume ? — Oh! je ne suis pas délicate, — Vous savez peutêtre aussi qu'il vous manque un ressort, et que les ouvriers du lieu ne sont pas en état de le reforger. — Est-ce qu'on ne saurait s'en passer? — On pourrait à toute force mettre la voiture en état de gagner le premier gîte. — Monsieur, vous êtes si bon ; tâchez que cela puisse être arrangé , bien ou mal , n'importe. Mais dites-moi au vrai ; combien cela durera-t-il? — Madame, j'ai peur de le dire. — Encore. — Madame , on parle de trois jours. — Ah ciel! trois jours, et trois jours ici. — Trois jours, dit Martine en sautant : oh! les trois bonnes journées que nous allons passer!..

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Lîi comtesse la regarde d'un air sévère. — Je désirerais pour vous , madame, reprit le comte , que vous pussiez prendre la chose aussi gaiement que mademoiselle Martine*. — Voyez , dit la petite , il sait déjà mon nom , et je ne sais pas le sien (encore un regard imposant de la comtesse). — Du moins, continua le comte, si vous pouviez vous armer d'un peu de patience. — De la patience , monsieur , répondit la comtesse en souriant, qui vous a dit que j'en manquais? — Madame, c'est à vous (jue j'en appelle. — Eh bien! je ne sais pas si vous vous en apercevez, mais il me semble, à moi, que j'ai déjà fait de grands progrès dans cette vertu-là depuis hier, et vous devinerez facilement à qui j'en ai l'obligation. — Je serais trop flatté que mon exemple y fut pour quelque chose; mais je puis vous assurer que j'en aurais donné de moins édifians à tout autre qu'à madame la comtesse de Blumm. — Ah ! je ne croyais pas être connue. — C'est une première obligation que j'ai à mademoiselle Martine. — Ah! mademoiselle , dit la comtesse; je vous reconnais là. — Mais, madame, aussi comment voulezvous que je ne réponde pas , moi pauvre fille , à M. le comte? n'est-ce pas lui qui m'a parlé le premier, là? Monsieur, dite^ vous-mêmes, et qui m'avez pris les deux mains, et qui m'avez demandé, avec un air que je vois encore : Ma jolie petite demoiselle : ah! oui, c'est bien comme ça

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que vous avez dit ; comment est-ce que vous appelez la charmante dame à qui je viens de donner la main? et moi j'ai dit : Monsieur, je l'appelle ma marraine : vous ft'avez pas encore été content, là; ai-je tort? et vous avez encore demandé comment qu'on l'appelle dans le monde; ça n'estil pas vrai? — - Oui, mademoiselle, dit le comte, à quelques petites fautes de grammaire près. — — Oh non! vous n'avez pas parlé de ma grandmère, mais bien de ma marraine. Quand vous disiez : Quelle taille! quelle noblesse! quelle démarche! quelle physionomie! et ces jolis pieds, et ces belles mains, et ces superbes tresses, et bien d'autres choses encore; et puis il a dit avec chagrin : Ahl si.... — Voulez- vous bien finir vos folies, Martine; monsieur n'a jamais eu le temps de prendre garde à tout cela; vous faites parler monsieur. — Non , madame , dit le comte , c'est tout cela qui m'a fait parler. — Mais à propos , dit la dame pour changer de conversation, cette jolie petite personne qui a eu tant de soin de nous hier, où est-elle? est-ce qu'elle ne déjeûnera pas avec nous? — Non, madame, dit le comte, elle m'a confié ce matin.... — Ah! déjà des confidences.... — Que, pour vous laisser plus de place dans cette maison-ci, elle allait loger avec sa mère au château voisin, dont son père a la surintendance. — Les bonnes et braves gens! 'dit madame de Blumm; on i\G trouve ces manières-là nulle part ailleurs. Mais

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au moins cet honnête M. le bourgiiemestre qui nous a marqué tant d'empressement, ce digne homme, est-ce que nous ne le verrons pas? — Hélas! il est parti dès la pointe du jour. — Il faut donc parler à sa femme. — Elle est malade; mais il a sa fille que nous pouvons faire venir. — Pour nous amuser apparemment, car une fille de seize ans me paraît devoir être assez novice dans les fonctions de bourguemestre ? Enfin, qu'a -t- il laissé à sa place ? ne m'avez-vous pas dit que c'était vous? — Oui, madame, il m'a revêtu de toute sa dignité aux yeux de ses subordonnés ; j'ai ses pouvoirs, j'espère n'en point abuser, mais au moins je remplirai ses dernières volontés en donnant tous mes soins à votre amusement (ce sont ses termes) et à votre prompt départ; j'avouerai pourtant que, si j'étais plus sûr du premier , vous me verriez moins de zèle pour le second. — Monsieur, dit la comtesse, de la part de tout autre que vous, ce nfe seraient là que des politesses auxquelles les hommes ne nous ont que trop accoutumées , au lieu que de la vôtre elles ont un prix que je sais bien sentir. Il n'en faut pas moins que vous et moi nous partions. — Je ne le sais que trop , madame ; cependant la nécessité. — Oh! la nécessité, pour moi, c'est de partir; et ma peine, c'est de ne vous avoir eu que pour compagnon de malheur, au lieu de vous avoir à présent pour compagnon ^e voyage; enfin, puisque la fatalité

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nous lance tous les deux, je pars. — Quoi! madame, dans l'état où vous êtes! — Ma vraie maladie , c'est ce maudit retard. — N'attendez point que je le maudisse avec vous, quand vous-même vous devriez le bénir de ce qu'il vous donne au moins quelques instans de répit; car après la révolution terrible que vous avez dû éprouver, vouloir poursuivre obstinément votre route avec un mal de tête, un rhume, une fièvre, il faut être votre propre ennemie. — Encore une fois, M. le comte, tout cela est flatteur, mais, morte ou vive, il faut que je parte; à quoi bon rester ici! je ne m'en porterai pas mieux. Ne peut-on pas se plaindre, tousser, trembler dans sa voiture aussi bien qu'ailleurs : la place où l'on souffre n'est jamais bonne ; au contraire , en m'arrêtant ici j 'aurai un mal de plus, et, pour moi, le pire de tous, l'impatience. Madame, je l'éprouve pour vous. — Pour vous aussi sans doute. — Pas tout-à-fait si vivement. — • Mais enfin nous sommes ici contrariés , arrêtés, et comme en captivité tous les deux; ainsi notre position est la même. — Ah! madame, avec cette différence que vous êtes avec moi, au lieu que moi je suis avec vous.

La journée se passa un peu plus tranquillement, grâce à la conversation du comte, à ses attentions, à ses prévenances et aux naïvetés de Martine, si bien que la dame s'étonnait elle-même d'avoir su prendre autant sur elle. Vous en avez tout l'hon-

neur, disait-elle au comte, et c'est à vous que je dois d'avoir pu supporter si patiemment mon impatience. Cependant l'enrouement, l'oppression, le malaise dont elle se croyait débarrassée n'ont pas laissé de revenir vers le soir; le comte s'en est aperçu plus tôt même que la malade, et avec un intérêt qui la flattait plus que la maladie ne pouvait l'inquiéter: « Permettez-vous, lui dit-il, que j'entreprenne votre guérison après celle de votre voiture? Effectivement, dit-elle, j'ai bien trouvé en vous un charron, pourquoi n'y trouverais-je pas un médecin? — Cela étant, permettez-moi de vous offrir d'une espèce de thé, dont j'ai toujours un paquet avec moi. Il est dans une cassette que mademoiselle Martine trouvera facilement dans ma chambre; je n'en ai vu que de bons effets. Martine apporte la cassette; le comte en tire les simples en question; puis, après avoir montré à Martine la manière de les infuser, et dit à la comtesse comme elle doit les prendre, il se retire. Oh! ma fine, le drôle de médecin! dit Martine; ça vous ressemble plutôt à un jeune marié qu'à un docteur; ça ne vous a que vingt-cinq ans tout au plus; ça ne vous porte ni canne, ni perruque; ça vous marche comme un oiseau; ça vous rit, ç^ vous amuse, ça vous jase de tout, ça ne vous ignore de rien, et ça voudrait faire ni plus ni moins que si c'était un docteur. — Courage ! Martine; donnez-vous-en bien pendant qu'il n'y a

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personne. — Tenez, ma bonne marraine, n'allez pas prendre ce qu'il vous a donné , car je parie que ce n'est pas de la drogue , et que ça ne Vous a seulement pas un goût de médecine. — Quel malheur! dit la comtesse en riant; mais au fait, mon enfant, qu'est-ce que tu diras si son thé me fait du bien? et je sens d'avance qu'il m'en fera. — Tenez, voyez- vous ça? dit la petite en toute simplicité; rien que l'odeur, rien que la pensée. Ce que c'est qu'un habile homme! Ces messieurs-là, c'est sans comparaison comme des sorciers.

Cependant le thé se fait, il est versé, il est bu : on le trouve excellent , et à peine la seconde tasse est-elle prise, que la comtesse est endormie, et ses maux , et tous ses chagrins , et toutes ses impatiences avec elle. Enfin , au bout de dix heures du sommeil le plus tranquille, Martine est appelée pour le lever de sa maîtresse. On lui demande, comme à l'ordinaire, des nouvelles du travail. — Oh! marraine, il avance, il avance; que c'est un plaisir! — C'est peut-être tant pis; je crains tout ce qui va si vite. — Les ouvriers sont là, dit la petite; entendez- vous comme ils tapent? — J'ai peur aussi qu'ils ne tapent trop fort, puisque taper y a, et qu'ils ne brisent le reste. — Mais dame aussi, marraine, c'est que ce n'est qu'en tapant qu'on avance; et puis monsieur le comte est avec eux, qui les réveille , dà, comme il vous a endormie

cette nuit; car il ne leux y plaint pas les schnaps. On dirait qu'il est quasiment aussi pressé que vous l'étiez hier; car qui vous aurait écoutée? vous seriez plutôt partie à pied , quoi , que de rester. — C'est que la fièvre donne de ces impatiences-là; mais je me sens plus calme aujourd'hui : le thé de ce bon comte m'a fait tous les biens du monde : si je ne l'avais pas rencontré, grand Dieu 1 qvi'est-ce que je serais devenue? — Ma fine, c'est comme s'il avait mis du bonheur à la place de notre malheur. Mais, marraine, est-ce qu'ils sont donc tous comme ça les comtes? — Allons, point de niaiseries , petite béte ; descendez , dites-lui que je crains qu'il ne se fatigue ou qu'il ne s'incommode en restant toujours au grand air, et que je suis très-pressée de le remercier de ma guérison. Vous ressouviendrez-vous bien de cela?

— xAhî pardi, si je m'en souviendrai! Mais, t'nez, c'est ni plus ni moins que s'il vous avait entendue; car le v'ià lui-même. — Ah ! monsieur, dit la comtesse, il faut avec vous passer sa vie en remerciemens. — Souffrez phitôt que ce soit moi, madame, qui vous remercie. — Et de quoi? — De vous bien porter. C'est assurément un grand honneur que vous voulez bien faire à votre médecin , et auquel il est plus sensible qu'il ne pourrait vous le dire.

— Je sens qu'avec votre thé je puis défier tous les maux. — Eh bien ! madame , la boîte est là ; permettez qu'on la place dans votre voiture. —

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