‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 104 sur 164 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pour parler le langage des Pères , et pour réduire aux principes de la théologie la seconde proposition que j'ai avancée, opérer la réprobation dans une âme, c'est la conduire à l'impénitence finale, puisqu'il est évident que l'impénitence finale est la disposition la plus prochaine à la réprobation , ou plutôt le commencement de la réprobation même. En effet, dit saint Augustin, les pécheurs ne sont réprouvés que parce qu'ils ne sont plus dans la voie , ni en état de faire pénitence ; s'ils y pouvaient rentrer, ou que dans le lieu même de leur tourment , ils pussent encore être touchés d'un sentiment de conversion, l'enfer ne serait plus enfer pour eux, et ils cesseraient d'être réprouvés : mais ils le sont et le seront toujours, parce qu'il n'y a plus pour eux de retour, et qu'une impénitence consommée a mis , pour ainsi dire , le dernier sceau à leur damnation. S'il y a donc un péché dont la vertu particulière et spécifique soit d'engager le

» Matth., 22.

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pécheur dans cette malheureuse impénitence , c'est ce que j'appelle non plus un signe, mais un principe de réprobation.

Tel est le péché d'impureté : pourquoi? parce qu'entre les péchés qui précipitent l'homme dans l'abîme de perdition , il n'y en a aucun qui semble plus éloigné de la pénitence chrétienne, et qui par conséquent, dans le cours de la Providence , soit plus irrémissible. Je dis, Chrétiens, irrémissible, non pas dans le sens que l'a entendu Tertullien , lorsqu'il prétendait que ce péché était sans remède ; que l'Église n'avait reçu , pour l'abolir, aucun pouvoir , et que tout impudique devait être abandonné à la rigueur des jugements de Dieu ; exclu de toute réconciliation , et visiblement réprouvé, par une séparation entière et sans ressource, du corps de Jésus-Christ. Car l'entendre de la sorte, c'était une erreur; et cette erreur, pour la distinguer de la vérité que je prêche, consistait en deux points. Premièrement , en ce que Tertullien voulait que l'impureté fût d'elle-même et absolument irrémissible, ce que je n'ai garde de penser; mais je dis seulement que c'est un péché très-difficile à guérir ; de sorte que les remèdes même institués par le Fils de Dieu , et commis à la dispensation de l'Église , quoiqu'ils le puissent effacer , ne l'effacent néanmoins qu'assez rarement, parce que mille obstacles, presque invincibles, en arrêtent l'effet salutaire. Secondement , la pensée de Tertullien était que l'impénitence habituelle dont l'impureté est suivie ne dépendait point de la volonté du pécheur ; car , selon ses maximes, quand le pécheur aurait fait les derniers efforts , et donné les preuves les plus sensibles d'une pénitence parfaite, l'Église n'y devait point avoir égard, pour le rétablir dans l'usage des divins mystères et dans la communion des fidèles , autre article que condamne l'Église , et que je condamne avec elle , reconnaissant que si le plus emporté et le plus scandaleux des hommes se convertissait à Dieu de bonne foi, qu'il en donnât des marques solides, qu'il justifiât sa contrition par la régularité de sa vie; l'Église alors, en lui imposant les satisfactions légitimes , aurait droit de l'admettre à la pénitence , et de lui accorder la grâce qu'il aurait demandée avec gémissements et avec larmes. Mais j'ajoute au même temps que, par les désordres de son habitude criminelle , l'homme se fait, pour ainsi parler, à lui-même un état d'impénitence , et d'une impénitence volontaire , d'une [impénitence à laquelle il ne veut pas renoncer, dont il entretient la cause , et qui lui endurcit le cœur, d'autant plus dangereusement, qu'elle lui est agréable et qu'elle lui plaît.

Voilà, dis-je, en quoi la vérité que j'établis est différente de l'hérésie de Tertullien ; hérésie où je vous prie , en passant , de remarquer avec moi deux choses importantes, et qui peuvent être pour vous d'une grande édification ; savoir , le principe d'où elle procédait , et le fondement sur lequel on l'appuyait. D'où procédait cette hérésie ? appliquez -vous à ceci : d'une sainte horreur dont l'Église était prévenue contre le péché que je combats ; mais horreur que Tertullien outra , pour user de ce terme , en déférant trop à ses lumières et à son sens ; car voici comment il raisonna : « L'Évangile m'assure qu'il y a des péchés monstrueux, qui ne se par-

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donnent ni dans le siècle présent , ni dans le siècle à venir. Rien de plus monstrueux dans un chrétien que le dérèglement d'une chair sensuelle et impure ; par conséquent il faut que Y impureté soit un de ces pèches irrémissibles dont parle le Saint-Esprit. » Il se trompait dans la première proposition , ne la prenant pas au sens orthodoxe qui la modifie ; mais pour la seconde , il ne supposait rien qui ne fût universellement reçu ; et nous jugeons assez de là que l'impureté était donc alors regardée comme un crime bien énorme, puisqu'il se trouvait même des hommes savants et zélés qui ne pouvaient consentir que la pénitence la plus juste et la plus complète fût suffisante pour l'expier. De plus on juge de cette hérésie combien, à l'égard de ce crime, la discipline de l'Église était rigoureuse, et avec quelle sévérité l'on procédait contre les impudiques. Car il fallait bien que cela fût ainsi , puisque la constitution du pape Zéphyrin , qui promettait grâce aux simples fornicateurs (souffrez ce terme) , quelque prudente qu'elle fût , ne laissa pas de partager les esprits , de déplaire à plusieurs, et d'en révolter quelques-uns , entre lesquels Tertullien se déclara le plus hautement. J'apprends, disait-il dans la chaleur de cette controverse, que le souverain pontife, l'évoque des évêques, a publié une ordonnance , mais décisive et absolue , en vertu de laquelle les fornicateurs, après les exercices ordinaires d'une pénitence laborieuse, peuvent espérer une entière rémission : Audio edictum, et quidem peremptorium : Pontifex scilicet maximus , episcopus episcoporum, dicit : Ego fornicationis delicta pœnitentia functis dimitto l. Ensuite il s'écrie : 0 indignité! ô prévarication ! ô abus ! qui ouvre la porte à toutes sortes de licences ! Prenez garde, Chrétiens : cette conduite le scandalisa, et il aima mieux se séparer du corps de l'Église, en l'accusant de relâchement, que de souscrire à cette ordonnance et de l'approuver. Il fallait donc que la simple fornication eût été jusque-là sujette à de grandes peines. Mais encore, sur quoi Tertullien se fondait-il pour porter les choses à cet excès , et pour traiter d'irrémissible le péché, selon le monde, le plus pardonnable? Sur des raisons, Chrétiens., toutes essentielles, quoiqu'il soit vrai qu'il en abusa. Par exemple , il ne pouvait souffrir qu'un chrétien apportât pour excuse de son désordre la faiblesse de la chair. Ah! mon Frère, reprenait-il, ne me dites pas que la chair a été faible en vous ; elle n'a été que trop forte, puisqu'elle l'a emporté sur l'esprit : Nulla entra tam fortis est caro, quam quœ spiritum elisit2. Eh quoi! ajoutait-il, nous refusons la grâce de la pénitence à celui qui a succombé dans la persécution , et nous l'accorderons à celui qui, dans la paix, succombe à sa passion ? Nous ne pardonnons pas à une chair que le supplice a effrayée, et nous pardonnerons à celle qu'un faux plaisir a corrompue? Non, non , poursuivait-il, il y aurait en cela de l'injustice; car une chute libre et volontaire mérite bien moins de compassion qu'une lâcheté involontaire et forcée. Or l'apostasie d'un chrétien par la crainte de la mort, toute criminelle qu'elle est , est l'effet d'une violence étrangère ; au lieu que le désordre de l'impudique vient d'une pure infidélité. Le chrétien lâche et déserteur de sa

• Tertull, — a Ibid.

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religion peut alléguer pour sa défense la cruauté des bourreaux ; mais le sensuel et le volupteux ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Et qui des des deux , à votre avis ; fait un plus grand outrage à Jésus-Christ ; ou celui qui l'abandonne dans les tourments , ou celui qui le renonce dans les délices ? ou celui qui souffre et qui gémit en lui manquant de foi, ou celui qui lui manque de foi pour se contenter et se satisfaire ? Tous ces sentiments de Tertullien sont grands sans doute et élevés ; mais voici sa raison principe : écoutez-la, s'il vous plaît : c'est que la chair de l'homme ayant été adoptée, ennoblie, sanctifiée par l'incarnation divine , le péché qui la déshonore et qui la souille ne devait plus seulement passer pour un crime , mais pour un monstre. Car enfin , continuait-il au même endroit, que la chair se soit licenciée , et qu'elle se soit même perdue avant Jésus- Christ , on peut dire qu'elle n'était pas encore digne des dons du salut, et qu'elle n'était pas encore formée aux pratiques de la sainteté. Mais depuis que le Verbe de Dieu a contracté avec elle la plus intime alliance, en se faisant lui-même chair : Et Verbum caro factura est l, ah! mes Frères , concluait Tertullien , faisons état que cette chair a comme changé de nature, et qu'elle n'est plus ce qu'elle était : Exinde caro quœcumque aliajam res est 2. Pourquoi donc voudrions-nous la justifier par ce qu'elle nous paraît avoir de fragile? Quid ergo illam nunc de prîstino excusas*? Que l'impureté ait été rémissible dans la loi ancienne , c'était un temps où l'homme ne portait pas encore la qualité de membre de Jésus-Christ, et où notre chair n'avait pas l'honneur d'être incorporée à la sienne : mais depuis qu'elle lui est unie personnellement , depuis qu'elle a été lavée par le baptême et dans le sang de l'Agneau, depuis qu'elle est devenue le sujet des plus excellentes opérations de la grâce , il est juste, ou que vous la conserviez vous-mêmes , ou que vous soyez éternellement réprouvés de Dieu.

C'était ainsi que raisonnait ce défenseur de la pureté , mais, après tout, défenseur trop obstiné et trop ardent. C'était ainsi qu'il frappait l'impudique d'un anathème éternel ; et moi , Chrétiens , sans aller si loin , j'ai dit , et je le dis , que l'impureté n'exclut point encore absolument , et dès maintenant , le pécheur de la miséricorde divine ; mais j'ajoute qu'il s'en exclut lui-même par un attachement opiniâtre à son péché. En voulezvous les preuves? je les réduis à trois. Car il est vrai qu'il n'est point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute , point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir , point de péché qui tienne le pécheur plus étroitement lié par l'habitude. Encore un moment d'attention , et je finis.

Point de péché qui rende le pécheur plus sujet à la rechute. Écoutez làdessus ce que se dit à lui-même , dans notre évangile , l'esprit impur : Revertar in domum meam undè exivi 4, Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti ; car quoique je l'aie quittée , par la facilité que je trouve à y rentrer dès que je le veux , elle ne laisse pas d'être à moi ; et quand je la quitte , je ne la quitte que pour un temps , sans cesser pour cela

' Joan., 14. — * Tertull. — 3 Ihid. — 4 Matth., 12.

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d'en être le maître : j'y retournerai , rêver tar , et j'y reprendrai tous les avantages que j'y avais ; je la trouverai nettoyée et parée , mais je la souillerai tout de nouveau , et le dernier état de cette âme sera pire que le premier : Et fiunt nçvissima hominis illius pejora prioribus *. Vous reconnaissez-vous , Chrétiens , et cette peinture n'est-elle pas une expression naturelle de ce qui se passe dans vous ? Si vous êtes possédés de ce démon de la chair , ne sont-ce pas là les malheureuses épreuves que vous faites tous les jours de son pouvoir et de votre faiblesse? Après que vous l'avez chassé en vous convertissant à Dieu, n'est-ce pas ainsi qu'il revient, et que , comptant sur votre fragilité , il n'a qu'à employer le charme trompeur d'une volupté passagère pour vous pervertir? Quelque soin que vous ayez de purifier vos consciences , de les orner et de les parer, n'est-ce pas ainsi qu'il commence tout de nouveau à les corrompre et à les infecter ? Votre état alors n'est-il pas encore plus mortel qu'il ne l'était ? N'en devenez-vous pas encore plus esclaves de la sensualité , encore plus incapables de vous modérer , encore plus emportés dans les occasions , encore plus lâches et plus changeants dans vos résolutions ? Ah ! mes Frères , permettez-moi de vous le dire avec douleur , voilà ce qui fait gémir les pasteurs de vos âmes , et ceux qui doivent en répondre ! Quand vous avez recours à nous dans le sacré tribunal , voilà ce qui nous rend vos confessions suspectes, ce qui nous empêche de faire fond sur vos ferveurs ; voilà ce qui nous oblige, comme dispensateurs des mystères de Dieu , à prendre avec vous tant de précautions , à ne vous en pas croire sur votre parole, à nous défier de vos soupirs et de vos larmes , à vous suspendre la grâce du sacrement, et, après bien des délais, à ne vous l'accorder qu'avec peine ; voilà ce qui nous met dans la nécessité de nous dépouiller même quelquefois de ces entrailles de miséricorde que demanderait notre fonction , et de nous endurcir contre vous , en refusant absolument de vous délier et de vous absoudre.

Point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir. C'est saint Paul qui nous l'apprend : Desperantes , semetipsos tradiderunt impudicitiœ2. Je vous conjure, mes Frères, disait-il aux Ephésiens, de ne plus vivre comme ces pécheurs qui , perdant toute espérance , s'abandonnent à toutes sortes de dissolutions : In operationem immunditiœ omnis 3. Car l'effet le plus ordinaire de l'impureté est déminer dans une âme tout l'édifice de la grâce , et d'en renverser jusques au fondement, qui est l'espérance chrétienne. Mais encore , demande saint Chrysostome, de quoi l'impudique désespère-t-il , et de qui désespère-t-il ? Il désespère, reprend ce saint docteur, de sa conversion, il désespère de sa persévérance, il désespère du pardon de ses crimes ; et quand on lui promettrait le pardon de ses crimes, il désespère de sa volonté propre, il désespère de Dieu, et il désespère de lui-même. Est-il de plus tristes et de plus désolantes extrémités ? Il désespère de sa conversion : car le moyen , se dit-il à lui-même , ou plutôt lui fait dire l'esprit impur, le moyen que je rompe mes chaînes, le moyen que je m'arrache du cœur une passion qui fait toute la douceur de ma

* Matth., 12. — s Ephes., 4. — 3 Ibid.

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vie, le moyen qu& je renonce de bonne foi à ce que j'aime encore de meilleure foi? Si je disais que je le veux, ne mentirais-je pas au Saint-Esprit? et si je n'ai pas la force de m'y résoudre et de le vouloir , ne suis-je pas le plus infortuné des hommes et le plus délaissé de Dieu ? Supposé même sa conversion , il désespère de sa persévérance : car que puis-je attendre de moi , poursuit-il , après tant de légèretés et de changements ? Quand je dirai aujourd'hui à Dieu que je veux sortir de ma misère , et que la résolution que j'en ai formée sera éternelle ; pour le dire et pour le penser , serai-je plus en état de l'exécuter ? N'ai-je pas dit cent fois la même chose ; et cent fois après l'avoir dite , ne me suis-je pas trouvé le même que j'étais? Pourquoi prétendre que ce que je dirai maintenant sera plus solide ? et pourquoi me flatter que je ne serai plus ce roseau agité du vent , qui cède et qui plie dès qu'il est ébranlé par le moindre souffle ? En le voulant ainsi , en m'y engageant , changerai -je de naturel , aurai je une autre trempe d'esprit , serai-je pourvu de plus grands secours , me fournira-t-on des remèdes plus présents et plus efficaces que ceux mêmes que j'ai si souvent rendus inutiles? Enfin , il désespère tout à la fois , et de Dieu et de lui-même : de Dieu , parce que c'est un Dieu de sainteté , qui ne peut approuver ni souffrir le mal ; de lui-même , parce qu'étant tout charnel , et vendu , comme dit saint Paul , au péché : Venumdatus sub peccato l, il ne peut presque plus désormais aimer le bien : de Dieu, parce qu'il a si souvent abusé de sa miséricorde et de sa patience ; de luimême, parce qu'il a les plus sensibles convictions de son instabilité et de son inconstance : de Dieu et de lui-même, parce qu'il voit entre Dieu et lui des oppositions infinies , qu'il ne croit pas pouvoir surmonter , et qui lui font prendre le parti de se livrer aux désirs de son cœur : Besperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ 2.

Aussi , Chrétiens , est-il vrai que nul autre péché ne tient le pécheur si étroitement lié par l'habitude. Tout y contribue : les occasions de ce péché beaucoup plus fréquentes , la facilité de commettre ce péché beaucoup plus grande , le penchant naturel vers ce péché beaucoup plus violent , les impressions que laisse ce péché beaucoup plus fortes. Ne cherchons point tant de raisons, mais tenons-nous-en à la seule expérience. Je vous le demande, mes chers auditeurs , combien voit-on d'impudiques dans le monde , je dis d'impudiques par état , qui se convertissent ? En connaissez-vous beaucoup dans qui la grâce ait opéré ce changement ? Je trouve bien , disait autrefois saint Chrysostome, et j'ai plus droit encore de le dire aujourd'hui ; je trouve bien des âmes pures qui se sont tout à fait préservées de la contagion du péché. Il y en a eu de tout temps, et il y en aura toujours, pour l'édification de l'Église et pour la gloire de Jésus-Christ. Je vois dans le christianisme des sociétés d'hommes crucifiés au monde et à la chair , qui , sur la terre , semblent vivre comme les anges du ciel ; j'y vois des assemblées de vierges , qui , selon l'expression de saint Jean , ont blanchi leurs vêtements dans le sang de l'Agneau; j'y vois des femmes pleines de vertus, des veuves d'une réputation et d'une vie irréprochable : mais des chrétiens

1 Rom., 7, — » Ephes., 4.

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chastes et réglés , après avoir vécu dans le désordre ; mais des hommes autrefois lascifs et voluptueux , qui aient cessé de l'être ; mais des âmes libertines et dissolues , qui recouvrent le don de la pudeur après l'avoir perdu par l'incontinence : ah ! mes Frères , reprenait saint Chrysostome ; c'est ce que je cherche dans le monde , mais assez inutilement; et c'est ce qui me fait douter si , lorsqu'il s'agit de ce crime, la pénitence n'est pas encore plus rare que l'innocence , et s'il n'est pas plus facile de ne tomber point du tout , que de se relever après sa chute. Je sais , mes chers auditeurs , que l'un et l'autre est possible à Dieu; je sais que l'Écriture et la tradition ne laissent pas de nous en fournir de célèbres exemples ; mais comment vous les propose-t-on ? comme des prodiges de la grâce, comme des faits extraordinaires et singuliers : un Augustin, une Madeleine, quelques autres spécialement élus pour être des vases de miséricorde , mais dont le petit nombre est cent fois plus capable de vous faire trembler que de vous donner de la présomption.

Cependant , me direz-vous , on voit ces hommes esclaves de la chair se présenter avec douleur au sacrement de la pénitence. Avec douleur, Chrétiens? Ah! quelle douleur! car , pour vous en découvrir l'abus ordinaire, si vous l'ignorez , ils se présentent, dit le chancelier Gerson , à ce sacrement de la pénitence, bien plus communément pour être condamnés de Dieu, que pour être absous de ses ministres : ils s'y présentent, mais avec des circonstances qui font bien connaître que leur dessein n'est pas de déraciner le mal. Car pourquoi ces craintes, ces réserves en s'accusant? pourquoi ces vains ménagements d'une prudence tout humaine? pourquoi ces changements de confesseurs ? pourquoi même ce choix affecté des moins sévères et des plus commodes ? Le grand secret pour un chrétien en qui ce péché prédomine , est de se mettre sous la conduite d'un homme de Dieu intelligent , exact, zélé ; mais c'est ce qu'ils ne veulent pas. Enfin ils s'y présentent faisant trêve avec leur passion, et ne rompant jamais avec elle. Car observezles dans la suite , et vous verrez si j'ai raison de me défier de leur pénitence. Ils détestent, ce semble, leur péché; mais ils ne cessent pas pour cela d'en aimer l'objet et d'en entretenir les occasions. Ils se défont d'un engagement, mais ce n'est que pour en former un autre. La fréquentation de cette personne leur devenant même nuisible selon le monde , ils s'en éloignent , mais ils prennent parti ailleurs : au défaut de celle-ci , ils trouveront celle-là. Je dis plus , au défaut de tout le reste, ils se trouveront toujours eux-mêmes, et ce sera assez. Ainsi ils changent de sujets , mais ils ne changent pas de sentiments ; et malgré leur douleur prétendue , leur péché subsistera toujours. Quand donc feront-ils une vraie pénitence? Dans cette vie? ils ne s'y déterminent jamais. Dans l'autre? elle y est inutile et sans effet. A la mort ? c'est alors le péché qui les quitte, et non pas eux qui quittent le péché. Les voilà donc sans pénitence et dans le temps et dans l'éternité , et par conséquent dans un état de réprobation. Or qui les réduit en cet état? l'impureté. Mais si cela est , il s'ensuit donc que le monde est plein de réprouvés, puisqu'il est plein de voluptueux et d'impudiques? A cela, mon cher auditeur , je n'ai pour toute réponse que deux paroles à vous dire, mais qui sont

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d'une autorité si vénérable, et au même temps d'une décision si expresse, qu'elles ne souffrent nulle réplique.

La première, de saint Paul : que les impudiques ne seront jamais les héritiers du royaume de Dieu : Neque fornicarii , neque adulteri , ncque molles... regnum Dei possidebunt1. La seconde, de Jésus-Christ môme : Que nous sommes tous appelés au royaume de Dieu,, mais qu'il y en a peu d'élus : Multi vocati, pauci electi**. Or, comparant entre elles ces deux grandes vérités , quelque indépendantes qu'elles semblent d'abord F une de l'autre , j'y découvre un enchaînement admirable : car quand je m'imagine , d'une part , beaucoup d'appelés et peu d'élus , et que , de l'autre , je vois tant d'âmes sensuelles et si peu de chastes , je n'ai plus de peine à voir la liaison de la parole du Sauveur du monde avec celle de l'Apôtre , et je ne cherche point d'autre dénouement de ce terrible mystère de la prédestination et de la réprobation des hommes. Le seul partage que font dans le monde l'incontinence et la chasteté suffit pour nous le faire comprendre. Car s'il y avait beaucoup d'âmes pures , ou si beaucoup d'impudiques se convertissaient , je ne pourrais presque plus me persuader qu'il y eût si peu d'élus. Au contraire, s'il était vrai qu'il y eût beaucoup d'élus malgré le petit nombre d'âmes pures, ou le nombre encore plus petit d'impudiques convertis, il faudrait dire que les impudiques auront donc place dans le royaume de Dieu. Mais un nombre infini de voluptueux et d'impudiques , et d'ailleurs nul impudique reçu dans l'héritage céleste , voilà ce qui vérifie et ce qui me fait parfaitement entendre l'oracle du Fils de Dieu : Plusieurs d'appelés, peu d'élus : Multi vocati, pauci electi.

C'est à vous , mes chers auditeurs , à y prendre garde , tandis qu'il est encore temps pour vous. Car il est temps encore après tout , et à Dieu ne plaise que je vous renvoie sans espérance ! En vous proposant des vérités si terribles, mon dessein n'a été que de vous les rendre salutaires. Si j'ai dit que l'impureté est de tous les péchés celui qui rend le pécheur plus sujet à la rechute , ce n'est que pour vous engager à une plus exacte pratique de la vigilance chrétienne. Si j'ai dit qu'il n'y a point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir, ce n'est que pour vous élever au-dessus de vous-mêmes , et pour vous porter à implorer le secours de Dieu avec plus d'ardeur et plus de confiance. Si j'ai dit que nul autre péché ne tient le pécheur plus étroitement lié par l'habitude, ce n'est que pour vous inspirer des sentiments plus héroïques r et pour vous déterminer à faire de plus généreux efforts. Votre salut les demande, et Dieu les attend de vous : mais pour cela, mon Dieu , nous avons besoin de votre grâce, d'une grâce prévenante , d'une grâce victorieuse, et toute-puissante. Grâce que je demanderai sans cesse : elle est précieuse et j'en connais le prix ; mais toute précieuse qu'elle est, je puis l'obtenir, et Dieu ne la refusera point à ma prière : grâce à laquelle je ne mettrai nul obstacle ; ce n'est pas assez, à laquelle je me disposerai; et par où? par la fuite des occasions, par la mortification de mes sens , par la fréquente confession , par la lecture des bons livres, par d'utiles entretiens avec un directeur sage et zélé;

1 1 Coi4., 6. — 3 Matth., 22.

$i2 SUR LE ZÈLE.

par les aumônes , par les sacrifices , par tous les moyens que la religion me fournit : grâce à laquelle je répondrai fidèlement et sans me tromper, promptement et sans hésiter , pleinement et sans rien réserver : grâce que je n'exposerai jamais; car l'exposer, ce serait vouloir la perdre; mais aussi, mon Dieu , grâce avec laquelle je me promettrai une sainte persévérance , jusqu'à ce que j'arrive à la gloire où nous conduise, etc.

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