‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 105 sur 164 · SERMON POUR LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

Dixit. Jésus pharisœis : Utique dicetis mihl liane similitudinem : Medice, cura teipsum.

Jésus-Christ dit aux pharisiens : Sans doute que vous m'appliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même. Saint Luc , ch. 4.

Ce ne fut point par une simple conjecture de la disposition des pharisiens et de la malignité de leurs cœurs à son égard , que le Fils de Dieu leur parla de la sorte ; ce fut , dit saint Ghrysostome , par un esprit de prophétie , et par une vue anticipée de ce qui lui devait arriver dans sa passion , puisqu'en effet les pharisiens le voyant sur la croix , lui reprochèrent qu'il avait sauvé les autres , et qu'il ne pouvait se sauver lui-même. Reproche que ce divin Sauveur avait bien prévu qu'on lui ferait un jour , mais à quoi , par avance , répondaient bien les miracles qu'il opérait dans la Judée et dans la Galilée : reproche qui ne lui pouvait être fait que par un esprit d'infidélité ; et reproche enfin qui se détruisait de lui-même, puisqu'il n'avait point d'autre fondement que l'envie et l'opiniâtreté des pharisiens. Mais ne pouvons-nous pas dire qu'autant que ce reproche était faible contre Jésus-Christ , autant aurait-il de force contre nous si nous voulions aujourd'hui nous l'appliquer, ou s'il fallait nous en défendre ? C'est ce qui m'engage , mes chers auditeurs , à prendre pour sujet de ce discours ce qui contient en effet tout le mystère de notre évangile , savoir , cette parabole autrefois en usage parmi les Juifs : Medice, cura teipsum : Médecin, guérissez-vous vous-même. C'est ce qui me donne lieu de vous dire dans les mêmes termes, du moins dans le même sens : Chrétiens , pensez à vous-mêmes , corrigez-vous vous-mêmes , n'ayez point tant de zèle pour les autres , que vous n'en ayez encore plus pour vous-mêmes ; ou plutôt mesurez le zèle que vous avez pour les autres sur le zèle que vous devez avoir pour vous-mêmes , et de celui-ci tirez des conséquences pour celui-là. Telle est la solide leçon que je viens vous faire , après que nous aurons demandé le secours du ciel par l'intercession de Marie ; Ave, Maria.

Il n'est rien de plus sublime , ni même de plus héroïque , dans Tordre des vertus chrétiennes, que le zèle du salut et de la perfection du prochain. Car ce zèle, dans la pensée du docteur angélique saint Thomas, est

une expression de l'amour divin ; c'est ce que la charité a de plus pur et de plus exquis ; c'est ce qui a fait le caractère des hommes apostoliques ; c'est le don qu'ont eu les prophètes, et l'esprit qui anime les prédicateurs de l'Évangile; enfin , c'est dans cette vie le couronnement et la consommation de la sainteté. Aussi, quand l'Écriture parle des apôtres, elle nous les représente comme de brillantes étoiles dans le firmament de l'Église, c'est-à-dire comme des lumières en qui Dieu se plaît à faire éclater toutes les richesses de sa grâce. Cependant, Chrétiens, quelque excellence et quelque prérogative que je découvre dans ce zèle de la perfection des autres, il m'est évident, et voici tout mon dessein, qu'il doit être soutenu et autorisé, qu'il doit être épuré et réglé, qu'il doit être adouci et modéré, par le zèle de notre perfection propre. Soutenu et autorisé, parce que sans cela il est vain et sans effet ; épuré et réglé , parce que sans cela il est défectueux et faux; adouci et modéré, parce que sans cela il est odieux et rebutant.

Tâchez , s'il vous plaît , Chrétiens , à bien entrer dans ces trois pensées. Rien de plus grand que le zèle du salut et de la perfection du prochain ; mais ce zèle , tout grand qu'il est , en le regardant du coté de Dieu qui l'inspire , peut être , à le prendre du côté de l'homme qui le pratique , faible dans son sujet, vicieux dans sa substance, extrême dans son action. Il peut être faible dans son sujet, parce qu'on ne pense pas avant toutes choses à l'appuyer sur un solide fondement. Il peut être vicieux dans sa substance , parce qu'on n'a pas soin d'en faire un juste discernement. Il peut être extrême dans son action , parce qu'on n'y mêle pas ce qui en doit faire le sage adoucissement. Or, d'où dépend ce fondement solide qui doit soutenir notre zèle , ce juste discernement qui doit régler notre zèle , ce sage adoucissement qui doit modérer notre zèle? du soin que nous apporterons à nous corriger d'abord nous-mêmes, et à nous perfectionner. Car c'est ce zèle de nous-mêmes et pour nous-mêmes qui autorisera notre zèle pour le prochain, qui rectifiera notre zèle pour le prochain, enfin qui adoucira notre zèle pour le prochain. Voilà en trois mots les trois parties de ce discours.

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