‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 109 sur 164 · SERMON POUR LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE

Acces&enmt nd Jesum ah Jerosolymis sctibce et pharisœi, dicenles : Queue discipuli lui tramrjvediunlur tradilioncm seniorum? Ipse autem respondens , ait illis : Quare el vos tiwisrjredimini mandatum Del propler traditionein vestram ?

Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s'adressèrent à Jc'sus-Christ , et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens ? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre voire tradition? Saint Mallh., ch. 15.

Madame £,

C'était un des caractères de la fausse dévotion , ou , si vous voulez , de Thypocrisie des pharisiens , de s'attacher scrupuleusement aux traditions qu'ils avaient reçues de leurs pères, et de violer au même temps, sans scrupule , les plus importantes obligations de la loi de Dieu. Ils payaient jusqu'à la dime des plus petites herbes ; mais ils manquaient de charité pour le prochain : ils observaient le sabbat avec une exactitude qui allait jusqu'à la superstition ; mais ils ne craignaient point , le jour même du sabbat , de commettre des injustices : ils reprenaient les apôtres de ne laver pas leurs mains avant le repas ; mais ils contrevenaient eux-mêmes au commandement de Dieu le plus indispensable, qui est d'honorer son père et sa mère, puisqu'ils apprenaient aux enfants à les traiter avec dureté ; et par une fausse religion , ou plutôt , par une ingratitude digne de tous les châtiments du ciel , aies abandonner dans le besoin, et à leur refuser les secours dont ils leur étaient redevables : tel était, dis-je, le désordre de ces sages du judaïsme. Que fait aujourd'hui le Sauveur du monde ? Gondamne-t-il absolument cette régularité qu'ils faisaient paraître à observer toutes les traditions des anciens , et toutes les cérémonies qui leur étaient prescrites ? Non , Chrétiens : souverain législateur , il voulait que toute la loi fût accomplie jusques à un point ; mais , par une conduite pleine d'équité et de

1 La reine.

sagesse, il loue dans ses ennemis mêmes ce qu'il y a de louable, et il blâme seulement ce qu'il y a de criminel et de vicieux. Il approuve ce qu'ils font, et il leur reproche ce qu'ils ne font pas. En comparant deux sortes de devoirs , dont les uns ont pour objet les points de la loi les plus essentiels , et les autres regardent les articles les moins nécessaires , il leur fait entendre qu'il faut d'abord pratiquer ceux-là, et ne pas ensuite omettre ceuxci : Hœc oportuit facere , et Ma non omittere l. Par où, mes Frères, il nous apprend à nous préserver nous-mêmes d'un désordre tout opposé à celui des pharisiens , mais assez commun dans le monde , je dis dans le monde chrétien. Car le désordre des pharisiens était de s'attacher aux petites choses , et de négliger les grandes ; et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir impunément mépriser les petites. Mais moi je prétends qu'il y a entre les unes et les autres une telle liaison , que de manquer volontairement et habituellement aux moindres devoirs, c'est s'exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes , et ce que la loi nous ordonne sous de plus grièves peines. Voilà le sujet que j'entreprends de traiter dans ce discours ; et en le traitant , Madame , quelle consolation pour moi de parler à une reine, ou devant une reine qui , sur le trône , et malgré tous les dangers de la cour , sait si bien rendre à Dieu ce qui lui est dû ; qui , fidèle à la loi et à toute la loi , va bien encore , dans la pratique , au delà de la loi ; en un mot , qui , par la plus rare et la plus merveilleuse alliance , réunit dans son auguste personne tout l'éclat de la grandeur humaine , et tout le mérite de la sainteté chrétienne ! Ce n'est donc point ici pour vous , Madame, une morale trop sublime et nouvelle ; mais sans que ce soit une morale nouvelle , ni trop relevée pour Votre Majesté , elle y trouvera toujours de quoi animer de plus en plus la ferveur de sa piété. Saluons d'abord Marie , et lui disons : Ave, Maria.

Je dis, Chrétiens, qu'il est infiniment dangereux de négliger dans la voie du salut les petites choses ; et qu'en tout ce qui touche la religion et la conscience, il n'y a rien de si léger qui ne mérite nos soins , et qui ne demande une fidélité parfaite et une entière soumision. Je fonde cette importante maxime sur deux principes : l'un est l'orgueil de l'homme , et l'autre est son aveuglement. L'homme , de lui-même , est orgueilleux ; et que fait en lui son orgueil? il le porte à l'indépendance , et lui donne un penchant secret à s'émanciper et à s'affranchir de la loi. Ce n'est pas assez : outre que l'homme est orgueilleux , il est aveugle ; et que fait en lui son aveuglement ? il l'empêche de bien connaître toute l'étendue de ses devoirs, et de bien discerner ce qu'il y a de plus ou de moins essentiel clans la loi. De là je forme deux propositions qui contiennent tout le fond de ce discours , et qui en feront le partage. Car je prétends qu'un préservatif nécessaire pour réprimer l'orgueil de notre cœur , c'est de l'assujettir aux moindres obligations de la loi : vous le verrez dans la première partie. J'ajoute que nous ne pouvons mieux corriger les erreurs de notre esprit ,

1 Matih., 23.

ou en prévenir les suites funestes, que par une obéissance exacte aux plus petits devoirs de la loi : je vous le montrerai dans la seconde partie. Rendez-vous attentifs à l'une et à l'autre ; et quoique cette matière n'ait pas peut-être d'abord de quoi frapper vos esprits , vous en comprendrez néanmoins bientôt toute la conséquence.

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