TROISIÈME PARTIE
Si dans la conduite de la vie nous étions toujours aussi disposés, ou à foire grâce aux autres qu'à nous la faire à nous-mêmes , ou à nous faire justice à nous-mêmes qu'à la faire aux autres , il serait inutile , dit saint Chrysostome, de chercher dans la morale chrétienne de quoi tempérer la ferveur de notre zèle à l'égard du prochain, puisqu'il est constant qu'elle n'excéderait jamais les termes d'une juste modération. Mais parce que l'iniquité de l'homme lui donne un penchant tout contraire, et que son naturel le porte, quand il le laisse agir, à n'être indulgent que pour soi, et à réserver pour les autres toute sa sévérité , le zèle le plus sincère et le plus pur a besoin d'un tempérament qui , sans affaiblir sa vertu , rende son action plus supportable, et qui en corrige les excès sans en altérer le principe. Ainsi le Sauveur du monde réprima-t-il le zèle de deux disciples qui s'intéressèrent pour son honneur, et qui , indignés de l'outrage qu'il avait reçu, lui demandaient qu'il fit descendre le feu du ciel sur les Samaritains. Zèle apostolique , reprend saint Ambroise, mais dont la rigueur devait être adoucie par l'onction de cette admirable parole , Nescitis ci/jus spiritus estis i , Vous ne savez pas sous quelle loi vous vivez , et quel en est l'esprit. Ainsi , dans la doctrine de saint Paul , le zèle même de la conversion des pécheurs , qui devrait être , ce semble , le plus ardent et le plus libre , veut-il néanmoins des ménagements sages , et si nécessaires , que sans cela , tout divin qu'il est , il deviendrait non-seulement inefficace , mais intolérable et odieux. Ainsi de tout temps les hommes apostoliques , dans la poursuite des plus saintes entreprises , ont-ils cru , si j'ose parler ainsi , devoir humaniser leur zèle, pour lui donner cet attrait et cette grâce dont ils étaient persuadés que dépendait sa force. Il est donc question de trouver le correctif , mais le correctif infaillible et sûr ,
» Luc, 6.
de ions les mouvements trop vifs et trop impétueux du zèle , quoique véritable , dont on se sent animé pour les autres ; et je dis encore que c'est le zèle qu'on doit avoir pour soi-même : en voici la raison , qui comprend dans un seul point les plus excellentes instructions.
C'est que tout homme zélé pour soi-même, quelque bien qu'il se propose et qu'il envisage hors de soi , a toujours en vue cette grande maxime, de ne risquer jamais la charité , et d'abandonner plutôt tout le reste que d'exposer cette vertu , qu'il regarde comme le fondement et la base de tout ce qu'il prétend édifier. Il dit surtout et partout, avec l'Apôtre : Quand je parlerais le langage des anges, quand je ferais des miracles dans le monde, si je n'ai la charité, je ne suis rien. Or la charité a toutes les qualités qui doivent faire dans une âme cet admirable tempérament que nous cherchons ; et il est impossible que le zèle dégénère dans aucune des extrémités à quoi il est sujet, tandis que la charité le dirige. Car prenez garde, Chrétiens : le zèle dont on se sent ému à l'égard du prochain , quand il abonde , est naturellement impatient , précipité , aigre , impérieux , défiant , incrédule, facile à s'offenser et à se piquer : voilà ses défauts, ou, pour mieux dire, ses excès. Mais, par des caractères bien opposés et bien remarquables , la charité , selon saint Paul , est patiente, humble , simple , sans fard , sans aigreur , ne s'emportant jamais , ne s'éîcvant jamais , se réjouissant du bien , croyant peu le mal ; en sorte que nous y trouvons tous les adoucissements qui doivent perfectionner notre zèle. Étudions tous ces traits , mes chers auditeurs, et ne négligeons pas des règles aussi essentielles et aussi importantes que celles-là.
Le zèle , je dis le zèle de la perfection d'autrui , est naturellement impatient, car on en voudrait voir d'abord le succès ; on voudrait qu'au moment qu'on a parlé , la face du monde changeât , qu'il n'y eût plus d'abus, plus de désordres dès qu'on les a condamnés ; et parce qu'on n'y voit pas les choses sitôt disposées , non-seulement on se rebute , mais on en conçoit de la peine contre les personnes , mais on en témoigne du dépit , mais on éclate et on s'emporte : pourquoi ? parce qu'on ne sait pas conserver la charité , cette charité patiente , et qu'on ne l'appelle pas à son conseil. Or voulez-vous , mon Frère , disait saint Augustin , être plus modéré et plus patient dans votre zèle ? considérez l'éternité de Dieu : Vis esse ïonganimis ? vide œternitatem Dei *. Car, à le bien prendre , votre zèle n'est inquiet et empressé que parce que votre vie est courte ; et cette impatience que vous faites paraître quand on ne se corrige pas aussi promptement que vous le voulez , est même une marque du sentiment que vous avez de la brièveté de vos jours. Mais Dieu, dont la durée est éternelle, a un zèle paisible et tranquille : comme tous les temps sont à lui , ce qu'il ne fait pas dans un temps , il le fait dans l'autre ; ce qu'il n'obtient pas aujourd'hui , il se réserve à l'obtenir demain ; et sa patience à supporter le mal, bien loin d'être un faible qui l'humilie, est un attribut dont il zq fait honneur. Entrez donc dans la pensée de cette sainte éternité , si vous voulez que votre zèle ait le calme de cette divine tranquillité : Vis esse
1 Ang.
longaramis ? vide œtcrnitotem Dei. C'était le raisonnement de ce saint docteur ; mais, sans remonter. jusqu'à l'éternité de Dieu, j'ai bien plus tôt fait de me rabattre sur moi-même , et de me dire : A quoi bon ces inquiétudes et ces empressements? est-ce ainsi qu'agit la charité, ou est-ce ainsi que le Dieu de charité en use à mon égard? Si son zèle pour moi s'était lassé en tant de rencontres et sur tant de sujets , où en serais-je ? pourquoi mon zèle pour les autres aurait-il moins de constance ? Dieu m'a attendu des années entières , et le moindre retardement me pousse à bout. J'ai résisté au zèle de Dieu, et je ne puis souffrir qu'on résiste au mien : est-il rien de plus injuste ? Et voilà, Chrétiens, sur quoi saint Paul fondait ce point de morale si paradoxe dans la spéculation et si vrai dans la pratique , quand il disait qu'encore que le zèle soit prompt et ardent, la charité est patiente ; et que c'est à la patience de la charité d'arrêter la promptitude et l'ardeur du zèle : Charitas patiens est K
Comme notre zèle est impatient, par une suite nécessaire il devient chagrin , fâcheux, mortifiant , plein d'amertume, toujours sur le ton de l'invective et du reproche ; en sorte qu'il semble qu'on se fasse un plaisir d'attrister le prochain en le réformant , au lieu de le consoler en lui inspirant de la confiance et en l'encourageant. Car vous savez combien ce caractère de zèle est ordinaire , et quelle peine les âmes souvent les mieux intentionnées et les plus droites ont à s'en défendre. De dire , Chrétiens , que le zèle du Sauveur des hommes n'a point été de cette nature ; qu'au contraire , c'est par un zèle de douceur qu'il a fait profession de les gagner, et qu'il les a en effet gagnés; que quelque ardeur qu'eût cet Homme- Dieu pour les intérêts de son Père , quelque horreur qu'il eût des scandales qui se commettaient dans le monde , quelque austérité de mœurs et de vie qu'il prétendit établir ( trois choses infiniment capables d'exciter le feu divin qui le brûlait , et de l'enflammer ) , rien néanmoins de tout cela n'a aigri son zèle ; mais que de là même il a tiré des raisons pour l'adoucir, sachant fort bien qu'une loi aussi sévère que son Évangile ne réformerait jamais le monde , qu'autant que la douceur de sa conduite la rendrait aimable; que Fhorreur qu'il avait des scandales, séparée de cette douceur , irait à exterminer les scandaleux, et non pas les scandales mêmes ; et que l'ardeur dont il était animé pour les intérêts de son Père céleste serait un feu dévorant qui consumerait et qui ne purifierait pas. De dire encore que c'est par cette douceur que son zèle a été tout-puissant, qu'il a fléchi les cœurs de bronze, qu'il a attiré les publicains, qu'il a sanctifié les pécheresses , qu'il a opéré les plus grands miracles de conversion ; qu'au reste il n'est pas croyable que notre zèle doive réussir par d'autres voies que le sien , ni que notre sévérité soit plus efficace ou plus heureuse; de parler, dis-je, de la sorte et de vous proposer ce modèle, ce serait une espèce de démonstration dont il n'y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, j'aime mieux en revenir toujours au même principe, qui , dans sa simplicité, a quelque chose et de plus sensible et de plus pénétrant. Car enfin, mon Frère, puis-je dire à tout homme
« l Cor., 13.
zélé pour les autres jusqu'à l'excès, consultez-vous vous-même, et soyez vous-même votre juge. Dans quelque disposition que vous soyez à profiter du zèle des autres pour votre avancement et pour votre perfection , vous voulez qu'on vous ménage , vous prétendez qu'on ait pour vous des condescendances et des égards ; vous ne vous accommodez pas de cette exactitude rigoureuse et pharisaïque qui ne garde aucune mesure ; vous ne pouvez supporter que Ton vous traite avec hauteur : s'il s'agit de vous îaire une remontrance et de vous donner un avis , vous croyez avoir droit d'exiger qu'on prenne votre temps , qu'on entre dans votre esprit, qu'on étudie votre humeur ; si l'on en use d'une autre manière , hien loin de vous ramener à l'ordre , on vous révolte. N'est-il donc pas juste que vous vous imposiez la même loi ? vous demandez que l'on compatisse à vos faiblesses : pouvez-vous donc vous dispenser de compatir aux faiblesses de votre prochain? Nonne ergo oportuit et te misereri conservi tui l, concluait notre divin Maître , après nous avoir proposé la parabole de ce débiteur qui ne voulut pas remettre une dette qu'on lui avait remise? Est-il raisonnable que , pour guérir les plaies de vos frères , vous n'employiez que le vin , tout pur et tout aigre qu'il peut être , et que votre délicatesse aille au même temps à vouloir pour votre guérison qu'on ne verse que l'huile sur vos blessures? Ne faut-il pas que votre douceur, selon la belle règle du grand évêque de Genève , soit le premier appareil des plaies dont vous entreprenez la cure? Or si cette règle convient partout , et à l'égard de toutes sortes de sujets, beaucoup plus, dit saint Grégoire, pape , convient-elle à l'égard de ceux qui , dominés par de longues habitudes , et après avoir vécu dans de grands désordres , forment enfin la généreuse résolution de quitter leurs premiers engagements et de retourner à Dieu. Gomme ils sont plus faibles , ils ont plus besoin d'être aidés , d'être soutenus, d'être encouragés. Non pas qu'il faille manquer de fermeté; mais il y a une fermeté sage , une fermeté qui sait s'insinuer , qui sait se faire aimer, et faire aimer à ceux mêmes que l'on corrige la salutaire correction qu'ils reçoivent. Si vous les rebutez par un zèle dur et impitoyable , vous leur donnerez horreur du remède , vous les éloignerez du sacrement ; ils se replongeront dans le même abîme , dans les mêmes désordres ; ils abandonneront tout. Ah ! combien de pécheurs touchés de Dieu auraient consommé l'ouvrage de leur conversion, s'ils étaient tombés. entre les mains d'un ministre plus patient et plus compatissant? mais parce que celui qu'ils ont rencontré les a contristés, les a chagrinés, les a désespérés, plus de pénitence pour eux pendant la vie, et peut-être plus de pénitence même à la mort.
Je sais que cette charité qu'inspire le vrai zèle, et qui lui est si propre, demande bien des ménagements et bien des réflexions. Je sais que , pour ne se pas échapper quelquefois, il faut bien s'étudier soi-même, et être bien maître de soi-même. Mais, mon cher auditeur, de quoi s'agit-il ? il s'agit de gagner votre frère à Dieu : Lucratus eris fratrem tuum 2. Il s'agit de le retirer de la voie de perdition, et de le ramener dans les voies de Dieu.
• Malth.. 18. — 2 Ibid,
Le laissercz-vous périr pour ne vouloir pas vous faire à vous-même quelque violence , après qu'il en a coûté à Jésus-Christ tout son sang pour le sauver ? Allumez , Seigneur , allumez dans nos cœurs ce feu divin , ce saint zèle dont brûlait votre Prophète , que dis-je ? dont vous avez brûlé vousmême sur la terre. Rendez-nous sensibles aux intérêts de votre gloire , sensibles aux intérêts du prochain , sensibles à nos propres intérêts ; et nous n'épargnerons rien pour des âmes qui vous doivent éternellement glorifier, pour des âmes avec qui nous devons être éternellement unis dans le ciel , pour des âmes dont la sanctification et le salut , après avoir été le sujet de nos soins , deviendra le gage de notre félicité éternelle , où nous conduise, etc.