XVI LETTRE DE M. DE LAMOIGNON
contre les bonnes mœurs, sans offenser néanmoins les personnes avec qui il se trouvait. Il savait se conformer à toutes les compagnies , sans rien perdre de son caractère, et sans que ce caractère éloignât de lui ceux qui, par leur conduite, y paraissaient les plus opposés.
Sa principale application , dans les conseils qu'il donnait , élait à prendre garde si ce qu'il conseillait pour un bien à celui qui le consultait n'était point nuisible à d'autres ; si , sous ombre de faire une bonne œuvre , on ne cherchait point à contenter une secrète passion de haine ou de vengeance. Il considérait comme un très-grand mal tout ce qui troublait le repos des familles ; parce que, outre le mal que fait la première action qui le trouble , elle est la source d'une infinité de mauvaises actions.
Il voulait que chacun vécût et se sanctifiât dans sa profession , persuadé que Dieu nous donne des grâces proportionnées à notre état, et que c'est notre faute si nous n'en faisons pas un bon usage. 11 regardait la charité comme le fondement de la morale chrétienne : tout ce qui la blessait , ou qui la pouvait altérer le moins du monde, lui paraissait un crime.
Je ne finirais point si je voulais vous marquer en détail toutes les actions de ce grand homme : son amour pour son état , son zèle pour le salut des âmes , tout ce qu'il a fait dans la seule vue de faire du bien. Il élait aussi appliqué auprès d'un homme de la lie du peuple , qu'auprès des têtes couronnées.
Souvenez-vous combien de fois nous l'avons vu donner tous ses soins à un domestique, à un homme de la campagne, et quitter pour cela une bonne et agréable compagnie. Et comment la quittait-il? était-ce en annonçant ce qu'il allait faire? Lui seul savait le bien qu'il faisait : jamais personne ne s'est fait moins que lui un mérite de sa vertu.
N'espérons pas retrouver jamais tout ce que nous avons perdu dans notre illustre ami. Mais après avoir donné quelque temps pour pleurer sa perte, disonsnous ce qu'il nous dirait lui-même si nous pouvions l'entendre. Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire : imitons ses vertus , si nous voulons marquer le respect et la vénération que nous avons pour lui ; remplissons nos devoirs comme nous lui avons vu remplir les siens; jugeons favorablement de notre prochain , édifions-le par nos exemples ; tenons-nous dans l'état où Dieu nous a mis ; conservons la paix et l'union entre nos proches , même entre nos domestiques ; rendons-nous aimables à ceux qui nous approchent ; lâchons à gagner leur confiance par une conduite désintéressée ; ne nous laissons point entraîner à notre pente naturelle ; réfléchissons beaucoup avant que d'agir ; recherchons avec plus d'empressement ce qui convient aux personnes avec qui nous avons à vivre , que ce que nous pouvons désirer pour nous ; préférons notre prochain à ce qui peut nous plaire : mais faisons tout cela sans aucun faste , sans aucun désir de nous singulariser, nous suivrons ainsi les instructions de notre illustre ami , nous le ferons revivre en nous, et, profilant des exemples qu'il nous a donnés, nous espérerons le rejoindre un jour dans le ciel.