‹ Œuvres complètes de Bourdaloue de la Compagnie de Jésus. -- (volume 2)Chapitre 132 sur 164 · POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS

Sujet. Réjouissez-vous , et faites éclater votre joie; car une grande récompense vous est

réservée dans le ciel.

Jésus-Christ dans ces paroles nous propose la gloire céleste comme une récompense, et en cela même il nous fait connaître que nous pouvons aimer et servir Dieu par intérêt, pourvu que ce ne soit point un intérêt servile, mais un intérêt chrétien. Or on ne peut mieux juger de l'excellence et des avantages de cette récompense qui nous est promise dans le ciel, que par comparaison avec les récompenses du monde ; et c'est le sujet de ce discours.

Division. La récompense des Saints est une récompense sûre, au lieu que les récompenses du monde sont douteuses et incertaines; l,e partie. La récompense des Saints est une récompense abondante, au lieu que les récompenses du monde sont vides et défectueuses; 2e partie. La récompense des Saints est une récompense éternelle; au lieu que les récompenses du monde sont caduques et périssables ; or partie.

Première partie. Récompenses du monde , récompenses douteuses et incertaines : au lieu que la récompense des Saints est une récompense sûre. Preuves tirées de deux passages de saint Paul. Je sais, disait-il , à qui f ai confié mon dépôt, c'est-à-dire le fond des mérites que je tâche d'acquérir; et je suis certain qu'il saura me le garder pour ce grand jour, où chacun recevra selon ses œuvres. J'ai achevé ma course , ajoutait l'Apôtre : il ne me reste que d'attendre la couronne de justice que le Seigneur me donnera comme juste juge , et qu'il réserve à tous ceux qui le servent.

Cest ainsi que nous pouvons et que nous devons nous dire à nous-mêmes : Scio cui credidi : Je ne sais si je mériterai la récompense que Dieu prépare à ses élus ; mais je sais que si je la mériie , je l'aurai. Je ne suis pas sûr de moi, mais je suis sûr du Dieu que je sers , parce que je suis sûr de sa bonté , de sa fidélité, de sa puissance. Les Saints en étaient sûrs , et cette assurance soutenait leur zèle et leur ferveur.

Un mondain ne peut tenir ce langage à l'égard du monde et des récompenses du monde; mais souvent il doit dire tout au contraire : Je sais que par rapport au monde j'ai fait mon devoir ; mais je ne sais si le monde m'en tiendra compte : je suis sûr de moi; mais je ne suis pas sûr de ceux qui sont les maîtres et les distributeurs des grâces. Il peut dire dans un sens tout opposé à celui de saint Paul : Scio cui credidi. Je sais quel est ce monde à qui je nie suis attaché, et

combien il y a peu de fond à faire sur lui : or n'avoir rien sur quoi l'on puisse compter, c'est ce qui afflige et qui désole.

Trois causes de l'incertitude des récompenses du monde. 1. C'est qu'il y a des mérites que les hommes ne connaissent pas. 2. C'est qu'il y a des mérites , quoique connus des hommes , qui ne leur plaisent pas. 3. C'est qu'il y a des mérites que les hommes estiment et dont ils sont même touchés , mais qu'ils ne récompensent pas, parce qu'ils ne le peuvent pas.

1. Des mérites que les hommes ne connaissent pas. Par ce seul principe, combien dans le monde de mérites perdus? Mais Dieu connaît tous nos mérites. Il connaît les mérites obscurs aussi bien que les éclatants : sujet de consolation pour les humbles. Il connaît jusques à nos intentions et à nos désirs : sujet de consolation pour les faibles. 11 connaît jusques à nos moindres actions : sujet de consolation pour les pauvres. Il connaît dans chaque action tout son prix , et il y proportionne la récompense : sujet de consolation pour les âmes fidèles et ferventes. Par rapport au monde , point de mérites que le temps n'efface ; mais Dieu n'oublie rien.

2. Des mérites , quoique connus des hommes , qui ne leur plaisent pas : soit par l'aliénation des cœurs, soit par la contrariété des intérêts, soit par jalousie. Mais comme Dieu hait nécessairement le péché , aussi ne peut-il pas ne point aimer le mérite des œuvres chrétiennes, et en l'aimant ne le point couronner.

3. Des mérites que les hommes ne récompensent pas , parce qu'ils ne le peuvent pas. Ils ne sont ni assez riches , ni assez puissants. Au lieu que rien ne peut excéder le pouvoir de Dieu, qui est infini.

Nous sommes donc sûrs de Dieu. D'où David tirait cette sainte conclusion, qu'il vaut bien mieux se confier dans le Seigneur que dans les hommes, et dans les princes mêmes de la terre.

Ce n'est pas qu'on ne puisse et qu'on ne doive servir les princes et les maîtres du siècle : mais à combien plus forte raison devons-nous servir Dieu ; et si nous avons tant d'ardeur pour des récompenses qui, par tant de raisons, nous peuvent manquer, combien sommes-nous inexcusables de ne rien faire pour celte récompense souveraine qu'un Dieu nous assure ?

Deuxième partie. Récompenses du monde, récompenses vides et défectueuses; au lieu que la récompense des Saints est une récompense abondante. Car c'est une récompense, 1. qui surpasse , ou du moins qui égale nos services ; 2. qui , par elle-même, est capable de nous rendre parfaitement heureux. Deux propriétés dont nulle ne convient aux récompenses du monde.

1. Récompense qui surpasse tous nos services. Que ne fait-on pas tous les jours pour la fortune du monde ; et dès qu'on y est parvenu , par combien d'épreuves n'en reconnaît-on pas la vanité et le néant ? Beaucoup de travail et peu de fruit.

Mais le moindre degré de la gloire des Saints est infiniment au-dessus de tout ce qu'ils ont entrepris ou souffert pour Dieu. Ce qui faisait dire à saint Paul que toutes les souffrances de la vie ne sont pas dignes^ de la gloire que Dieu nous réserve. Venez, est-il dit au bon serviteur dans l'Évangile ; vous avez été fidèle en peu de choses : entrez dans la joie de votre Dieu , parce que la joie de votre Dieu est trop grande pour entrer dans vous.

2. Récompense capable par elle-même de nous rendre parfaitement heureux. Voit-on des grands et des riches dans le monde qui soient contents? Ne forment-ils pas sans cesse de nouveaux désirs, parce qu'ils ne trouvent rien, ni dans les biens, ni dans les honneurs du monde, qui remplisse leur cœur?

Mais , Seigneur , s'écriait David , je serai rassasié , quand vous me découvrirez votre gloire. La foi même nous l'enseigne, et nous n'en devons point être surpris, puisque Dieu ou la possession de Dieu sera la récompense des Saints.

Un préjugé sensible de cette vérité , c'est qu'en effet , dès cette vie , nous voyons des hommes qui se tiennent et qui sont réellement heureux de ne posséder que Dieu , et de ne s'attacher qu'à Dieu. Nous ne voyons point de riches contents de leurs richesses , d'ambitieux contents de leur fortune , de sensuels contents de leurs plaisirs ; et nous voyons des pauvres évangéliques contents de

leur pauvreté , des humbles contents de leurs abaissements , des chrétiens crucifiés et morts au monde , contents de leurs austérités et de leurs croix.

Quelle onction intérieure n'ai-je pas goûtée moi-même , Seigneur, à certains moments où vous bannissiez de mon cœur les vains plaisirs, pour y entrer à leur place! Et inlrabas pro eis. Or, si Dieu remplit ainsi notre cœur sur la terre, que sera-ce dans le ciel ?

Troisième partie. Récompenses du monde , récompenses caduques et périssables , au lieu que la récompense des Saints est une récompense éternelle. Les athlètes courent dans la carrière et combattent; pourquoi? pour une couronne corruptible : mais nous, reprenait l'Apôtre, si nous travaillons , c'est pour une couronne immortelle.

En effet, toutes les récompenses du monde sont passagères. Combien de fortunes avons-nous vu tomber ? combien tombent encore tous les jours ; et de celles qui paraissent maintenant les mieux établies, combien tomberont? Toutes au moins finissent à la mort. Or cela seul ne doit-il pas suffire pour nous en détacher? Si ceux que nous avons connus les plus avides des récompenses du siècle avaient pu prévoir ce qui devait leur arriver, bien loin de les rechercher avec tant d'ardeur , ils n'auraient pu gagner sur eux de faire seulement une partie de ce qu'ils ont fait , et de se donner tant de peines pour des biens si peu durables.

Il n'y a que la récompense des Justes qui ne passe point, parce qu'elle est en Dieu, qui ne peut changer. Éternité de puissance, éternité de bonheur, éternité de gloire : telle est l'neureuse destinée des élus de Dieu.

Nous voyons dès maintenant comme un rayon de cette gloire dans ce culte perpétuel que l'Église rend aux Saints , et qu'elle leur rendra jusqu'à la fin des siècles. C'est pour cela que leurs fêtes sont instituées , et que chaque année on renouvelle le souvenir de leurs vertus.

Pouvons-nous donc assez estimer cette récompense éternelle? Malheur à nous, si toute notre récompense est pour ce monde , et si nos noms ne sont écrits que sur la terre l Au contraire, fussions-nous selon le monde les plus malheureux des hommes, si cependant nos noms sont écrits dans le ciel , consolonsnous , et disons avec l'Apôtre : Un moment de tribulalion , et d'une tribulation légère } me procurera un poids éternel de gloire.

Espérance par où les Saints ont triomphé du monde. Pourquoi ne les imitonsnous pas? c'est que nous ne considérons pas comme eux celte bienheureuse immortalité où ils aspiraient. Mais en vain célébrons-nous leurs fêtes , en vain les invoquons-nous et implorons-nous leur secours , si nous ne suivons pas leurs exemples.

Prière aux Saints, pour demander leur protection. Mais du reste , assurés de leur protection , vivons comme eux , si nous voulons être glorifiés comme eux.

Compliment au roi.

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